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Full text of "Histoire du théâtre en Picardie depuis son origine jusqù'a la fin du 16e siecle"

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co 


V7é 


1/ 


HISTOIRE 


DU 


THÉÂTRE  EN  PICARDIE 


NOMBRE     DU     TIRAGE 


100  exemplaires  sur  papier  vélin. 

25  —  sur  papier  teinté. 

10  —  sur  papier  de  Hollande. 


i35  exemplaires. 


GEORGES  LECOCQ 


HISTOIRE 


DU 


THÉÂTRE   EN  PICARDIE 


DEPUIS    SON    ORIGINE 


JUSQU^A   LA   FIN   DU    XVI«   SIÈCLE 


PARIS 

LIBRAIRIE    H.    MENU 

3o,     RUE     JACOB 


1880 


p 


AVERTISSEMENT 


^r  'est    à    tous   ceux    qui ,    comme   nous, 
iif  aiment  le    théâtre,    que  nous   dédions 


^Xk^L^ÂT^  ces  pages. 

?P%^^^«|^      A  la  fin  de  l'année  1878,  nous  avons 
"  l)ublié  un  volume,  assez  court  d'ailleurs, 

bien  que  relativement  très-complet,  sur  V Histoire 
dit  Théâtre  de  Saint  -  Quentin.  Le  succès  que  ce 
travail  a  obtenu  nous  décide  aujourd'hui  à  étendre 
notre  étude  et  à  écrire  une  Histoire  du  Théâtre 
dans  la  province  de  Picardie.  Que  le  même  sujet 
soit  traité  dans  chacune  de  nos  anciennes  provinces 
et  on  pourra  enfin  savoir  exactement  ce  qu'a  été 
le  théâtre  en  France.  Il  y  a  là  matière  à  i)lusieurs 
monographies  curieuses,  pleines  de  faits  nouveaux 
et   inattendus. 

Nous  désirons,  pour  notre  part,  contribuer,  dans 
la  plus  large  mesure  possible^  à  ce  monument  qui 
sera  élevé  un  jour,  nous  l'espérons,  à  la  gloire 
des  acteurs  et  des  auteurs  des  siècles  passés. 


0 

C'est  une  histoire  crautant  plus  iutéi^essaute  à 
étudier  qu'elle  forme  uu  des  priueipaux  chapitres 
de  riiistoire  littéraire  (l'une  nation.  Connaître  les 
goûts  de  nos  pères  à  ce  sujet,  c'est  connaître 
leurs  mœurs,  pénétrer  dans  leur  intimité  et  suivre 
le  développement  de  leurs  pensées  jusque  dans  ses 
phases  les  plus  intimes.  Nous  avons  voulu  vivre 
quelques  instants  avec  nos  bons  aïeux,  pleurer 
avec  eux  aux  Mystères  ;  rire,  du  franc  et  large  rire 
gaulois ,  aux  Farces  et  Moralité.:^  ;  admirer  les 
luxueux  tableaux  vivants  des  Allérjories;  être  admis 
au  sein  des  joyeuses  sociétés  littéraires,  des  Putjs 
d'Amour  qui,  avec  les  Ménestrels  et  les  JonfjleurSy 
contribuent   à  divertir  le  peuple. 

De  recherches  en  recherches  nous  avons  passé 
dans  rintimité  des  braves  gens  des  xv^  et  xvi* 
siècles  de  longues  et  bonnes  années.  Nous  résu- 
mons ici  les  impressions  que  nous  avons  ressenties 
dans  ce  milieu  si  différent  du  nôtre.  Nous  sou- 
liaitons  au  lecteur  autant  de  plaisir  à  les  lire  que 
nous  en  avons  éprouvé    à  le's   écrire. 

C'est  donc  seulement  le  court  espace  de  deux 
siècles  qui  va  nous  occuper  d'abord.  Plus  tard  — 
et  nous  pensons  que  ce  sera  bientôt  —  nous  irons 
nous  asseoir  aux  distributions  de  prix  des  collèges, 
écouter  les  jeunes  gens  jouer  de  beaux  drames 
latins  que  nous  ne  comprendrons  pas  toujours; 
nous  irons  ensuite  dans  les  granges  et  les  au- 
berges applaudir  les  comédiens  nomades,  troupes 
courageuses  et  modestes,  dont  l'existence  précaire 
CDmmande  la  sympathie.  Enfin  ,  nous  verrons 
s'élever  de  vastes  salles  de  spectacle  où  nos  oreilles 


7 

charmées  enlendroiil  les  oHivrcs  de  Muliùre,  le 
grand  Maître,  de  Regnard,  de  Gresset,  de  Marivaux 
et  de  bien  d'autres,  tro})  dédaignés  de  nos  jours. 
Nous  nous  réjouirons  des  succès  de  nos  conci- 
toyens, auteurs  et  acteurs,  nés  dans  cette  })rovince 
de  Picardie  si  fertile  en  hommes  de  talent  et  de 
génie. 

Ce  voyage  à  travers  les  âges  ne  i)eut  se  faier 
rapidement  ,  il  faudra  au  lecteur  une  grande 
l)atience  jxjur  nous  suivre.  Nous  voulons  lui  éviter, 
autant  que  possible,  les  ennuis  de  la  route.  Notre 
première  étajje  ne  nous  conduira  donc  pas  au-delà 
du  commencement  du  xvii"  siècle.  Puissc-t-elle 
s'effectuer  sans  trop  de   fatigue  ! 

Pour  chaque  époque ,  nous  consacrerons  des 
chapitres  spéciaux  aux  monuments  dans  lesquels 
se  donnaient  les  représentations,  aux  pièces  qu'on 
y  jouait,  aux  acteurs  qui  les  interprétaient,  aux 
auteurs  qui  en  écrivaient  le  texte,  aux  directeurs 
qui  se  chargeaient  de  V exploitation  des  villes  et  des 
provinces,  etc. 

Nous  avons  dû  consulter  de  nombreux  ouvrages, 
et  ici,  comme  toujours,  nous  indiquons  nos  sources  : 

De  Beau  ville  :  Histoire  de  la  Ville  de  Montdi- 
dier  ;  Recueil  de  do  eu  mentît'  inédits  concernant  la 
Picardie. 

E.  Delgove  :  Histoire  de  la  ville  de  Doullens, 

A.  Dubois  :  Les  Mystvros  à  Amiens  dans  les  xv"^ 
et  x.\f  siècles. 

H.  DusEViO.  :  Xotice  sur  les  documents  relatifs 
aux  mystères  et  Jeux  de  pei'sonnaxjes  représentés 


8 

à  Ainiciis  pendant  le  x\^  siècle  ;  les  représentations 
des  mystères  de  la  Passioî}  à  la  fin  du  xx"  siècle  ; 
Histoire  de  la  rille  d'Amiens. 

Exposition  Universelle  de  187R  :  Catalor/tie  du 
ministère  de  l'Instruction  pablique,  des  cultes  et  des 
beaux  arts,  t.  II,  2\fasc.  :  Exposition  théâtrale. 

Edouard  P'leury  :  Antiquités  et  monuments  de 
V Aisne  ;  les  trompettes  jongleurs  et  les  singes  de 
Cliauny  ;  les  jeux  de  Dieu. 

DoM  Grenier  :  Introduction  à  V Histoire  de  la 
Picardie  (1). 

Paul  Lacroix  :  (Bibliopjhile  Jacob).  Catalogue  de 
la  bibliothèque   de  AI.    Soleinne. 

C.  LiBERTHAis  et  Louis  Paris  !  Toilcs  peintes 
et  tapisseries  de  la  ville  de  Reims  ou  la  mise  en  scène 
au  théâtre  des   confrères  de  la  Passion, 

Charles  Louandre  :  Histoire  d'Abbeville  et  du 
comté  de  Ponthieu. 

Matton  :  Extrait  des  comptes  de  la  ville  de 
Lnon,  concernant  la  royauté  des  D rayes. 

Les  frères  Parfaict  :  Histoire  du  Théâtre- 
François. 

Gaston  Paris  et  Gaston  Raynaud  :  La  Passion, 
pjar  Arnoul  Gréban. 

Emile  Picot  :  Notice  sur  Jehan  Chaponneau, 
docteur  de  l'Eglise  réformée,  metteur  en  scène  du 
Mystère  des  Actes  des  Apôtres,  joué  à  Bourges 
en    1536. 

RiCH    :   Dictionnaire  des  Antiquités  romaines. 

A.  RoYER  :  Histoire  universelle  du  théâtre. 

(1)  Important  recueil  que  l'on  consulte  toujours  avec  fruit. 


9 

Francisque  Sarcky  :  Feuilletons  du  TEMPS, 
ÏS78,  P(fssiin. 

Sok!-:l  :  Les  mystères   à    Cujnjjirfjne. 

BlIH.IOTHÈQUES  KT  COLl.F.rTIONS  PrRI.IQlKS  i:T 
PRIVKKs;     ARCHIVES    DES    DÉPARTEMENTS    DEL'AisNE 

ET  DE  LA  Somme,  etc. 

Avant  de  tcrniiurr,  un  dernier  mut  et  une  })ri("'re. 
Quelque  temps  que  ron  conserve  un  manuscrit  dans 
ses  cartons,  quelques  soins  (|ue  Ton  prenne  de  réunir 
les  renseig^iements  utiles,  il  y  a  forcément  des  notes 
qui  échappent.  Nous  nous  proposons  d(jnc  de  consa- 
crer un  chapitre  spécial  aux  documents  que  nous 
aurions  omis  et  qui  nous  seraient  signalés.  Pour 
cela,  nous  avons  besoin  de  la  collaboration  bien- 
veillante de  nos  lecteurs  :  nous  espérons  qu'elle 
ne  nous  fera  pas  défaut.  Pour  que  ce  su[)plément 
soit  aussi  court  que  possible,  nous  leur  serions 
très  reconnaissant  de  nous  signaler,  dès  à  présent, 
pour  les  parties  encore  en  préparation,  les  faits  qui 
leur  paraîtraient  de  nature  à  être  analysés.  Nous 
les  en   remercions  d'avance. 

Ainsi  donc,  nous  supplions  le  lecteur  de  ne  prendre 
cette  étude  que  pour  ce  qu'elle  est  :  un  simple  essai. 
l\ai)peler  ce  qui  nous  a  paru  devoir  ne  pas  rester  dans 
l'ombre,  multiplier  les  textes  officiels,  les  correspon- 
dances, les  citations  de  tous  genres;  en  un  mot,  faire 
œuvre,  non  d'érudit,  mais  de  chroniqueur,  tel  est  le 
but  modeste  que  nous  avons  poursuivi.  Puissions- 
nous   l'avoir  atteint  ! 

Amit'us,  ce  1-2  JMiivipr  l^^SO. 


INTRODUCTION 


E  Tliéâtre  est,  tout  ensemble,  le  plus 
uûljle  pluisir  et  ki/  plus  vive  mnni- 
festation  inte]le(^tuelIo  (ruii  peuple  civi- 
lisé ;  il  y  a  donc  longtemps  qu'il  a 
dû  faire,  pour  la  première  fois,  sou 
apparition  dans  notre  antique  province.  Cependant, 
pour  ne  pas  remonter  très  haut  dans  la  suite  des 
siècles,  et  dans  la  crainte  de  nous  entendre 
adresser  certaine  apostrophe  célèbre,  nous  pren- 
drons comme  point  de  départ  de  cette  étude 
l'époque    Gallo-Romaine. 

Nous  y  sommes  conviés  par  les  découvertes  iiué- 
ressantes  faites  en  ce  siècle  à  ^^ervins  et  à  Sois- 
sons  ;  mais  avant  de  nous  arrêter  aux  heureux 
résultats  qu'elles  donnèrent,  il  est  bon  de  rappeler 
brièvement  ce  qu'était  un  théâtre  chez  les  Komains. 
Généralement  on  le  construisait,  comme  de  nos 
jours,  dans  les  villes,  vers  un  point  central.  Exté- 
rieurement,   il    montrait    un    ou    j)lusieurs    étages 


12 

cVarcade?  ?upcrpo?éoi=i  ^  formant  ciii^emble  une 
enceinte  semi- circulaire  et  livrant  passage  à  un 
nombreux  public.  Contre  le  nuu^  principal  se  dres- 
saient, en  lignes  concentrinues  les  unes  aux  autres, 
de  nombreuses  rangées  de  sièges  formées  par  de 
liantes  marches  {gradas)  sur  lesquelles  les  specta- 
teurs venaient  s'asseoir.  Les  divers  étages  {mœniana) 
étaient  divisés  horizontalement  par  de  larges  corri- 
dors {prœci/îctiores)  et  verticalement  en  comparti- 
ments cunéiformes  {eunei)  par  des  escaliers  (scalœ) 
permettant  aux  auditeurs  d'arriver  aux  places  qui 
leur  étaient  réservées  :  ce  qu'ils  ne  pouvaient  faire 
qu'après  être  entrés  dans  l'enceinte  par  les  portes 
{comitoria)  qui  se  trouvaient  au  haut  de  chaque 
escalier.  Au  bas  de  la  Cavea  on  voyait  V orchestra 
«  formant  une  demi-circonférence  exacte  et  qui  conte- 
nait les  sièges  destinés  aux  magistrats  et  aux 
personnes  de  distinction,  au  lieu  de  servir,  comme 
l'orchestre  des  Grecs,  aux  musiciens  et  aux  évolu- 
tions du  chœur.  Un  peu  en  arrière  de  l'orchestre 
il  y  avait  un  muv  hii^  (ptil pi tiun  ou  proscenii  pu Ipi- 
tiun)  qui  formait  le  devant  de  la  scène  du  coté  des 
spectateurs   et  les  séparait    de   l'orchestre  (1).    » 

La  scène,  faisant  en  quelque  sorte  la  corde  de 
l'arc  dessiné  par  le  demi-cercle,  avait  à  sa  droite 
et  à  sa  gauche  les  bâtiments  réservés  aux  acteurs, 
et  les  magasins  (postrenia).  A  cette  partie  du  théâtre, 
était  joint  un  portique  richement  décoré,  où  les 
élégants  se  réunissaient,  donnant  ainsi  une  nou- 
velle comédie  au  sein  môme  du  tliéâtre.  De  chaque 

(1)    A.    \\\r.n    Dirtionimirc    di-s    Anli'/nilrs    Roinuincs. 


s 


13 

coté  du  prosccninrn ,  doux  pctilCF^  constructions 
avançaient  sur  la  scène,  et  ressemblaient  assez  à 
nos  loges  officielles.  Dotées  d'un  escalier  spécial 
conduisant  au  portique,  elles  étaient,  selon  toute 
vraisemblance,  destinées  à  de  riches  abonnés  ou 
à  des  personnes   de  distinction. 

En  face  du  i)ublic,  se  dressait  un  grand  mur 
(sccncf)  qui  était  ,  d'une  façon  permanente ,  le 
fond  du  théâtre  et  offrait  toujours  le  même  décor. 

Un  maître  en  l'art  de  bien  dire,  grand  amateur 
des  choses  du  théâtre,  AI.  Francisque  Sarcey, 
rendant  compte  dans  un  de  ses  feuilletons  (1)  de 
l'exposition  théâtrale  —  si  intéressante  en  son  état 
embryonnaire  (.2),  —  consacre  à  la  période  qui  nous 
occupe  un  article  fort  complet  dont  nous  détachon 
ce  qui  suit  (3)  : 

«  Un  premier  regard  jeté  sur  la  réduction  du 
théâtre  d'Orange  vous  avertira  que  la  décoration 
était  fixe.  Le  fond  de  la  scène  représente,  en  effet, 
un  palais  d'une  architecture  magnifique  ;  mais  ce 
fond  n'est  pas  comme  chez  nous  une  toile  qui 
change  selon  le  lieu  où  le  drame  se  transporte  ; 
non,  c'est  un  vrai  palais,  avec  de  vraies  colonnes 
de  marbre  s'étageant  les  unes  par-dessus  les  autres. 
Il  forme  le  mur  de  fond...  C'était  dans  la  décoration 


ii)  Le  Temps  du  lundi  -26  août  4878. 

(2)  Exposition  Universelle  de  1878.  Minislùre  de  rinslruction 
publique    et    des   Beaux-Arts  :  p]xposition  théâtrale. 

(3)  11  s'ag-it  de  la  restitution  du  théâtre  d'Orange  dont  il  reste 
encore  de  si  magnififjues  ruines,  mais  ce  qui  est  vrai  pour 
Orange  Test  pour  les  autres  localités  comme  Soissons,  Vervins, 
etc.,  <|ui  possèdent  des  monuments  de  même  nature, 


14 

formée  pnr  co  pnlai>i  que  se  jouaient  toutes  les 
pièces  données  (Unis  le  théâtre  d'Orange.  C'est 
cette  décoration  rpie  les  spectateurs  avaient  devant 

• 

les  yeux,  et  il  l'allait  absolument  qu'ils  en  fissent 
abstraction  toutes  les  fois  que  l'action  ne  se  passait 
l>oint  dans  un  palais.  C'était  affaire  de  convention. 

«  Cette  décoration  est  percée  de  trois  portes  : 
Tune  au  milieu,  qui  était  la  porte  royale  et  repré- 
sentait rentrée  du  palais  ;  la  porte  de  droite  qui 
était  le  logement  des  hôtes,  et  celle  de  gauche  qui 
désignait,  suivant  les  nécessités  du  drame,  un  sanc- 
tuaire, une  prison  ou  tout  autre  lieu  du  voisinage. 
A  droite  et  à  gauche,  deux  autres  portes  sont  percées 
dans  les  ailes  en  retour  du  palais  :  l'une  donnait 
accès  aux  personnages  qui,  par  convention,  venaient 
de  l'intérieur  de  la  ville;  l'autre  à  ceux  qui  venaient 
de   la  campagne    ou  de  l'étranger.   » 

A  côté  de  ces  deux  portes,  une  espèce  de  châssis 
à  trois  faces,  sur  chacune  desquelles  est  peint  soit 
un  paysage,  soit  une  maison,  etc.;  ce  châssis,  bien 
entendu,  est  monté  de  telle  sorte  qu'on  peut  le  faire 
tourner  de  façon  à  montrer  aux  spectateurs  celle  de 
ses  trois  faces  que  l'on  veut  leur  faire  voir. 

A  quoi  servait  ce  châssis  ?  C'est  ce  que  nous  allons 
savoir  :  «  Les  anciens  avaient  senti  le  besoin  d'in- 
diquer le  lieu  où  se  passait  l'action  du  drame;  que 
faisaient-ils  ?  Ils  avaient  deux  périac-tes  :  c'était  le 
nom  donné  à  ces  châssis.  L'un  à  la  porte  de  droite, 
celle  qui  indiquait  les  gens  venant  de  la  ville  ; 
l'autre  à  la  porte  de  gauche,  celle  qui  était  réservée 
aux  gens  venant  de  la  campagne.  Quand  ils  tour- 
naient  le    premier,   cela    signitiait,  ]^ar  convention. 


15 

que  ractoiir  <^g  trouvait  A  toi  point  do  la  ville  déter- 
miné par  la  peinture  du  châssis;  quand  c'était  le 
second,  c'était  le  point  de  la  cani})a£ine  qui  se  trou- 
vait indiqué.  Ces  châssis  ne  servaient  donc  pas  à  la 
décoration  proprement  dite,  ils  n'étaient  pour  ainsi 
dire  que  des  écriteaux  peints,  qui  tournaient  sur 
eux-mêmes;  delà  leur  nom  de  sema  vcrsilis...  A 
ces  deux  périactes  devaient  se  joindi-e  des  engins 
dont  l'ensemble  constituait  ce  qu'on  appelait  jadis 
la  scena  ductilis^  comme  qui  dirait  :  la  scène  qu'on 
peut  remuer,  la  mise  en  scène.  C'étaient  des  acces- 
soires tels  que  le  Rochrr,  la  Tour,  le  Rempart  sur 
lesquels  l'on  montait  soit  à  l'aide  d'une  échelle,  soit 
par  un  i)lan  incliné,  comme  sur  \c>^  jjraticahlcs  d'au- 
jourd'hui. C'était  encore  la  distccjic  (double  étage) 
qui  simulait  un  faîte  ou  une  galerie  du  haut  de 
laquelle  on  parlait,  comme  dans  le  balcon  de  Don 
Juan  (1).  »  Entin  il  est  probable  qu'il  y  avait  dans 
la  scena  dactilis  tout  un  svstème  de  décors  mo- 
biles  fort  semblable  à  celui  de  nos  coulisses 
modernes. 

Sur  ces  vastes  scènes,  où  les  proportions  du 
palais  étaient  si  grandes,  où  les  représentations  se 
donnaient  de  jour,  en  plein  air,  où  le  bruit  du  veluni^ 
qui  abritait  le  théâtre,  agité  par  les  bourrasques  et 
le  vent  couvrait  la  voix  de  l'acteur,  celui-ci  devait 
paraître  bien  petit  et  avoir  grand'peine  à  se  faire 
entendre. 

Il  luttait  cependant  contre  ces  inconvénients  et 
parvenait    à    les   atténuer  dans   une    large   mesure 

(1)  Fr.  SnrcHv.  Iljid. 


IG 

de  la  façon  suivante  :  il  cxhaii^^sait  sa  taille,  grâce 
à  des  eluuissiires  dont  les  semelles  étaient  incrova- 
blement  épaisses  ;  il  se  garnissait  les  jambes,  la  poi- 
trine et  k\^  bras,  comme  en  ce  moment  encore 
certains  actenrs  trop  maigres  mettent  des  faux 
mollets  ;  enfin  un  énorme  masque,  terminé  par 
une  chevelure  luxuriante,  achevait  de  composer 
son  costume  et  lui  permettait,  par  les  dispositions 
mêmes  données  à  la  bouche  du  masque,  de  se  faire 
entendre  des  auditeurs. 

Dans  de  semblables  conditions,  l'acteur  dispa- 
raissait en  grande  partie,  on  peut  dire  complètement, 
dans  la  carapace  qu'il  revêtait  ;  nous  le  trouverions 
aujourd'hui  assez  grotesque  :  il  n'en  était  rien  alors. 
Le  public,  qui  n'était  pas  toujours  facile,  savait,  sous 
le  travestissement,  distinguer  et  reconnaître  les 
artistes  de  talent.  Ceux-ci,  d'ailleurs,  se  faisaient 
déjà  largement  payer  et  l'on  cite  une  actrice,  nommée 
Dyonisia,  qui  n'était  pas  engagée  à  moins  de  200, OCO 
sesterces  (50,000  francs). 

Ces  notions  sommaires  étant  rappelées,  nous 
pouvons  maintenant  revenir  aux  théâtres  de  Pi- 
cardie. Le  premier  dont  nous  ayons  à  nous  occuper, 
d'après  l'ordre  chronologique,  est  celur  de  Soissons, 
mis  à  jour  en  183G.  INL  de  la  Prairie,  président  de  la 
Société  Archéologique  de  Soissons,  aidé  d'un  ingé- 
nieur et  d'un  conducteur  des  ponts  et  chaussées,  lui  a 
consacré  un  travail  très-complet  publié  seulement  en 
1848  dans  le  Bulletin  de  la  Société  que  nous  venons 
de  citer  et  résumé  d'une  façon  remarquable  par 
]\L  Kd.  Fhnu'y,  dans  les  Antiquités  du  départe  ment 
de  l'Ais/ff. 


17 

C'es(  à  une  collino,  (N)niprise  dans  le-  jai'diiis  du 
Sémiuniro,.(|UC  le  théâtre  était  adossé.  Nous  n'entre- 
prend l'ons  pas  de  le  déerire  i)our  ne  pas  l'aire  double 
em|)loi  avec  les  détails  que  nous  avons  donnés  plus 
haut  ;  d'ailleui's,  nous  aurons  tantôt  Toceasion  d'en- 
trer dans  (|uel(|ues  développements.  Les  dessins  de 
^I.  Fleurv,  que  nous  reproduisons  ici ,  i^ràce  à 
sa  bienveillante  obligeance,  sont,  i)ar  eux-mêmes, 
une  description  complète  et  des  meilleures.  Disons 
cependant,  avec  le  savant  auteur  dont  le  nom  revient 
si  souvent  et  si  justement  sous  notre  plume,  que 
le  théâtre  de  Soissons  «  avait  des  proportions 
considérables  :  le  grand  bâtiment  de  la  sccna^ 
144  mètres  de  long  sur  12  à  15  de  large  ;  le  pros- 
cenium^ pulpitum,  espace  séparé  de  la  c'avea  et  où 
l'on  jouait  les  drames,  14  mètres;  Vorchestrum  et 
la  cavea^  qui  ensemble  étaient  toujours  égaux  à 
la  moitié  du  diamètre  de  la  scène ,  72  mètres  de 
rayon.  M.  de  la  Prairie  ne  nous  a  point  parlé  du 
postcemuni,  ou  endroit  dans  lequel  se  retiraient  les 
acteurs  sortant  de  la  scène;  il  faut  supposer  qu'on 
doit  le  prendre  dans  la  largeur  indiquée  par  la  scène 
toute  seule.  Les  72  mètres  de  rayon,  partant  du 
point  central  du  mur  qui  soutenait  la  scène  à  sa 
muraille  extérieure,  doivent  se  décomposer  ainsi  : 
pour  l'orchestre,  32  mètres;  pour  48  degrés  ou 
gradins,  35;  pour  les  trois  précinctions  ou  espaces 
réservés  à  la  circulation  entre  les  quatre  groupes  de 
gradins,  4;  pour  la  galerie  entourant  toute  la 
cavea,  5;  total  égal,  72  mètres.  » 

Le     théâtre    de    INlarcellus,    à    Rome,    mesurait 
140  mètres  de  diamètre  :  il    contenait  22,000  spec- 


18 

tateurs  ;  oelui  do  Soissons,  un  peu  plu?^  vaste, pouvait 
recevoir  quelcjues  centaines  de  spectateurs  en  plus, 


•     e     •      8      e 


•       09 


0     0     a     e     it     6      9      9d 


misjn  Ivoris-oAial     du  TKèalre    rcmaitx       fî^e     feS'âSSSÏ'SS. 


1. leurs  serjajx\    oLescali-ers      C)   ùreAx.n3 
î^.EscaUers    exlért-e-Lvrs,  13.  precvrict-toru. 

5.Êsca.llers  i-rvt^'rig-urs  .      n     Po-rtîXjue. 
A-Constructujns  d/?   la  Dcetve. 

O.  IFrckestre. 
8.  Cl  a-le/r 


.;« 


^1 


m 

m. 


Il 

M 


J 


o/il    cJee  ÔTQcitfvJ  aux  aboixts     du.  'Xlaealre 

<  ce  qui  semble  permettre  de  conclure,  non  pas  i)réci- 
sément  à  un  chiffre  de  population  urbaine  en  rapport 


10 

exact  avec  le  nombre  fie  |)lace'=^  fin  théâtre,  mais, 
pour  la  ville,  à  une  importance  polilifjue  et  adminis- 
trative telle  ffiTil  i'allait  compter  en  certains  moments 
avec  des  ai'Iluences  énormes  de  visiteurs  toujours  si 
amis  des  jeux  scénifjues.  »  Rappelons  que  les  habi- 
tants de  la  campagne  devaient  accourir  avec  d'autant 
l)lus  (rempressement  que  les  rei)résentations  étaient 
})lus  rares,  éloignées  les  unes  des  autres  par  de 
longs  espaces  de  temps,  et  non  fréquentes  et  pério- 
diques comme  celles  de  notre  époque. 

i\I.  Fleury,  dans  son  même  ouvrage  élevé  à  la 
gloire  du  département  de  l'Aisne,  s'occupe  aussi 
du  théâtre  de  Vervins,  découvert  tout  dernièrement 
et  sérieusement  étudié  depuis  par  la  Société  archéo- 
l(j(jiquc  de  Vc/'ci/iSy  qui  a  dépensé  en  fouilles 
heureuses  beaucoup   de   temps  et  d'argent. 

Après  avoir  indiqué  que  ce  monument  «  n'avait 
que  GO  mètres  à  son  plus  grand  axe  et  au  pied 
de  la  scène;  qu'il  ne  pouvait  guère  contenir  qu'en- 
viron G, 000  spectateurs  »,  M.  Fleury  en  publie 
le  plan  et  donne  l'explication  de  la  légende.  Lais- 
sons-lui la  parole  :  «  L'égoût  E  se  formait  de  deux 
murs  en  pierre  et  de  grand  appareil,  espacés  entre 
eux  et  hauts  de  0"\  40,  et  sur  lesquels  étaient 
posées  de  grandes  dalles  épaisses  et  brutes, 
formant  voûte. 

a  Dans  la  vase  du  fond  gisaient  de  nombreux 
ossements  de  bœufs,  de  cochons,  de  chiens,  qui 
paraissaient  avoir  été  entraînés  par  les  eaux  dans 
l'égoût  lorsqu'il  fonctionnait.  A  la  sortie  du  monu- 
ment, le  cloaque  se  poursuivait  sur  une  longueur 
de  quelques  mètres. 


20 


«   Les  décombres  du  point   P  étaient  très-proba- 
blement   ceux    d'une    porte    pour    le     service    du 

,ot<^^  S^  Mai.    ^'^W. 


scène: 


$CENE. 


Ço'^vîCI^UvAna 


B 


•fe 


q:::..Ç^:^.v..\-5wJi-. 


B 


portiq.ue:s  . 
Plan  du  Théâtre  Romain  de  Ve^vins 


B 


A  A.  Murs  circulaires. 

B13.  Portiques   dans  les   fondations  desquels  ont  été   décou^'erts  des   débris  de 
colonnes  et  de  panneaux  taillés. 

A  à  C.  Murs  à  contreforts  découverts  en  1870. 

D.  Quatrième  contrefort  découvert  en  1874. 

E.  Eg-out  traversant  le  théâtre. 

F.  Fondations  près  du  mur  d'enceinte. 

G.  Sépultures  Franco-Mérovinj?iennes. 

H.  Bloc  de  pierre  appartenant  a  un  ciiucus  ou  escalier. 

I.  Limites  de  l'orchestre. 

tI.  Mur  du  pulpitnm. 

L.  Point  où  a  été  rencontré  le  sol  de  l'orchestre  à  une  profondeur  de  2  m.  50. 

M.  Traces  peu  accusées  de  murs. 

NX.  Parties  de  murailles  circulaires  renversées  sur  la  face. 

0.  Carrelag-e  et  ciment  ou  terri  à  la  rencontre  de  quatre  murs. 

P.  Amas  de  claveaux  et  carreaux  d'une  voûte  elïondrée. 


postceniiun  et  de  la  scène,  et  dont  la  euni'bnre  m 
cintre  se  reconnaissait  à  la  coupe  des  claveaux  en 
coin  unis  à  des  carreaux  de  terre  cuite  pourvus, 
sur  un  de  leurs  côtés,  d'un  bouton  ou  ai)i)endi('e 
en  relief  pour  parer  au  glissement  ;  dans  le  mortier 
épais  qui  reliait  le  tout,  se  remarquaient  de 
nombreux  fragments  de  tuiles  servant  comme  coins 
do  serrage. 

«  Le  pavage  du  point  0  avait  cela  de  particulier 
qu'il  se  composait  d'éléments  trés-comp]i(|ués  :  1"  un 
stratunien  à  deux  assises  de  grands  carreaux  de 
terre  cuite  sillonnés,  sur  leurs  faces  plates,  par 
des  stries  ondulées  et  gravées  sans  doute  par  le 
moule  avant  la  cuisson  ;  2*"  d'une  couche  épaisse 
de  ciment  très-solide  et  retenue  par  les  stries  du 
carrelage   inférieur. 

«  La  cavea  n'ayant  point  offert  aux  recherches 
de  traces  de  galeries  couvertes  ou  de  gradins,  on 
en  avait  conclu  que  le  théâtre  de  Vervins  n'aurait 
pas  été  garni  de  gradins,  ou  que  ceux-ci  et  la  galerie 
auraient  été  construits  en  bois  et  auraient  ainsi 
disparu  facilement  pendant  la  destruction  du  monu- 
ment. Cependant,  les  substructions  du  point  F  et 
quelques  blocs  de  pierre  brute  et  dure  font  songer, 
les  unes  à  un  mur  de  support  de  la  galerie,  les 
autres  à  ceux  des   scalœ   conduisant  aux  cunci.  » 

Le  théâtre  de  Champlieu  près  Compiègne,  date 
de  la  même  époque.  Les  fouilles  commencées  en 
1850  ont  été  continuées  pendant  plusieurs  années  et 
ont  donné  lieu,  en  1858  et  1859,  à  une  intéressante 
polémique  entre  M.  Peigné  -  Delacourt  et  divers 
savants.   Aujourd'hui ,    le    point    en    litige    semble 

2, 


•i-> 


parfaitement  éclairei  ;  il  irest  pas  contestable  que 
Toii  soii  en  présence  tle  ruines  gallo-romaines. 

D'autres  cités  de  Picardie  étaient  en(^ore  dotées 
de  monuments  de  ce  genre  :  Amiens  devait  néces- 
sairement en  posséder  un  d'une  grande  impor- 
tance, qui  se  dressait,  d'après  ]M.  Dusevel ,  sur 
remplacement  acHuel  de  la  citadelle.  A  Saint- 
Quentin  et  ailleurs,  les  édiles  en  avaient  construit 
de  dilïérentes  dimensions,  suivant  la  richesse  de  la 
municipalité,  mais  toujours  semblables,  dans  leur 
ensemble,  à    ceux  que   nous   venons  de  décrire. 

Quant  aux  pièces  qui  y  étaient  représentées,  aux 
acteurs  qui  y  jouaient,  etc.,  nous  n'avons,  on  le 
comprend  de  suite,  aucun  détail,  aucun  rensei- 
gnement ;  force  nous  est  de  terminer  ici  ce  qui 
concerne  cette  éi)oque  i)rimitive. 


PREMIERE     PARTIE 


LES    MYSTÈRES 


LES  THEATRES 


-c<:?<ro- 


PRÈS  la  cliùte  do  Tempire  romain  et 
les  invasions  des  Barbares  ,  le  théâtre 
ne  meurt  pas,  il  se  transforme.  Chassé 
des  magnifiques  monuments  qui  lui 
avaient  été  dressés,  il  se  réfugie  dans 
les  couvents.  Ce  changement  dans  sa  fortune 
amène  un  changement  non  moins  sensible  dans 
sa  manière  d'être  :  il  perdra  pour  un  temps  sa 
liberté,  ses  allures  un  peu  vives,  quitte  à  les 
reprendre   bientôt  et,  cette  fois,  pour  toujours. 

Renfermé  dans  la  solitude  du  cloître,  le  théâtre 
semble  d'abord  s'amoindrir.  Sa  forme,  toute  latine, 
comme  la  langue  môme  dans  laquelle  les  pièces 
sont  écrites,  se  rapproche  de  l'églogue  :  les  bons 
moines  seuls  et  quelques  délicats  peuvent  en  sai- 
sir les  beautés. 

A  partir  du  xiir  siècle  la  langue  vulgaire  appa- 
raît :  elle  commence   par  se  mêler    timidement    au 


56 

latin,  puis  elle  va  [)rcnant  sans  cesse  une  part 
plus  grande,  jusqu'au  jour,  lointain  encore,  où 
elle  sera   seule  en  usage. 

Tant  que  le  théâtre  reste  dans  le.  domaine  de 
rEglise,  il  est  purement  latin,  ^introduction  du 
langage  ordinaire  indique  un  i)artage  entre  les 
laïcs  et  le  clergé;  celui-ci  est  définitivement  exclu 
au  XV'  siècle  quand  les  confrères  de  la  Passion, 
munis  d'nn  privilège,  rendent  aux  spectacles  leur 
caractère  i)rofane. 

Dès  le  II''  siècle  de  l'ère  chrétienne,  les  fidèles 
s'assemblaient  dans  l'Eglise  et  se  divisaient  en  deux 
chœurs  chantant  alternativement  à  la  mode  antique; 
puis  les  personnages  principaux  s'isolèrent  des 
groupes  :  Ton  revint  aux  anciennes  traditions,  mais 
ce  furent  les  prêtres  eux-mêmes  qui  remplirent 
tous  les  rôles  :  ils  furent  tour  à  tour  Dieu,  les 
anges,  les  saintes  femmes  et  la  Yiefge  ;  la  scène, 
c'était  le  chœur  de -l'église. 

Grâce  à  ce  développement  des  nouveaux  spec- 
tacles le  public  s'accroit  de  plus  en  plus,  à  tel  point 
que  les  assistants  placés  à  l'entrée  des  vastes 
temples  suivent  peu  et  mal  la  représentation  ;  on 
accourt  en  foule,  il  faut  satisfaire  chacun.  On 
construit  alors  dans  le  chœau^  des  échafaudages 
sur  lesquels  montent  les  artistes  improvisés  :  de  la 
sorte,   ils  sont  mieux  vus  de  tous. 

Il  en  résulte  encore  un  concours  d'auditeurs  plus 
considérable  :  on  refuse  du  monde,  et  pour  permettre 
à  la  po[>ulation,  toujours  plus  avide  de  ces  réjonis- 
sances,  de   s'y  porter    tout    entière,  c'est   en   plein 


27 

air,  devant  le  portail  de  l'église,  dans  la  cour  de 
révèché  ou  même  (]An<  les  eimetières  que  les  jeux 
auront  lieu  désormais. 

A  Abbeville,  les  mystères  sont  donnés,  de  1451 
à  1450,  derrière  Saint-Gilles,  en  un  emplacement, 
dési^uné  sous  le  nom  d(^  Cdiap  C<jlai't  Pcrtris.  Triais 
cet  endroit  ne  leur  était  pas  exclusivement  réservé 
et  on  clioisissail  ;iu^si  parfois  le  cimetière  Saint- 
Jacques  (1452)  et  la   place  du    marché   (1488). 

A  Laon,  le  i)alais  épiscopal  abrite  les  comédiens  ; 
le  service  divin  est  célébré  })lus  tôt  que  de  coutume 
pour  qu'on  puisse  prêter,  à  ceux  qui  en  animaient 
besoin,    les   ornements    de    l'église   (1405). 

A  Compiègne,  la  représentation  se  donne  dans 
la  coiw  le  Roi\  devant  la  croix  du  marché  aux 
fromages  (1404),  dans  la  cour  de  l'abbaye  Saint- 
Corneille  (1400)  et  dans  la  rue  devant  les  prisons, 
près  la  place  du  Change  (1531). 

A  Soissons,  le  théâtre  est  construit  dans  la  cour 
de  l'évéché  (1528)  et  devant  le  ptjrkiil  de  la  cathé- 
drale (1553). 

A  Saint-Quentin,  c'est  le  chœur  de  l'église  qui 
tient  lieu  de  scène  (1501).  Enfin  à  Amiens,  on 
choisit  tantôt  le  parvis  de  la  cathédrale,  tantôt 
une  prairie  hors  la  ville  (xv''  et   xvi°  siècles). 

Dans  toute  la  Picardie,  à  côté  des  miracles  et 
mystères  tirés  de  la  Bible  et  des  saintes  Ecritures, 
nous  trouvons  les  allégories  par  personnages,  sortes 
de  tableaux  vivants  expliqués  par  les  devises  et 
les  écriteaux  que  portaient  les  acteurs  ou  les  dé- 
cors, et  les  Jeujj  sur  chariots.  Ceux-ci  s'arrêtaient 
un    peu    partout ,     plus     spécialement    devant     les 


bonne?  maison?  dan?  le  but  évident  de  recevoir 
quelque?  gratification?  de?  riche?  habitant?.  Le 
maïeur  et  le  corp?  de  ville,  qui  accordaient  ?ou- 
vent  une  subvention,  ne  devaient  pa?  être  oubliés. 

Mais  revenons  aux  mystères  qui  constituent, 
de  beaucoup,  la  partie  la  plu?  sérieuse  et  la  plus 
intéressante  du  théâtre  à  cette  époque. 

Nous  savons  maintenant  où  se  donnaient  les 
représentations.  Ajoutons  de  suite  que,  contraire- 
ment à  ce  qui  se  passe  aujourd'hui,  elles  avaient 
lieu  dans  le  jour,  la  plupart  du  temps  en  plein 
air,  et  voyons  comment  on  entendait  la  mise  en 
scène. 

Jusqu'au  xii^  siècle,  elle  était  fort  primitive.  Dès 
lors,  elle  se  compliqua  au  fur  et  à  mesure  des 
développements  de  l'intrigue.  En  ce  qui  concerne 
les  premiers  débuts  de  cet  art,  M.  Achille  Jubinal  (1) 
a  trouvé  un  mystère  qui  commence  d'une  manière 
assez  originale.  Le  «  meneur  du  jeu  »,  le  conteur 
—  comme  on  a  tenté  de  le  faire  dans  une  pièce 
récente  qui  a  eu  d'ailleurs  peu  de  succès  (2)  — 
fait  placer  les  décors  sous  les  yeux  des  spectateurs. 
Nous  empruntons  un  passage  à  la  traduction  de 
la  pièce  pour  bien  faire  comprendre  cette  singu- 
lière  façon   d'agir. 

«  D'abord,  dit   le  meneur,   disposons  le?  lieux  et 
le?  demeure?,   à    ?avoir  :   V  le  crucifix  et  pui?   le 
tombeau.   Il  doit  au?si  y  avoir  une  ge(Me   pour  en- 
Ci)  En  d834. 
(2)   La  Légende  du   Bonhomme   Misère,   à  TOdéon, 


20 

fermer  le?  prisonnier?.   Que  l'enfer  soit  d'un   côte 
et  les  maisons;  de  l'autre,  et  puis  le  ciel. 

«  Et  avant  tout,  sur  les  gradins,  Pilate  avec 
ses  vassaux.  Il  aura  six  à  sept  chevaliers.  Caïphe 
sera  de  l'autre  côté,  et  avec  lui  la  juiverie...  Que 
l'on  mette  Galilée  au  milieu  de  la  place.  Que  l'on 
fasse  aussi  Emmaïis...  Et  comme  tout  le  monde 
est  assis  et  que  le  silence  règne  de  toute  part, 
que  Joseph  d'Arimathie  vienne  à  Pilate  et  dise,..   » 

Aussitôt   la    pièce  commence. 

Peu  à  peu,  cette  naïveté  disparaît  et  nous  arri- 
vons à  une  mise  en  scène  extraordinairement 
luxueuse  et  remarquable.  Quelques  exemples  tirés 
des  manuscrits  et  livres  importants  nous  feront 
mieux  comprendre  la  splendeur  des  représentations. 

En  1878,  ^I.  le  Ministre  de  l'Instruction  publique 
chargea  une  Commission  d'organiser  une  Exposition 
thcntrcde  au  sein* de  l'Exposition  Universelle.  Ren- 
fermée dans  un  espace  beaucoup  trop  restreint, 
elle  avait  cependant  un  vif  et  réel  intérêt.  On  y 
remarquait  surtout  le  Mystère  de  Valenciennes,  et 
ici  nous  laissons  la  parole  à  M.  Heuzey  chargé 
de  rédiger  la  notice  en  tète    du   catalogue  officiel. 

«  On  connaît,  dit-il,  trois  copies  de  ce  mystère  : 
l'exemplaire  de  la  Bibliothèque  nationale  (Fr.  12536)  ; 
celui  de  la  bibliothèque  de  A'alenciennes  (n"  527) 
et  enfin  un  très-bel  exemplaire  appartenant  à 
ISP'  la  marquise  de  la  Coste  qui  a  bien  voulu 
avoir  rextrèmc  obligeance  de  le  prêter  pour  l'expo- 
sition théâtrale.  Chacun  de  ces  exemplaires  est 
orné    au    commencement    d'une    grande    gouache 


30 

trés-finement  exécutée  et  représentant  (1)  «  le  téatre 
ou  hourdement  pourtraict  comme  il  estoit  quand 
fut  joué  le  Mystère  de  la  Passion  de  Nostre 
Seigneur  Jésus  Christ  a"  1547  »...  Ils  ont  été 
enluminés  par  Hubert  Caillion  qui  avait  rempli 
plusieurs  rôles  dans  le  Mystère.  » 

En  tête  de  chaque  journée  —  car  la  re[)résentation 
durait  vingt-cin(|  jours,  le  ]slystére  ayant  71,908 
vers  î  —  se  trouve  une  description  des  changements 
et  machines.  C'est  ainsi  qu'il  y  a  «  au  Paradis  un 
ray  d'or  derrière  Dieu  le  Père,  tournant  inces- 
samment. En  enfer,  s'ouvrant  le  gouffre  sortoit 
feu  et  fumée  avec  diables  d'horribles  formes,  et 
Lucifer  jectant  feu  et  fumée  par  la  gœulle...  A  la 
nativité  du  Seigneur,  les  anges  voilant  en  l'air  et 
chantant  et  faisant  grand  splendeur  de  tfambe  au 
moien  de  quelque  baston  doré  qu'ils  tenoient  en 
leurs  mains  en  forme  de  lampe  au  boult,  dont 
sortit  ladite  flambe  soufflant  quelque  peu  ledit 
baston.  Item  à  l'occision  des  innocents  on  vovoit 
sortir  le  sang  de  leur  corps...  Item  aussi  de  Sathan 
qui  porte  Jésus  rampant  contre  la  muraille,  bien 
quarante  ou  cinquante  pieds  de  hault...  Item  aux 
nopces...  où  l'eau  qu'on  versa  devant  tous  fut  muée 
en  vin  et  dont  en  burent  plus  de  cent  personnes 
de  spectateurs...  de  même  à  la  multiplication  des 
pains,  on  en  domia  à  i)lus  de  mille  personnes  et 
en   fut   recueilli   douze  corbeilles  pleines,  etc.  »  La 


(1)  C'est  unp  erreur,  M,  le  Conservateur  de  la  HiMiothèque 
pul)li<iue  de  Valeneieiines  nous  écrit  (|ue  le  manuscrit  que 
possède  cette  ville  est  dépourvu  de  la  gouache  en  question. 


31 

maclihiatiou,  très-couipliquée,  a  un  rôle  fort  impor- 
tant :  elle  devait  être  parfois  assez  bizarre,  surtout 
quand  on  jouait,  comme  cela  se  tit  à  Amiens  le  9 
juin  14(U,  le  Mystère  de  Jonas  sortant  de  la 
baleine  sur  lequel  malheureusement  nous  n'avons 
d'autre  indication  que  son   titre   même. 

Le  Mijstère  des  Actes  des  Apôtres,  représenté  à 
Bourges,  en  avril  153''),  dans  Tancien  amphi- 
théâtre romain,  dura  quarante  jours  et  on  y 
déploya  un  luxe  inouï  (l).  ]\I.  Camille  du  Locle 
a  décrit  en  ces  termes  quelques-uns  des  costumes 
les  plus  éblouissants  :  «  ^'arddach,  duc  de  Baby- 
lone,  avait  un  pourpoint  de  drap  d'or,  un  collet 
de  broderie  ensemencée  de  perles  fines,  et,  en 
écliarpe,  une  grosse  cordelière  d'or.  Il  était  ceint 
d'une  autre  chaîne  d'or.  11  portait  un  chapeau  de 
satin  bleu,  bien  garni  de  houppes  et  de  perles,  et 
un  autre  chapeau  ducal  rempli  (h'  rubis,  de 
diamants  et  d'émeraudes.  Néron  était  sur  un  haut 
tribunal,  tout  couvert  jusqu'à  terre  dïni  drap  d'or  ; 
il  était  vêtu  d'une  toge  de  velours  bleu,  toute 
partîlée  d'or  et  découpée  à  taille  ouverte,  par  où 
apparaissait  et  flocquctait  à  gros  bouillons  la  dou- 
blure qui  était  d'une  autre  toile  d'or.  Sa  rolje  était 
d'un  satin  cramoisi,  parhlô  d'entretas  de  tîls  d'or  ; 
elle  était  d(Uiblée  de  velours  cramoisi,  à  collet  fait 
à  pointes  renversées,  semées  d'une  grande  prodi- 
galité de  grosses  perles  auxquelles  pendaient  de 
grosses  houppes  d'autres  perles.  Son  chapeau  était 

(1)  Myslùrc  dos  Actes  des  Apôtres,  public  d'après  le  manus- 
crit ori;^iiuil,  i)ar  le  baron  A.  de  Girardol.  Paris,  Uidron, 
1854,  in-4°. 


32 

de  velours  P<^i'-^  ?  d'une  façon  tyrcumique.  La 
couronne  à  trois  branches  était  remplie  de  toutes 
sortes  de  pierreries.  Quelques  bagues  pendaient 
à  sa  jarretière.  S.:>n  tribunal  et  lui  dessus  étaient 
portés  par  huit  rois  captifs,  qui  étaient  dedans, 
desquels  on  ne  voyait  que  les  tètes  couronnées... 
La  femme  d'Antipas  était  habillée  de  veloui\^ 
cramoisi  doublé  de  drap  d'or,  parhlé  de  broderies 
d'or,  découpé  et  bordé  de  chaînes  et  de  boutons 
d'or.  Elle  avait  par-dessus  un  manteau  de  satin 
cramoisi,  doublé  de  toile  d'argent,  tout  brodé.  La 
chaîne  dont  elle  était  ceinte  pesait  plus  de  trois 
cents  écus,  à  laquelle  pendaient  toutes  sortes  de 
petites  gentillesses.  Elle  tenait  un  plumail  en  sa 
main  où  pendaient  de  petites  perles.  Elle  avait 
quatre  laquais  vêtus  de  satin  blanc  et  bleu,  qui 
étaient  à  l'entour  d'elle.  » 

Ces  magnificences  s'observent  partout.  M.  A. 
Rover  (1)  cite  â  ce  sujet  trois  éditions  de  Térence  : 
de  Grïminger  (Argentinae  1499),  de  Roigny  (Paris 
1522)  et  d'Antoine  Vérard.  Dans  la  première, 
«  chaque  pièce  est  accompagnée  d'un  dessin  colorié 
représentant  la  principale  scène.  On  sait  que  le 
Mystère  et  la  Comédie  latine  se  jouaient  indis- 
tinctement avec  les  mêmes  habits,  toujours  taillés 
à  la  dernière  mode.  Les  personnages  saints  et  les 
rois  de  la  Grèce  portaient  le  manteau  et  la  robe. 
Le  précieux  in-folio  nous  montre  le  jeune  Pam- 
philus  de  VAndn'a  vêtu  d'un  beau  pourpoint  vert 
et   se    drapant    d'un    manteau    bleu    céleste,  sous 

ili  Histoire   universelle  du   théâtre,    l.    l®""  p.  '220  et  suiv. 


33 

lequel  on  aperçoit  ses  grègues  de  couleur  rosée 
et    ses    souliers    de    velours.    La    suivante    Mvsis 

%■' 

porte  une  double  jupe  rouge  sur  bleu  ;  Symo  est 
coiffé  d'un  chapeau  de  velours  noir  et  s'enveloi)pe 
dans  les  plis  d'une  longue  cape  de  couleur  azurée. 
Davus  est  court  vêtu  ;  Chramès  traîne  derrière  lui 
la  queue  d'une  robe  à  fourrures.  Dans  V Eunuque^ 
nous  voyons  Parmcno  coiffé  d'un  chapeau  à 
longues  plumes.  Le  vieux  Lacliés  porte  une 
perruque  avec  front  de  carton,  dont  on  aperçoit 
la  suture  marquée  d'une  raie  noire  à  l'endroit  de 
la  jonction  avec  le  front  naturel.  Les  costumes  des 
personnages  hors  nature  permettaient  seuls  aux 
acteurs  de  donner  carrière  à  leur  imagination, 
et  ils  en  usaient  largement.  Les  diables  surtout 
excellaient  dans  l'invention  de  leur  pnrure  infer- 
nale. Ils  abusaient  des  masques  dont  ils  se 
coiffaient  plusieurs  parties  du  corps,  afin  de  mieux 
l)rèter  à  rire.  La  queue  qu'ils  traînaient  derrière 
eux,  et  sur  laquelle  les  camarades  marchaient  à 
tout  propos,  pour  provoquer  le  brouhaha,  affectait 
les  formes  les  plus  bizarres.    » 

Mais  laissons  de  côté  cette  partie  de  la  mise  en 
scène,  le  costume,  dont  on  peut  se  former  une  idée 
suffisante  d'après  les  citations  qui  précèdent,  et 
préoccupons-nous  d'un  point,  jusqu'ici  assez  obscur, 
subitement  éclairci  par  le  MysU;re  de  Valcnciennes. 
La  miniature  de  Hubert  Caillau  a  permis  à  deux 
artistes  de  talent,  MM.  Duvignaud  et  Gobin,  déco- 
rateurs de  la  Comédie-Française,  de  reconstituer  le 
maquette  du  décor  dans  lequel  se  jouait  ce  drame 
religieux.  «  Si    vous    voulez   bien  jeter  un   regard 


)  ^ 


;u 


^111'  In  ninriiiotto,  dit  M.  Francisquo  Sarcoy  —  un 
maiiiv  aii<|iu^l  on  no  saurait  avoir  trop  souvont  ro- 
iMurs  il),  —  \ous  M'i'iv/  que  la  scrnc  ne  représente 
pas,  comme  les  nnires,  un  seul  lieu,  celui  où  se 
passe  l'action,  mais  qu'elle  fii^ufe  à  la  fois  et 
simnltanémenl  plusieurs  endroits,  dans  lesquels 
Tactinn  devra  tour  à  tour  et  successivement  se 
transporter.  Ainsi,  à  l'exti^émitc  n  .avauclie,  vous 
apercevez  le  })aradis,  avec  une  sorte  de  tour  où 
Dieu  le  père  se  montix^  sans  doute  escorté  de  ses 
an""e<  :  >uivc/  de  gau<'lie  à  droite,  la  scène,  à 
(pielque  distance  du  pai'adis,  vous  présente  Naza- 
reth, puis  le  temi)le  des  Juils,  puis  Jérusalem, 
puis  un  palais,  i)uis  la  maison  des  évéques,  puis 
la  mer  avec  un  bateau  flottant  sur  les  vagues,  puis 
les  limbes  et  enfin  renfer,  dont  la  porte  est  une 
affreuse  gueule  entr'ou verte. 

«  De  cette  disposition  de  la  scène,  nous  pouvons 
certainement  inférer  que  le  décor  restait  fixe  durant 
les  vingt-ciufj  jours  de  la  représentation,  mais  que 
l'action  se  transportant  vers  un  point,  les  acteurs 
s'y  transportaient  avec  elle,  et  que  si,  par  exemi)le, 
le  drame  conduisait  la  sainte  Famille  à  Nazareth, 
«•'était  devant  la  })artie  du  décor  affectée  à  Naza- 
reth que  les  personnes  se  i)laeaient  pour  jouer 
leurs  rôles.  Le  reste  de  la  scène  ne  comptait  plus  ; 
il  éfait  su])i)rimé  par  convention. 

€  11  nous  est  assez  malaisé  d'entrer  aujourdliui 
dans  le  sens  de  cette  convention  depuis  longtemps 
abrlic.   .]r  l'ai  déjà   fait   remarquer   :   rien  ne  nous 

i\)  Fouillplon   du    Ttuijis  «lu   IuihJi  '2-i  sf'pteml)rp  1818. 


35 

semble  ])lus  difïieile  à  admettre  et  })lu>  ridicule 
qu'une  convention  dispai^ue.  Il  faut  jk)u riant  bien 
reconnaître  (jtie  celle-là  ne  choquait  point  nos 
pères,  que  leurs  yeux  s\v  étaient  habitués,  et 
qu'après  tout  elle  n'est  pas  beaucoup  pins  extraor- 
dinaire qu'une  foule  des  nôtres,  avec  qui  l'accou- 
tumance nous  a  si  bien  familiarisés  qu'il  nous  est 
presque  impossible  aujourd'hui  de  les  distinguer 
de  la  réalité   vraie,   k) 

Un  mystère  n'était  jamais  joué  sans  avoir  été 
précédé  d'une  annonce  ou  cry  fait  à  gi^and  fracas 
dans  les  rues,  places  et  carrefours  de  la  ville.  Les 
jeunes  gens  qui  se  sentaient  une  vocation  i)oin' 
l'art  di^amatique  se  faisaient  inscrire,  ils  passaient 
un  examen  devant  un  jury  spécial  qui  décidait  de 
leur  admission.  L'annonce  n'allait  pas  sans  un 
certain  appareil  :  des  trompettes,  suivis  de  sergents 
et  d'archers,  ouvraient  la  maix'he;  venaient  ensuite 
les  directeurs  et  entrepi^eneurs  de  la  fête,  enfin  un 
nombre  aussi  considérable  que  possible  de  bour- 
geois, tous  montés.  L'un  des  directeurs  prononçait 
une  hai^angue,  en  prose  ou  même  assez  souvent 
en  vers,  pour  exciter  le  zèle  des  habitants.  (1). 

Il  faut  se  garder  de  coiifondre  le  cnj  avec  la 
monstre  qui  se  faisait  quelques  jours  avant  la 
première  représentation  et  dans  laquelle  tous  les 
acteurs   figuraient  dans  les  costumes  de  leurs  rôles. 

Toufe  la  ville  assistait  au  spectacle,  on  aban- 
donnait entièrement  la  cité;  les  gardes,  les  sergents 
de  la  vingtaine  à  Abbeville  faisaient  le  ^uet  et  des 

('1)  A.  Rover,  op.  cit.  t.  1",  p.  -22."). 


•1/» 
ou 


rondes  c3ntiiuiello>  piur  voilier  ù  la  sûreté 
générale  (1).  Il  en  était  do  même  à  Amiens  et 
partout.  Les  oftîciers  municipaux  ,  les  seigneurs 
se  faisaient  apporter  à  manger  sur  leurs  hourds  (2), 
car  des  ^daces  particulières  étaient  réservées  aux 
principales  autorités  du  pays  pour  qui  on  con- 
struisait des  échafauds.  C'est  du  haut  de  ces 
tribunes  improvisées  que  les  grands  personnages 
de  la  localité  écoutaient  la  pièce  qui  se  déroulait 
devant  eux.  Ceci  est  vrai  pour  toute  la  France; 
les  exemples  abondent  tout  particulièrement  en  ce 
qui  touche  Abbeville ,  Amiens  et  le  reste  de  la 
Picardie. 

Si  les  détenteurs  de  l'autorité  et  du  pouvoir  étaient 
de  la  sorte  absorbés  par  ces  fêtes,  quelle  n'était  pas 
l'anxiété  du  peuple  attendant  une  représentation  ! 
Nous  comprenons  facilement  les  longs  préparatifs 
qu'il  faisait  d'avance;  le  jour  venu,  chacun  partait 
de  bon  matin  pour  être  bien  placé  et  ne  perdre 
aucun  des  cinq  ou  six  mille  vers  qui  seraient  dits 
dans  la  journée.  On  emportait  à  manger  et  aussi  à 
boire  :  des  buffets  devaient ,  d'ailleurs ,  être 
dressés  et  tenus  en  plein  vent  comme  nous  le 
vovons  encore  dans  certaines  foires.  Toute  la  ville 
était  hors  la  ville,  et  les  habitants  d'alentour  se 
joignaient  aux  citadins  pour  augmenter  le  nombre 
des  curieux  :  c'est  que  Ton  n'avait  pas  alors  théâtre 
plusieurs  fois  par  semaine.  Mais  aussi  comme  on 

(1)  Voir  les  Comptes  des  Argentiers  crAbbeville  de  lio2  à 
lo31,  cités  par  M.  Loiiandre. 

(-2)  Registre  aux  délibérations  d'Abbcville,  année  1463,  cité 
par  M,  Louan(hv, 


37 

regagnait,  quand  l'occasion  se  présentait,  le  temps 
l)erdu,  et  comme  on  se  réjouissait  :  c'était  une 
véritable    fête    i)ubiique. 

Nous  avons  tantôt,  à  i>ropos  du  mystère  de 
Valenciennes,  rappelé  comment  les  diverses  pai'ties 
du  théâtre  représentaient  les  endroits  où  l'action  se 
passait.  Un  même  plancher  reliait  entre  eux  tous 
ces  décors,  tour,  ciel,  paradis,  etc.,  dont  l'ensemble 
composait  la  scène. 

Peut-être  n'en  était-il  pas  partout  de  même.  C'est, 
du  moins,  ce  qui  paraît  résulter  d'une  délibération 
du  corps  de  ville  d'Amiens  à  la  date  du  2  juillet 
1500 ,  que  nous  empruntons  à  Dom  Grenier  : 
«  Messieurs  ont  ordonné,  sur  ce  en  conseil  et  advis 
ensemble,  qu'ils  délaisseront  encore  le  lieu  fait  jiour 
le  paradis  et  celui  fait  pour  infer  au  Mystère  de 
la  Passion  naguères  joué  aux  festes  de  la  Pentecoste 
dernière  passée,  audit  Amiens,  avec  le  hourt  du 
Déluge  en  l'état  qu'ils  sont  à  présent,  jusqu'à  ce 
que,  environ  le  Noël  prochain  venant,  l'on  pourra 
avoir  advis  que  l'on  jouera  en  l'an  prochain  venant 
le  jeu  de  la  Vengeance  Nostre  Seigneur  Jésus- 
Christ  que  plusieurs  désirent  estre  joué  en  icelle 
année.  »  En  tout*  cas,  ceci  nous  prouve  que, 
probablement  en  raison  des  dépenses  considérables 
de  leur  construction ,  la  scène  ou  les  scènes 
élevées  pour  une  représentation  restaient  en  place 
pendant  une  ou  plusieurs  années  et  servaient  à 
donner  au  public  le  spectacle  de  différentes  pièces. 
Il  y  avait  bien  quelques  changements  à  effectuer 
suivant  que   l'on  donnait   tel  ou    tel   drame,    mais 

c'était  relativement  peu  de  chose. 

3. 


88 

Est-ce  pour  faire  entrer  un  peu  d'argent  dans  la 
Caisse  municipale,  est-ce  pour  toute  autre  cause, 
nous  l'ignorons;  toujours  est-il  que  le  6  décembre 
1501,  la  ville  d'Amiens,  ainsi  que  l'atteste  un 
passage  fort  curieux  récemment  découvert  par 
M.  Dubois,  met  en  vente  tout  le  matériel  si  précieu- 
sement maintenu  par  la  délibération  de  l'année 
précédente.  Voici  cet  intéressant  document  : 

a  Les  hourds  du  Déluge,  celluy  des  gens  du  Roy 
et  aussv  celluv  de  Messieurs  les  Maïeur  et  Eschevins 
ont  été  mis  à  prix  à  36  livres  20  sols  au  vin  pour 
chacun  renchier  (enchère)  qui  sont  demourez  par  fin 
de  chandeille  à  Jacque  de  May  le  Josne  par  ung 
renchier. 

«  Le  hourt  du  paradis,  mis  à  prix  à  20  livres 
20  sols  au  vin,  20  sols  de  renchier  et  demeure  à 
Estienne  le  Vasseur  par  2  renchiers. 

«  Le  pinacle  et  l'arbre  de  Judas,  mis  ensemble  à 
100  sols,  5  sols  au  vin  et  5  sols  de  renchier  est 
demouré   à    Jacques  de   May  sur   la  mise  à  prix. 

«  Le  hourt  de  l'Enfer ,  sans  comprendre  les 
chaisnes  et  chaire  de  fer,  mis  à  prix  20  livres  20  sols 
au  vin  et  20  sols  de  renchier,  est  resté  à  Guillaume 
Trudaine  pour  la  mise  à  prix. 

0  La  porte  estant  dedans  l'enclos  du  champ,  bois 
et  ferrailles  y  servant,  mis  à  prix  par  Regnault 
Lesueur  à  50  sols ,  5  sols  au  vin  et  5  sols  de 
renchier,  luv  est  demouré. 

«  Les  estâmes  estant  à  l'entour  estimés  70  sols, 
estâmes  grandes  et  petites,  mis  à  prix  à  6  livres, 
5  sols  au  vin  et  5  sols  de  renchier,  ont  demouré 
audit  Regnault  pour  ung  renchier. 


39 

«  20  clayes  mis  à  prix  chacune  à  14  deniers  et 
2  deniers  pour  renchier  vendus  à  Jehan  Le  Caron 
par  trois  renchiers.  » 

Il  ne  faudrait  pas  inférer  de  ce  texte,  comme  le  fait 
M.  Dubois,  que  les  Mystères  sont  abandonnés,  que  le 
goût  se  porte  vers  un  autre  genre  de  spectacle  et 
qu'on  veut  du  nouveau,  mais  bien  plutôt  que  l'on  a 
renouvelé  le  matériel,  car,  à  la  fin  de  l'année  1502, 
un  inventaire  constate  que  «  l'on  a  mis  en  la  tré- 
sorerie de  la  ville  d'Amiens  deux  figures  du  Paradis 
et  Enfer ,  et  du  Parcq  du  lieu  et  aultres  choses 
servant  audict  ^Ivstère,  en  la  huche  estant  en  la 
trésorerie  de  la  dicte  ville  avec  les  cahiers  dudit 
Mystère  et  aussy  de  la  Vengeance ,  qui  sont  en 
icelle  huche.  »  Nous  voyons  aussi  par  là  que  le 
manuscrit  des  pièces  était  non  moins  précieusement 
conservé  que  les  décors  et  accessoires. 

Longtemps  encore  on  donna  des  représentations 
de  ce  genre. 

De  tout  ce  qui  précède ,  nous  savons,  en  résumé , 
en  quels  endroits  se  jouaient,  de  préférence,  les 
Mystères,  de  quels  éléments  se  composait  la  mise 
en  scène;  nous  connaissons  les  costumes  brillants 
que  revêtaient  les  acteurs,  les  décors  multiples  qui 
facilitaient  le  développement  de  l'action.  Le  chapitre 
suivant  va  nous  fournir  la  liste  des  principales  et 
des  plus  brillantes  représentations  en  Picardie. 


PRINCIPALES    REPRÉSENTATIONS 


■  j  L  est  intéressant  de  noter  au  passage 
les  principales  représentations  de  mys- 
tères et  «  pyeusetez  »  qui  eurent  lieu 
pendant  de  longs  siècles. 

Ce  chapitre,  à  vrai  dire,  est  certaine- 
ment le  moins  original  de  ceux  qui  composent  notre 
étude  :  il  ne  peut,  après  les  nombreux  ouvrages  publiés 
sur  les  représentations  de  mystères,  y  avoir  place  pour 
un  travail  personnel  d  quelque  importance.  Nous 
n'avons  eu  qu'à  prendre,  chez  les  auteurs  que  nous 
avons  consultés ,  particulièrement  Dom  Grenier, 
Ch.  Louandre  et  Dubois,  les  dates  qu'ils  ont  men- 
tionnées et  y  ajouter  celles  que  nous  avons  rencon- 
trées dans  nos  propres  recherches.  Une  assez 
longue  énumération,  comme  celle  à  laquelle  nous 
allons  nous  livrer,  est  toujours  assez  sèche  et  peu 
agréable  à  lire.  Cependant  le  précis  historique  que 
nous  écrivons  serait  fort  incomplet  si  nous  ne 
donnions  la  nomenclature   suivante,  où   nous  nous 


41 

sommes  efforcé  de  laisser  aussi  iieii  de  lacunes  que 
possible,  de  réunir  les  fêtes  les  plus  notables,  en 
omettant  volontairement  les  moins  dignes  de  retenir 
notre  attention  et  ne  prétendant  pas,  d'ailleurs,  ne 
commettre  aucun  oubli. 

Le  premier  mystère  qui  nous  apparaisse  remonte 
à  l'année  1402  ou  1403,  d'après  Dom  Grenier  (pii 
cite  ce  passage  de  lettres  de  rémission  :  «  Comme 
la  veille  de  Saint-Firmin  les  jeunes  gens  de  la  ville 
d'Amiens  ont  accoustumé  de  soy  jouer  et  esbattre 
et  faire  jeux  de  personnages,  Jehan  Le  Corier  se 
feust  accompaigné  avec  plusieurs  jeunes  enfants  de 
ladite  ville  qui  faisoient  jeux  de  personnages.... 
l'un  desdits  jeunes  gens,  déguisé,  tenoit,  comme  un 
messagier,  un  glaviot  en  sa  main,  etc.  » 

Viennent  ensuite,  par  ordre  chronologique  : 

Pentecôte  1413.  —  Passion  de  Notre  Seigneur 
Jésus-Christ,  et  sa  Résurrection,  mystères  joués  à 
Amiens. 

Juin  1425.  —  La  ville  d'Amiens  offre  au  Régent 
et  au  duc  de  Bourgogne  le  spectacle  de  la  Passion. 

10  juin  1427,  Amiens.  —  En  ce  jour,  qui  est  celui 
de  la  Pentecôte,  sont  joués  les  Alystères  de  la  Création 
du  monde,  la  Nativité  et  la  Passion. 

5  août  1443,  Amiens.  —  Représentation  en  l'hon- 
neur du  Dauphin. 

1445,  Amiens.  —  Nouveaux  Mystères,  et  cette 
fois  nous  sommes  en  présence  de  plusieurs  docu- 
ments sur  lesquels  il  nous  faut  nous  arrêter  un 
instant  ;  aussi  bien  couperont-ils  la  sécheresse  d'une 
trop  longue  série  de  dates,  de  titres  et  de  noms 
de  ville.  C'est  ce  que  nous  nous  proposons  de  faire 


de  temps  à  autre  pour  rompre  la  monotonie  inévi- 
table de  ce  chapitre. 

Dom  Grenier  nous  apprend  qu'en  1445  il  y  eut 
un  autre  spectacle  aux  tètes  de  l'Ascension  et  de  la 
Pentecôte.  Suivant  les  registres  aux  délibérations  de 
la  ville,  dès  le  25  de  janvier  1444  (1415),  plusieurs 
notables  bourgeois  demandèrent  aux  maire  et  éche- 
vins,  et  obtinrent  de  représenter  la  Passion  de 
Notre-Seigneur  Jésus-Christ.  Le  9  de  mars,  «  mes- 
dits  seigneurs  ont  parlé  ensemble  pour  le  fait  du 
jeu  de  la  Passion  de  Notre-Seigneur  qui,  au  plaisir 
Dieu,  sera  démontré  au  peuple  o  festes  de  Pente- 
coustes  prochain  venant.  »  Il  fallait  que  cela  se  fit 
avec  grand  appareil  puisqu'on  s'y  prenait  de  si 
loin  (1). 

Le  11  de  mai,  le  corps  de  ville  décida  que  Messieurs 
«  dineroient  ensemble  sur  leur  liourt  (échafaud) 
fait  au  jeu  de  Dieu  le  jour  que  on  jouera  ledit  jeu 
aux  dépens  de  ladite  ville,  et  feront  la  plus  gracieuse 
dépense  que  faire  se  porra.  »  Il  nous  faut  rappro- 
cher de  cette  délibération  une  mention  des  registres 
de  l'argentier  :  «  à  Ricart  de  Bougrainville,  pasticier, 
payé  treize  livres  dix  sous  deux  deniers  parisis 
pour  dépense  de  bouche  faite  par  Messeigneurs 
mayeur  et  eschevins  de  la  ville,  es  17,  18,  19  et 
20"  jour  de  may  1445,  en  veant  le  mystère  de  la  Pas- 
sion et  Résurrection  de  Nostre  Seigneur ,  faicte  et 
monstre  au  peuple  es  dict  jour,  en  la  dicte  ville, 
par  plusieurs  des  habitans  dudict  lieu.   » 

A  ces  documents  si  précis  ,    ajoutons  le  suivant 

(1)  Dom  Grenier,  op.  cit»  p.  40-2. 


43 

que  nous  trouvons  dans  le  travail  de  M.   Duhuis  : 

«  Des  mesures  de  police  sont  nécessaires  pour 
contenir  la  foule  immense  amenée  des  villages  situés 
autour  d'Amiens,  par  l'attrait  des  scènes  qui  vont  se 
dérouler. 

Le  conseil  de  ville  décide  que  «  pendant  que  l'on 
jouera,  les  portes  de  la  ville  seront  fermées,  excepté 
les  portes  iNIontrescu  et  de  Beauvais,  et  mettra 
t'on  une  guette  au  Beffroy  de  ladite  ville,  et  y  ora 
huit  sergents  de  nuit  qui  garderont  par  la  ville.  » 

Jehan  Marguerie  fut  récompensé  pour  ses  peine 
et  salaire,  d'avoir  fait  le  guet  au  BeftVoy  pendant  ces 
jours  de  fête. 

€  On  paye  deux  kanes  de  vin  montant  à  6  sols 
8  deniers  aux  diables  du  jeu  de  Dieu  qui  liront  le 
présent  au  hourt  du  maïeur. 

«  Jehan  Douchet,  marchand  de  toiles,  fournit  trois 
bennes  de  toiles  pour  couvrir  le  hourt  du  maïeur, 
et  cette  dépense  nous  fait  connaître  le  nom  du  pro- 
priétaire du  champ  où  a  eu  lieu  le  spectacle  :  il 
s'appelait  Bernard  Blondin.   » 

1445,  Péronne.  —  Le  iNIvstère  de  la  Nativité  est 
joué  le  jour  de  la  Pentecôte. 

1446,  Amiens.  —  Jeu  de  la  vengeance  de  la  mort 
de  N.  S.  J.  C.  ou  la  destruction  et  punition  des  Juifs. 

1448,  Amiens.  —  Le  frère  Michiel,  Jacobin,  joue 
le  Mystère  de  Sainte-Barbe,  une  autre  représenta- 
tion a  lieu  devant  l'Eglise  Notre-Dame. 

Il  faut  éviter  de  confondre  le  frère  Michiel  avec 
«  très-éloquent  et  scientitique  docteur,  Jehan  Michel,  » 
auteur  de  la  Passion  de  Jésus-Christ,  jouée  à  An- 
gers, lequel  avait  pour  proche  parent  un  autre  Jehan 


44 

Michel,    éveque  c^A^gc^^i ,    à  qui  Boucliet  attribue 
ladite  pièce  : 

Maistre  Jehan  Miohel 
Qui  fut  d'Angers,  evesque  et  patron,  tel 
Qu'on  le  dit   sainet,  il  fit  par  personnages 
La  Passion  et  aultres  beaux  ouvrages  (1). 

Mars  1450,  Amiens.  —  Représentation  dans  le 
cellier  du  Marché  aux  Herbes. 

Juillet  1451,  Amiens.  —  Jeux  sur  chars  en  «  Thon- 
neur  du  Roy  nostre  sire  qui  avait  conquis  le  pays 
de  Guyenne  et  Bordelois  sur  les  Englois  ses  anciens 
ennemis.  » 

1451,  Compiégne.  —  Mystères  de  saint  Pierre  et 
saint  Paul;  de  sainte  Agnès. 

1451,  Abbeville.  — Passion  Nosti^e  Seigneur  Jésus- 
Christ. 

1451,  Abbeville.  —  «  Le  gS*"  jour  de  juing.  Tan 
1451,  a  esté  conclud  que  la  somme  de  six  livres  qui 
a  esté  despensée  par  plusieurs  eschevins,  conseillers, 
procureui\s,  clei^s  de  la  ville  et  plusieurs  sergents 
qui  ont  tenu  compagnie  audit  sii^e  Jehan  de  Llmeu, 
maïeur,  a  garder  par  trois  jours  les  jus  de 
Monseigneur  Saint-Quentin,  mystère  de  plusieurs 
autres  sains...  sera  baillée  cédule  adressant  aux 
argentiers  pour  ce  faire.   » 

1452,  Abbeville.  —  Jeux  de  la  vie  Monsieur 
Saint-Quentin;  Purification  de  Notre-Dame. 

1453,  Abbeville.  —  Pantominc  ou  tableaux  vivants 
(représentations  sans  parler)  de  la  Passion  de  Jésus- 
Christ  et  de  la  vie  de  plusieurs  saints,  en  réjouissance 

(1)  Catalogue  Soleinne,  1,  n°^  525  et  suiv. 


45 

de  la  conquête  de  la  Guyenne  et  de  la  mort  de 
Talbot. 

1455,  Abbcville.   —  Mystère  de   la  Passion. 

1455,  Compiègne.  —  Jeu  et  Mystère  de  Berthe  et 
du  roi  Pépin. 

5  mai  1455,  Amiens.  —  Le  corps  de  ville  permet 
de  représenter  le  mystère  de  la  Passion  aux  fêtes 
de  la  Pentecôte  ;  le  mayeur  et  les  échevins  décident, 
en  outre,  qu'ils  auront  «  un  liourt  pour  voir  le  dict 
mystère.  »  Comme  d'usage  aussi,  il  y  aura  un 
banquet  dont  le  menu  est  confié  à  Nicolle  de  Lully 
sous  la  recommandation  expresse  d'être  économe 
des  finances  de  la  \"ille,  vu  la  misère  du  temps 
présent. 

1457,  Abbcville.  —  Le  corps  municipal  donne  une 
gratification  à  un  'sieur  Dieppe  pour  avoir  apporté 
t  tant  par  bouche  que  par  écrit,  les  joyeusetés  et 
mystères  qui  avoient  esté  faictes  à  Rouen  »  à 
l'entrée  de  Charles  MI. 

1457,  Compiègne.  —  Vie  et  invention  de  saint 
Antoine. 

1458,  Abbcville.  — Jeux  de  Monsieur  saint  Adrien. 

1458,  Amiens.  —  Invention  du  Benoist  saint  Firmin 
le'martvr. 

1459,  Amiens.  —  Vie  et  martvre  de  Monsieur  saint 
Christophle. 

1460,  Amiens.  —  Mystère  de  sainte  Barbe. 

29  janvier  1402,  Abbcville.  —  Requête  est  pré- 
sentée «  par  Guillaume  Bournel,  lieutenant  général 
de  monseigneur  le  seneschal  de  Ponthieu  ;  sire 
Jehan  Landi-er  ;  Maiheu  de  Pont  ;  Bernard  de  May 
et  IMaiheu  de  Beaurains,  commis  à  la  conduite  et 


4G 

gouvernement  du  jeu  de  la  vengeance  de  la  Passion 
Nostre-Seigneur-Jésus-Christ,  qui  naguerres  a  esté 
ordonnée  estre  jue  en  ceste  ville  aux  festes  de 
Pentecoste  prochainement  venant,  ad  ce  que  on 
voloit  donner  aulcune  somme  de  deniers  de  la  ville 
pour  aydier  à  supporter  la  dépense  qu'il  convenra 
faire  cà  cause  de  ladite  mystère.  »  La  ville  offrit  de 
contribuer  à  la  dépense  pour  la  somme  de  cinquante 
livres. 

30  mai  146.2,  Amiens.  —  Le  mvstère  de  saint 
Firmin  est  représenté  en   rimes. 

1403,  Abbcville.  —  ^'engeance  de  la  mort  de  Notre- 
Seigneur- Jésus-Christ. 

1463,  Laon.  —  Le  chapitre  de  Laon,  assemblé  le 
23  mai  1463,  consent  que  l'on  prenne  les  tapisseries 
de  l'église  et  tout  ce  que  l'on  a  coutume  de  prêter 
pour  jouer  le  mystère  de  la  Passion.  Le  3  juin 
suivant  on  accorde  une  gratification  de  huit  livres 
parisis  aux  acteurs. 

1463,  Amiens.  —  Le  23  septembre,  d'après  dom 
Grenier  ;  le  12  du  même  mois,  d'après  M.  Dubois, 
l'échevinage  décide  qu'en  l'honneur  de  l'arrivée  de 
Louis  XI  et  pour  le  recevoir  dignement  «  seront 
faicts  des  mystères  beaux  et  honnêtes,  scuis  parler.  » 

1464,  Amiens.  —  Le  16  janvier  1463  (1464),  la 
reine  Charlotte  de  Savoie  fait  son  entrée  et  «  si 
furent  toute  la  nui  et  chansons  et  jeux  de  person- 
nages pour  la  joye  d'elle  dont  toute  la  ville  fut  fort 
réjoye.  » 

Notons  en  passant,  quitte  à  y  revenir  plus  en 
détail,  ce  fait  important  d'une  représentation  de  nuit 
au  lieu  de  jour,  ainsi  que  cela  avait  lieu  d'ordinaire. 


47 

Le  9  juin  de  cette  môme  année,  on  joue  le  Mys^tèrc 
de  Jonas  sortant  de  la  baleine  ! 

1464,  Laon.  —  Le  10  mai,  le  chapitre  accorde 
les  tentures  de  la  Cathédrale  pour  jouer  la  Ven- 
geance de  la  Passion  et  décide  que  le  jour  de  la 
Pentecôte  et  les  jours  suivants,  où  ce  drame  sera 
représenté,  l'office  divin  commencera  plus  tôt  que 
d'habitude. 

Juillet  14(34,  Compiégne.  —  Vi(^  do  saint  Chris- 
tophe. 

23  mai  14G5,  Laon.  —  Le  chapitre  prend  la  mémo 
décision  que  l'année  précédente,  et  ce  à  l'occasion 
du  mystère  Madame  sainte  Barbe. 

1466,  Abbeville.  —  A  l'occasion  de  l'entrée  solen- 
nelle de  Charles-le-Téméraire,  il  est  joué  les  histoires 
de  Job,  de  Gédéon,  la  Passion,  le  Jugement  dernier 
et  l'Annonciation. 

Les  personnages  représentant  les  diables  étaient 
préalablement  barbouillés  de  noir,  ainsi  que  le 
témoigne  cet  extrait  du  compte  de  l'échevinage  : 
«  A  Waitier  de  Vismes,  estuvier,  pour  ceulx  qui 
firent  Thistoire  en  diables,  à  l'histoire  du  juge- 
ment... au  hourt  du  marcliié,  lesquels  s'en  alércnt 
netover  et  estuver  aux  estuves  dudit  Waitier.  » 

1406,  Amiens.  —  Mystères  représentés  i)our  la 
même  circonstance. 

1466,  Compiégne.  —  Au  mois  de  juillet,  mystéro 
de  sainte  Jehanne,  «  joué  en  personnages  »,  selon 
sa  légende;  au  mois  de  septembre,  vies  de  sainte 
Virginie  et  de  sainte  Catherine. 

1467,  Compiégne.   —  Mystère   de  saint  Laurent. 


48 

1468j  Abbcville.  —  Vengeance  de  la  mort  de  Notre- 
Seigneur-Jésus-Christ. 

1469,  Corbie.  —  L'Apocalypse  saint  Jehan  est 
représentée  à  la  Pentecôte.  Il  est  donné  ce  jour-là 
t  à  Jehan  Fouache  le  jone  par  le  commandement 
du  prévost  de  la  ville,  la  somme  de  un  livres  xvii 
sols  VI  deniers,  et  ce  pour  garder  les  portes  de  la 
ville  de  Corbye.  A  Gilles  de  Brye  a  esté  payé 
XVIII  livres  qui  luy  ont  esté  ordonné  ballier  pour 
aidier  à  porter  les  frés  du  jeu  de  l'Apocalypse, 
par  commandement  de  Monsieur  et  de  plusieurs 
habitants.  > 

1473,  Amiens.  —  Jeu  de  Odengier. 

1475,  Noyon.  —  Le  chapitre  de  Noyon  permet 
à  quelques  chanoines  et  aux  chapelains  de  se  joindre 
aux  bourgeois  pour  jouer  le  mystère  de  la  Passion. 

1475,  Compiègne.  —  Le  mystère  de  sainte  Barbe 
est  joué  en  trois  journées. 

Juin  1476,  Compiègne.  —  Mystère  de  sainte 
Barbe  ;  la  même  année,  est  jouée  la  vie  de  sainte 
Alexis,  l'un  des  thèmes  les  plus  populaires  du 
moyen-âge,  où  l'on  voyait  le  fils  d'Euphénien  aban- 
donner sa  jeune  femme,  dès  le  jour  même  de  son 
mariage,  pour  conserver  sa  virginité. 

1476,  Laon.  —  Le  chapitre  s'assemble  le  26  août 
et  décide  que  le  jeudi  suivant,  jour  où  l'on  repré- 
sentera le  jeu  de  saint  Denis,  on  chantera  la  messe 
avant  huit  heures  et  les  vêpres  avant  une  heure. 

1176,  Amiens.  —  Le  13  octobre,  jour  de  son 
mariage,  Miquiel  Roye,  un  riche  personnage 
évidemment,  fait  représenter  un  mystère. 

1477,  Abbeville.  —  Histoire  de  Daniel. 


49 

1478,  Novoii.  —  Par  décision  en  date  du  30  mars, 
les  enfants  de  chœur  de  la  cathédrale  sont  autorisés 
par  le  Chapitre  à  jouer,  dans  la  cour  de  TEveché, 
le  mystère  de  l'Annonciation.  Ils  reçoivent,  pour 
cette  représentation,  de  riches  vêtements  et  les 
joyaux  d'une  béguine. 

1480,  Amiens.  —  Vie   de  saint  Denis. 

1481,  Amiens.  —  Vie  de  saint  Fuscien. 

1482,  Laon.  —  Mystères  et  «  pyeusetez  »,  ainsi 
que  les  deux  années  suivantes. 

1483,  Péronne.  —  Jeu  de  saint  Sébastien. 

1483,  Amiens.  —  Des  jeunes  gens  sollicitent  la 
permission  de  «  jouer  le  mystère  des  dix  mille 
martyres,  composé  en  rhétorique  (pièce  d'éloquence) 
par  Fr.  Michel  ou  Miquiel  le  Flameng  religieux  de 
l'ordre  des  Jacobins  en  la  dite  ville  d'Amiens.  Il 
fut  fait  droit  à  leur  requête  par  délibération  du  9 
avril,  considéré  le  temps  de  paix  et  aussi  ledit 
mystère  qui  est   chose  de  bon  exemple.   » 

Ces  pièces,  jouées  en  temps  ordinaire  étaient 
surtout  représentées  —  ainsi  que  nous  l'avons  déjà 
vu  —  lors  des  visites  des  grands  personnages,  et 
même  plusieurs  jours  après.  C'est  ainsi  qu'en  cette 
année  1483,  à  la  visite  de  la  Dauphine,  Marguerite 
d'Autriche,  on  donna  de  nombreuses  pièces  telles 
que  l'histoire  de  Salomon,  «  l'anchienne  hystoire 
dont  jadis  vint  Franchies  et  la  noble  maison  de 
Franche  »,  et  plusieurs  autres. 

Le  P.  Daire,  en  son  histoire  d'Amiens  (t.  II, 
p.  141)  nous  apprend  que  la  vie  de  saint  Nicolas  de 
Tolentin  fit  partie  des  programmes  de  cette  époque. 

1487,  Amiens.  —  Jeux  «  pour  la  prisedeThérouane 


50 

et  la  rencontre  advenue  auprès  de  Béthune,  par 
M.  Deskerdes  et  autres  capitaines,  à  rencontre  du 
duc  de  Guelde,  du  comte  de  Nassot  et  aultres  » 
partisans  du  duc  d'Autriche. 

1488,  Abbeville.  —  Mystère  de  Jonas,  du  vieux 
et  du  nouveau  Testament. 

1488,  Compiègne.  —  Jeu  de  la  vie  et  du  martyre 
Nosseigneurs  saints  Crespin  et   Crespinien. 

1489,  Amiens.  —  Débat  de  l'âme  et  du  corps; 
mystères  de  sainte  Colombe,  de  sainte  Marguerite. 

1489,  Laon.  — Jeux  de  personnages  par  les  compa- 
gnons de  Soissons.  Ceux-ci  reviennent  l'année  sui- 
vante avec  les  joueurs  de  Saint-Quentin. 

1490,  Compiègne.  —  La  Passion  de  Nostre- 
Seigneur-Jésus-Christ. 

1493,  Abbeville.  —  Jeu  de  la  vie  monsieur  saint 
Roch. 

1493,  Amiens.  —  Mvstère  en  l'honneur  de  l'entrée 
du  roi  Charles  VIII. 

1494,  Amiens.  —  6  avril  et  27  mai  représentations 
données  par  les  bourgeois  d'Amiens  et  d' Abbeville 
devant  les  maïeur  et  échevins. 

1495,  Amiens.  —  Le  10  juin,  les  acteurs  de 
Tournai  viennent  jouer.  A'ers  la  même  époque  et 
à  l'occasion  de  la  naissance  du  Dauphin,  des  mys- 
tères sont  représentés  par  les  compagnons  des 
paroisses  Saint-Souplis  et  Saint-Firmin-le-Confes- 
seur  :  la  fête  se  donne  en  avant  de  la  ville,  sur 
des  chariots;  la  ville  accorde  50  sols  de  subvention, 

1498,  Doullens.  —  Passion  et  Résurrection  de 
N.-S.-Jésus-Christ. 

1499,  Abbeville.  —  Jeux  de  Monsieur  saint  Quirien. 


51 

1499,  Amiens.  —  Nous  empruntons  à  M.  H. 
Dusevel,  la  citation  suivante  : 

Eschevinage  tenu  le  28*  jour  de  janvier  1499. 

«  Sur  ce  que  Pasquier  de  Béthembos,  Nicolle 
Capperon,  Pliilippc  Marchant,  prebtres,  Jehan 
Menchon ,  maistres  des  enfants,  et  sire  Pierre 
Long,  aussi  prebtre,  Jehan  Ostien  et  Jehan  Legrant, 
demeurant  à  Amiens,  avaient  fait  cejourd'hui  pré- 
senter à  Messieurs  certaine  requeste,  en  leur  esche- 
vinage, contenant  que  de  longtemps  ne  avoit  point 
esté  joué  en  ceste  ville  d'Amiens  le  mistère  de  la 
Passion  de  Nostrc- Seigneur- Jésus-Christ,  combien 
que  en  icelle  ville  y  eust  plusieurs  honnestes  compai- 
gnons  et  gens  de  bien  qui  à  ce  faire  s'exerceroient 
volontiers;  considéré  que.  Dieu  merchy,  le  roiaulme 
de  France  estoit  en  bonne  paix,  et  aussi  que  pain 
et  vin  estoient  à  bon  marché  et  y  avoit  abondance 
de  tous  biens,  qui  est  à  loer  Dieu;  et  à  ces  causes 
requéroient  les  dessus  només  qu'il  nous  pleut  leur 
permettre  et  accorder  qu'ils  peussent  jouer  ou  faire 
jouer  ledit  mystère  de  la  Passion,  tel  que  ils  le 
avoient  veu  autres  fois  qui  contenoit  trois  journées 
et  tel  qu'il  avoit  esté  joué  à  Doullens  ;  et  leur  con- 
sentir qu'ils  peussent  fouir,  heuser  et  picquer  au 
champ  où  l'on  a  acoutumé  faire  et  jouer  le  dit 
mistère  ;  faire  courir  les  personnages  des  diables, 
tailler  les  devantures  en  la  terre  qui  est  à  Tenviron 
dudit  champ,  ainsi  que  l'on  avoit  accoutumé  faire; 
et,  à  l'aide  de  Dieu,  ils  offroient  en  bien  faisant 
leur  debvoir  en  édiffier  le  peuple  et  les  habitants  de 
la  ville  et  àUadtres  lieux  qui  vouldroient  voir  ledit 
mistère. 


52 

«  Veii  laquelle  requeste  et  sur  ce,  en  conseil  et 
adviz,  mesdits  sieurs,  en  considération  que  l'on  ne 
jouera  ledist  jeu  dès  longtemps  —  à  en  ladicte  ville, 
et  aultres  considérations  telles  que  dessus,  et  aussi 
que  l'on  avait  conclud  l'année  passée  de  jouer  ledict 
mistére,  ont  les  plusieurs  esté  bien  de  cet  avis; 
mais  toutes  foies  ont  déclaré  avant  que  du  tout 
conclure  que  l'on  parlera  et  communiquera  tou- 
chant ceste  matière  aux  gens  et  officiers  du  roy, 
à  révérend  père  en  Dieu  Mgr  l'évèque  d'Amiens  et 
aux  Doyen  et  Chapitre,  pour  sur  ce  avoir  leur  advis 
et  ayde  se  mestier  est,  ainsi  que  autre  fois  a  esté 
faict;  et  que  mesdicts  sieurs  le  feront  jouer  par 
tels  qu'il  sera  advisé  et  ne  donneront  point  ceste 
autorité  aux  dicts  suppléants.   » 

1500.  Amiens.  —  Le  mvstère  de  la  Passion  est 
joué  à  Amiens,  et  D.  Antoine  de  Caulaincourt  con- 
signe ce  fait  en  ces  termes  dans  sa  chronique  de 
Corbie  «  in  anno  Jabilei  1500  celebrati  sunt  ludi 
Passionis  Christi  in  Anibiano,  cuni  maxinio  trium- 
pho  et  apparatu  in  festis  Pentecostes.   » 

1501.  Saint -Quentin.  —  Mystère  de  la  Passion 
Monsieur  sainct  Quentin,  à  l'entrée  de  l'archiduc 
d'Autriche. 

1501.  Senlis.  —  Mvstère  de  la  sainte  Hostie, 

1501.  Amiens.  —  Vente  du  matériel  servant  aux 
représentations. 

1502.  Compiègne.  —  Miracle  de  Monseigneur 
sainct  Jacques. 

1506.  Fourcarmont.  —  Le  14  juillet  les  Bernar- 
dins de  Foucarmont  demandent  aux  habitants  de 
Corbie  «   de  leur  prester  les    cayers   contenant  le 


53 

mystère  de  la  Passion  Xostrc-Seigneur-Jésus-Clii-ist 
poiu'  la  joiior  et  déduire  à  la  Penteeousle  prorhaino 
audit  lieu,  à  riionueur  de  Dieu  et  au  salut  du 
l>euple.   » 

1512.  —  Mystères  et  histoires  pour  rrutrcn»  de 
François  P'';  la  même  année,  mystère  de  Saint- 
Quentin. 

17A7).  Compiègne.  —  Encore  un  myst^'re,  dont  le 
titre  ne  nous  est  pas  conservé. 

1518,  Coroie.  —  Dom  Antoine  de  Caulain^ourt, 
dans  sa  chronique  de  l'abbaye  de  Corbie,  dit  qu'en 
l'aimée  1518  on  joua,  en  cette  ville,  le  Mystère 
de  l'Apocalypse  aux  fêles  de  la  Pentecôte  et  en -ni  te 
le  jeu  de  l'invention  de  la  sainte  croix  qui  l'ut 
donné  sur  la  grande  place.  Le  bon  mjine  cintril^ia 
pour  la  somme  de  quatre  écus  d'or  à  ce  divci'- 
tissement. 

15:27,  Senlis.  —  Une  délibération  du  Chapitre  de 
Senlis  autorise  Jehan  de  la  Motte,  Pierre  de  Brave 
et  autres  «  lulendi  vitam  san^Ji  Ri.'îii  absque 
insolentiis  faciendis  ».  Dom  Grenier  ajoute  (pie 
les  acteurs  s'adressèrent  au  Chapitre  i)robablemc'nt 
parce  que  le  théâtre  était  près  de  l'église. 

1528,  Soissons.  —  Le  jour  de  la  Pentecôte,  on 
joue  la  Passion  sur  un  théâtre  dressé  dans  la  cour 
de  l'Evèché. 

1530,  Soissons.  —  Nouvelle  représentât ii)n  de  la 
Passion,  suivie  de  l'organisation  d'une  troupe  régu- 
lière sous  le  nom  de  confrérie  des  Apôtres. 

1531,  Compiègne.  —  Mystère  pour  célébrer  Tar- 
rivée  de  la  reine  Eléonore. 

1533,  Péronne.   —  ^'ie  de  sainte  Barbe. 

4 


1533,  Amiens.  —  Mysirro  do  sniiit  Josopli. 

ir);>S,  Compiègno.  —  Le  14  oelol)ro,  un  ]\Iystèro 
est  joué  pour  eélébivr  Tentrée  de  la  reine  de  Hongrie. 

lolT,  Amiens.  —  Le  17  août,  d'après  M.  Dubois, 
«  à  la  rentrée  du  roi,  on  re})résente  encore  des  mys- 
tiM*es  à  la  porte  d'entrée  et  dans  les  rues  où  il 
passe,  on  n'ose  pas  devant  le  roi  sortir  des  repré- 
sentations reliaieuses.  » 

1547,  Montreuil.  —  A  partir  de  l'année  1547,  nous 
dit  M.  Charles  Louandre  (1),  on  voit  mentionnées 
les  dépenses  que  n  .xe:^sita  à  ^Nlontreuil  la  repré- 
sentation des  Mystères  et  moralités.  On  sait  que 
«  eliaque  année,  au  renouvellement  de  la  loi,  le 
jour  de  saint  Simon  et  saint  Jude,  les  enfants  de 
la  grande  école  jouaient  ung  moral  en  l'échevinage 
et  ils  recevaient  pour  leur  peine  40  sols  tournois. 
On  trouve  des  traces  de  cet  usage  au  xiif  siècle. 
Les  pèlerins  de  Saint- Jacques,  dont  la  confrérie 
était  instituée  à  ^lontreuil,  dans  la  paroisse  de  ce 
nom,  fii^urent  également  comme  auteurs  drama- 
tiques  dans  les  comptes  de  l'échevinage. 

«  Au  xvf  siècle,  les  écoliers  jouent  encore  des 
Mvstères  sous  la  conduite  d'un  nommé  Jean  de 
Sains,  directeur  des  études,  que  l'échevinage  avait 
chargé  de  la  mise  en  scène.   » 

1550,  Péronne.  —  Le  5  mai,  trois  clercs  habitués 
de  l'église  de  Péronne  sollicitent,  mais  en  vain,  la 
permission  de  jouer  pendant  les  fêtes  de  la  Pentecôte, 
sur  la  place  publique,  l'histoire  de  Joseph  vendu  par 
ses  frères. 

<  1  >  Oj,.  cit.  .  1,  3-2."). 


r).) 


17k)'3,  Soissons.  —  Le  niyslèro  de  Xoli-c-Djuiic- 
(le-Liesse  fut  donné  lo  <S  septonibro,  sm-  un  ilir;uri' 
dressé  drvîiiit  lo  porlail  do  la  cnlliôdralc. 

15G:],  Péronno.  —  A  cotte  époquo,  ot  d(>j)uis  (jud- 
(jucs  temps  déjà,  Péronnc  possédait  une  Confiu-ric 
des  Apàti'CH  ou  de  la  PasHioii^  l'opi'ésoiilaiii  (\v^ 
mystères,  notamment  i\  la  Fête-Dieu, 

ir)()r),  Soissons.  —  Mystère  de  la  Passion.  Lm 
mort  subite  do  \\\\\  des  acteurs  })roduit,  au  milieu 
de  la  représenlalion,  une  doLdoureuse  émotion. 

lôGT,  Saint- Quentin.  —  Le  ,20  juin  «  sni'  la 
requesto  présentée  par  les  maistres  procureurs, 
confrères  et  compaignons  de  l'iiospital  Sainl-Jac- 
ques,  requérant  qu'il  four  fut  permis  faire  quidqne 
histoire  de  Sainct  Jacques  le  jour  de  Sainct  Jacques 
prochain,  comme  ils  ont  de  tout  tems  accoustumé 
faire,  Messieurs  ont  permis  de  jouer,  à  la  chari-e 
que  lesdits  supplians  leur  monstreront  ce  qu'ilz 
doibvent  jouer  pour  seavoir  s'il  y  a  aulcunes  choses 
doffiMidues.   » 

1579,  Soissons.  —  Le  jeu  d'Elysée,  d'Acar  et  de 
Jézabel,  de  la  composition  de  Sébastien  Petit,  fut 
donné  le  mercredi  après  Pâques. 

1597,  Amiens.  —  Le  3  mars,  les  grands  vicaires 
jouent  lo  mystère  de  saint  Joseph,  après  avoir  ])romis 
d'observer  en  toutes  choses  la  plus  grande  décence. 

xvif  siècle,  Péronne.  —  On  représente  des  Mys- 
tères à  réglise  Notre-Dame  au  faubourg  de  Bretagne. 
Dom  Grenier  nous  apprend  que  le  Thapitre  de  la 
même  ville  faisait  «  lo  :24  de  mars,  veille  de  l'An- 
nonciation, après  complios,  la  solennité  du  Mystère 
du  lond(  main.  Le  ehantro  et  le  sous-<;lianlre,  l'ovèliis 


5G 

en  (?hape,  précédé>  des  missiers,  d'un  choriste,  de 
la  eroix  et  des  cliandeliers  venaient  entonner  au 
chœur  le  répons  Gcmde  Mai'ia  que  Ton  continuait 
en  fleurti  en  allant  faire  une  station  dans  la  nef. 
De  là,  quatre  enfants  de  clicrur  montaient  au  jubé 
pour  représenter  Tun  la  A'ierge,  Tautre  Tange 
Gabriel,  et  les  deux  autres  pour  chanter  en  plein 
chant  le  Mystère.  Le  même  jour,  a  Amiens  et  peut- 
être  dans  les  autres  églises  de  la  province,  on  chan- 
tait à  la  grand'messe  le  Kyri',  fo:}s  bonitatis  et 
Gloria  in  excclsis  farci. 

1770,  Abbeville.  —  La  Présentation  de  la  sainte 
\'ierge  au  temple  fut  jouée,  à  la  grille  du  chœur  de 
l'église  Saint-^'ulfI^an  de  la  chaussée  par  les  petites 
filles  de  l'école  paroissiale. 

Enfin,  à  notre  époque,  les  Mystères  n'ont  pas 
complètement  disparu.  Nous  les  retrouvons  peut- 
être  bien  changés,  bien  tombés,  se  survivant  à 
eux-mêmes,  mais  en  tout  cas  très-reconnaissables 
dans  certains  tableaux  vivants,  et  les  représentations 
de  VAncien  et  du  Xouveau  Testament^  la  Tentation  de 
saint- Antoine,  V Enfer  et  autres  spectacles  sacro- 
profanes  qui,  de  ville  en  ville,  réjouissent  les  enfants 
à  l'époque  de  la  Foire. 


LES    DRAMES 


AXS  \r  chapitre  précédent,   nous  avons 
indiqué  les  princi[)ales  représentations 
et,  par  cela  ménie,  les  titres  des  Mys- 
tères joués  en  Picardie.  Nous  ne  revien- 
drons pas  sur  ce  sujet;  cependant  au 
moment  d'analyser  quel(|ues-uns  de  ces  drames,  il 
n'est  pas  inutile  de    rappeler  brièvement    les    plus 
importants  d'entre  eux.  Ce  sont  :  \.^  Passion  de  Xotrn 
Seigneur  Jésus-Christ,  le  Jeu  de  la  Vengeance  de  lu 
Passion,    le     Triomphant    Mystère    des    Actes    des 
Apôtres,  V Annonciation ,  la  Xaticitê,h\  Puri/lcatio/t  de 
Notre-Dame,  Notre-Dame-de-Liesse,  la  Création  du 
Monde  et  le  Jugement  dernier,  V Apocalypse,  Jos(p)h. 
vendu  par  ses    frères,  Daniel,   Gédéon^   Job,   Jouas 
sortant  delà  baleine,  Bert'ie  et  h  roi  Pépin,  en  lin  la 
vie  des  saints,  plus  spéeialement  de  Ht- Adrien,  Ste- 
Agnès,  St- Alexis,  St- Antoine,    Ste-Barbe,   Ste-Ca- 
therine ,    St-Christophe,    Ste-Colombe,  Ste-Fog,    St- 
Crépin  et  St-Crépiinen,  St-Denis,  St-Firmin  martijr, 
St-Fuscien,    St- Jacques,  Ste- Jehan  ne,  St- Laurent, 
Ste-Marguerite,   St-F^i^rre  et   St-Paul,    St-Quentin, 
St-Sébastijn  et  bien  d'autres  encore. 


58 

Xous sommes  for^èmont  ds.\\^  robligitioiide  laisser 
de  coté  le  plus  grand  nombre  de  ces  mystères,  nous 
allons  toutefois  étudier  rapidement  les  plus  remar- 
rpiahles  et  ceux  qui  ont  réjoui  le  plus  souvent  nos 
ancêtres. 

En  première  ligne  et  avant  tous  autres  vient  la 
Passio/i. 

Plusieurs  drames  portent  ce  titre,  le  plus  ancien 
en  date  est  évidemment  celui  d'Arnoul  Greban, 
acheté  en  145,2  par  la  numicipalité  dWbbeville  (1), 
et  représenté  à  Amiens  en  1455,  les  deux  cités  voi- 
sines s'étant  évidenmient  piquées  d'émulation.  Il  a 
été  })ublié  en  1878  d'après  trois  manuscrits  conservés 
à  la  Bibliothèque  Nationale  (fr.  8.2(3  anc.  7206;  et  825, 
anc.  7206)  et  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal  (B.  L.  Fr. 
260)  par  MM.  G.  Paris  et  G.  Raynaud  (1).  Cette 
œuvre  jouit  d'abord  d'une  popularité  considéral)le 
sans  doute  parce  que,  en  outre  de  talent  réel,  si  on 
la  compare  à  ses  prédécesseurs,  qu'y  avait  montré 
l'auteur,  elle  inaugurait  la  grande  mise  en  scène  (2) 
et  déployait  un  luxe  inusité;  elle  faisait  voir,  chose 
jusque-là  inconnue,  un  mystère  de  34,574  vers, 
dans  lequel,  pendant  quatre  jours,  s'agitaient  plus 
de  22i)  personnages. 

Contrairement  à  ce  qui  arrive  assez  souvent,  les 
savants  éditeurs  d'Arnoul  Gréban  ne  se  sont  pas  j)ris 
(\\\n   entliousiasme  sans  limite  pour  leur  poète,  ils 


(1)  Le  Mystùre  de  l:i  Passion,  d'Arnoiihl  Greban,  pultlié 
d'après  les  .Manuscrits  de  Paris  avec  une  introduction  et  un 
Glossaire  par  Gaston  Paris  et  Gast  jn  Pinynaud.  Paris,  Wiewij, 
1878,  gran<l  in-8°. 

(-2)  ifl 


le  jugent  avec  une  certaine  sévérité;  anssi  croy.Mis- 
nous  devoir  enii)ranter  au  travail  de  MM.  Paris  ut 
IvayuMu  1  l:*ar  a{);)réciati!)n  du  Mf/.trr.^  il"  li  pf(<^- 
sioii.  ("est,  disent-ils,  «  ini  nii\i'age  considérable, 
mais  on  il  est  iiir)  )s^il)le  àd  re':;onnaître  du  .u'énic  on 
même  un  taleiil  remarquable.  L^uU.air  ne  fait  ,i;uére 
pre'ive  d'ori,uindi!''^  (jU'^  dans  la  partie  propi-.MU'Mit 
diale  -lifiue,  oà  (railleurs  il  se  complaît.  I/intermi- 
nahle  discussion  entre  Justice,  \^érité,  Miséricorde  et 
Paix,  lieu  commun  légué  au  p")}tepar  les  àgivs  pré- 
cédents, nous  oi'tVe  le  tableau  fidèle  d'un  3  de  cjs 
disputes  s€olastir|ues  rpai  remplissaient  alors  la  imi" 
du  b'ouai're.  Le  di'ame  proprement  dit  est  encadré' 
dans  cette  dis'aission,  engagée  au  début  et  [)acili- 
quement  résolue  à  la  fin.  C'est  là  une  idée  qui  n  >us 
S3mble  neuve  et  qui  m  manque  pas  de  gi-an  leur. 
Dans  la  nnse  en  scaie  de  la  Wv  du  ('hi'ist,  Arnoul 
Gréban  suit  rM\amiik\  non-seulement  san-  invcn- 
tion,  mais  avec  une  remanjuable  faiblesse.  Les 
miracles  divers  qui,  sous  une  main  habile,  auraient 
|)U  donner  li(ai  à  tant  de  scènes  charmantes  ou 
l)alhéti([ues,  sont  })latement  dialogues,  et  b  'aucoup 
des  plus  intéressants  sont  omis.  L'absence  complète 
de  cai'actère  pia'sonnel  chez  Jésus  était  im[)  )Sv'(;  au 
poète  par  la  façon  étroite  d  »n'  \)  moyen-âge  coi-u- 
prenait  la  figure  d(3  riIomme-Dieu,  mais  connue 
cette  ligure  occu[)e  près  pie  tout  V)  temps  le  t!i'j.\li'e, 
il  en  l'ésulte  une  froideur  constante.  Les  person- 
nages accessoires  ne  sont  guère-;  plus  \i\ants.  lis 
débitent  juste  ce  qui  est  nécessaire  pour  exj)liquer 
leur  intervention  et  leur  action,  sans  {\u.\)\\  irauve 
chez   le   poète  une  trace   d'effort  ]>our  les    rajeunir 


GO 

ou  les  caractériser.  Quel  parti,  dans  la  dounée  où 
l'auteur  était  nécessai remeut  assujetti,  ue  pouvait-il 
eu  tirer!...  Seule,  Marie  a  été  traitée  avec  uue 
prédilectiou  particulière  et  qui  a  parfois  porté  bou- 
lieur  au  poète.  La  complexité  uiystique  de  ce  caractère 
de  ^'ierge-MiMv,  de  ce  cœur  qui  daus  le  môme  être 
aime  sou  111s  et  véuère  sou  Dieu,  do  cette  âme  qui, 
tout  éclairée  des  prescieuces  de  la  gloire  future,  n'en 
est  pas  moius  meurtrie  par  les  augoisses  de  la 
douleur  présente,  cette  complexité-qu'il  est  impossible 
de  saisir  et  de  représenter  réellement,  Aruoul  Gréban 
a  eu  le  mérite  d'*  l'imaginer  et  parfois,  si  nous  ne 
nous  trompons,  de  Fin  liquer  avec  un  certain  succès. 
Marie  est  la  figure  la  plus  pure  et  en  même  temps 
la  plus  vivante  de  son  œuvre  (1).  » 

Nous  ne  })Ouvons  nous  arrêter  longtemps  à  Fétude 
de  ce  mystère  ;  toutefois,  comme  il  a  été  joué  dans 
notre  contrée,  qu'il  est  un  des  premiers  qu'on  y  ait 
représentés,  nous  croyons  devoir  en  citer  quelques 
passages.  Nous  n'entrerons  pas  dans  le  drame  même 
et,  pour  rester  en  quelque  .sorte  sur  le  seuil,  nous 
nous  occuperons  seulement  du 

PROLOGUE     DE     LA     PASSION 

d'arnott.   OnÉRAX 

Voni  nd  Jiberandinn  nos, 
Domino  Dons  yiriutnw. 

Pour  rulTciice  du  premier  père 
(Jue  tout  le  genre  humain  compère 
En  servitude  très  grevaino 
Volt  le  fils  (le  Dieu  })ar  mistèro 

(1)  Le  Myslàre  do  la  Passion,  introduction,  p.  xvi. 


Gl 

Couvrir  sa  divinité  clère 
Du  voille  de  nalure  Inimaine 
Quanti  (le  la  majesté  liaultaiue 
En  la  i)ovi'e  vie  mondaine 
Vint  pour  devenir  nostre  frère 
Ou  sa  personne  d'honneur  i)laine 
Soubmist  à  traveil  et  à  paino 
Et  en  lin  à  mort  très  amère. 

Long  temps  fut  humaine  nature 
Soubmise  à  trop  dure  peinture 
De  puis  eelluy  transgrès  eommis, 
(ïar  l'essenee  qui  toujours  dure 
Et  en  qui  n'a  lin  ne  mesure 
Avoit  cest  edit  ainsi  mis 
Que  mesme  ses  meilleurs  amis 
En  ténèbres  feussent  soubmis 
Sans  terme  de  gloire  eonclure 
Et  fut  tel  discort  entremis 
Qu'il  ne  pooit  estre  demis 
Par  angle  n'aultre  créature. 

Quant  à  ce  discort  subvenir 
Remède  ne  pooit  venir 
Si  non  de  Dieu  tant  seulement  : 
Homme  n'y  pooit  advenir, 
Pechié  l'en  avoit  fait  banir 
ïCt  forclorre  totallement; 
L'angle  n'y  pooit  bonnement 
Pour  le  vice  ({u'aucunement 
Infiny  se  vouloit  tenir, 
En  tout  que  son  dérèglement 
S'estoit  adressé  ithiinement 
Uonti-e  cil  «pii  ne  peust  fenir. 

Et  ainsi  durant  ccste  guérie 
A  qui  Justice  tenoit  serre. 
Humanité  trop  se  douloit, 
Car  pour  supplier  ne  requerrç 


62 

Xe  pooit  avoir  ne  acquerre 
Félicité  ({irello  vonloit; 
Le  supi)liei"  ne  luy  VMlloit, 
Miséricorde  luy  falloit, 
Qu'aullre  aide  n'avoit  en  terre. 
Et  ce  (luelifue  espoir  liiy  l»ailloit, 
Rigueur  de  Justice  y  sailloit; 
S'en  estort  j)rivée  j^'-rant  erre. 

Ainsi  tous  les  humains  descendoijnt 

En  enfer,  et  là  se  rendoient 

Privés  de  consolacion, 

Sinon  de  Tespoir  ifu'ilz  avoient 

Et  que  [tar  vrayp.  foy  savuient 

En  fin  avoir  rédemption: 

Mes  la  i^rande  délacion 

De  la  pacification 

Moult  tristes  et  pensifz  plaindoient, 

Car  la  maie  transgression 

Leur  caiisoit  la  privacion 

De  la  g-loire  qu'ilz  attendoient. 

Tant  prrevalde  estoit  ceste  offence 

Que  Justice  de  la  sentence 

Ne  vouloit  à  mercv  traire 

Et  tenoit  la  cause  suspence, 

Se  du  fait  n'avoit  recompense 

A  qui  qu'il  tournast  à  contraire 

L'homme  n'avoit  de  quoy  la  faire, 

Angle  n'y  pooit  satisfaire  : 

Q;ry  restoit  il  mes  d'apparence 

Fors  que  Dieu,  qui  tout  peust  reffaire 

Venist  la  nature  [jarfaire 

(Jui  de  son  hi;'n  ot  tel  carence  ? 

Les  patriarches  à  hault  son 
Demandoient  ceste  ranson 
Pour  parvenir  à  vray  repos, 
Eux  gémissant  en  la  prison, 


03 

El  l)anis  sous  leur  inespiisuu 
De  béalitudo  forclos, 
Iceulx  en  si  (lesi)liHsaiîl  clos 
Par  lig.icur  de  Justice  enclos 
Crians  sans  cessée  à  liailt  Ion 
Poe  il  pr  jférer  telz  mos  : 

«    Veni  nd  lihcrnittliiin  nos, 
«  Domino  Dons  virtuluin  ! 

.(   Ne  nous  laisse  plus  icy  vivre 

.<   Bon  Dieu,  mes  visn,  si  nous  délivre 

:(  Qui  lait  désirons  ta  venue  ; 

((  Vien  de  fait  et  œuvre  le  livré 

«  Ou  ti  sces  noslre  debte  esuyvre 

«  Par  qui  prison  avon  tenue.   » 

Quaud  la  journée  lut  venue. 

Leur  requeste  fut  obtenue 

E^t  de  servi' ude  délivre  ; 

Lors  fut  la  finance  randue, 

Quand  en  croi.v  fut  morte  estandue 

La  char  de  cil  ([ui  tout  livre. 

Lors  paya  le  da-igereux  pris 
C.clluv  ou  tous  biens  sont  comi»ris, 
C'est  Jliesus,  nostre  doulx  sauveur: 
Lors  celluy  qui  prenoil  fut  jiris, 
Lié,  conlTondu  et  surpris 
Sans  jamés  espoir  de  vigueur  : 
p:t  c'est  la  cause  sans  faveur 
Qui  nousmeust  pour  bien  et  lioneui- 
D'avoir  cestuy  mistére  empris, 
De  vous  demonstrer  par  doulceur 
La  passion  et  la  douleur 
Que  pour  nous  tous  a  entrepris. 

Monstrer  voulons  par  personnages 
Aucuns  des  principaux  ouvrages 
Que  fist  nostre  Seigneur  pour  nous. 


G4 

Les  peines,  Iravnulx  et  oiiltrn'^es, 

Tempfacions  et  griefs  dommages, 

(^Hi'il  vuiilt  endurer  pour  nous  tous. 

Se  la  reverance  de  vous 

Faulte  y  voit  dessus  ou  dessoubz, 

Trop  dit  ou  faulte  de  langages, 

Soiez  aimal)Ies  et  doulx 

Et  nous  eorrigez  sans  courroux  : 

N'en  serons  aullreffois  plus  sages. 

Prenez  ce  que  l)on  vous  sera 
F^t  le  surplus  l'en  laissera. 
Car  tout  ne  poons  attaindre: 
Notre  procès  mieulx  en  vauldra 
Et  le  plus  grant  proftit  en  sauldra, 
Sans  nostre  matière  contraindre  : 
Mes  pour  nostre  ignorance  estaindre 
Ou  presumpcion  pourroit  maindre, 
Vng  chacun  de  nous  requerra 
La  Vierge  qu'el  ne  veille  faindre 
A  nous  bien  régir  et  constraindre 
Kïi  disant  Ave  Maria 

Ave  Maria, 

Voiii  ail  lihcraudiiii  nos, 
Domino  IJeus  rirtiituni  ! 

Je  dis  encore  à  mon  propos 

Par  le  thème  de  mon  sermon 

Que  les  prophètes  de  renom 

Ou  limbee  attendans  la  journée 

VA  la  venue  désirée 

Du  doulx  Messias  nostre  sire 

Pooient  tels  paroles  dire  : 

<«   Bon  Dieu,  pour  nous  confort  livrer 

«  De  ceste  chartre  griefve  et  lante 

a  Vien  icy  pour  nous  délivrer 

('   Par  ta  puissance  precellante.   » 


G5 

A  cestiiy  point  commancerons 

Et  premier  nous  vous  monstrerons 

Les  plaintes  que  faire  pooient 

Les  pères  qui  ou  limbes  estoient, 

Attendons  leur  rédempcion 

Par  la  haulte  inrarnacion 

Du  doulz  et  benoit  lilz  de  Dieu 

Qui  leurs  plains  en  temps  et  en  lieu 

Kntendit  et  amodera 

Par  la  mort  qu'il  endura  ; 

Illa  vouldrons  laisser  l'istoire 

Par  moyen  d'interlocutoire 

VA  moraliser  un  petit 

Pour  contenter  vostre  appétit. 

Nous  metterons  cinq  personnaj^es 
De  cinq  dames  haultes  et  sa<^es 
Es  quelles  paix  sera  propice 
Miséricorde  avec  Justice, 
Vérité  et  puis  Sapience  ; 
Et  ce  pour  juger  de  l'offense 
D'Adam  qui  fut  le  premier  homme, 
Quelle  elle  fut  et  de  quelle  somme, 
Et  s'elle  est  digne  de  pardon 
Ou  d'avoir  si  mauvais  guerdon 
Que  jamès  ne  soit  retournée. 
Après  la  sentence  donnée 
Orrez  raisons  haultes  et  bonnes 
A  laquelle  des  trois  personnes 
Père,  Filz  et  Saint  Esperit, 
Pour  le  genre  humain  qui  périt 
Loist  faire  repparicion 
En  souffrant  mort  et  passion  ; 
Et  pour  quoy  ce  divin  mistère 
Appartient  au  Filz  plus  qu'au  Père 
Ou  au  saint  Esperit  de  nom  ; 
S'arguerons  que  si,  que  non, 
{>3mme  saint  Thomas  l'a  traictéf» 


(36 

Soubtileniont  on  sou  Iraiotéo 
Sur  ]o  tiers  livre  de  sentences. 
Si  orrez  argus  et  defïences 
PourquoY  le  faulx  péché  dampuable 
Du  diable  fut  irréparable, 
Condanipné  eu  Téternel  fu 
Et  pour  quoy  Thomme  allégié  fu 
Non  obstaut  son  péché  très  gri^f  i 

Et  le  fait  déduit  assés  brief, 

Verre  conclure  en  audience 

Par  la  divine  Sapience  : 

Le  vrai  fdz  de  Dieu  ordonné 

Divinement  estre  incarné 

Ou  très  saint  ventre  virginal; 

Et  puis  message  especial 

Commis  pour  annoncer  ralTaire 

A  la  très  doulce  et  débonnaire 

Vierge  qui  mère  devoit  estre 

Pour  porter  le  doulz  fruit  eelestre 

Venant  du  trosne  supernel. 

Lors  vendra  l'angle  Gabriel 

Faire  l'Adnunciation 

Et  après  ferons  mencion 

De  la  doulce  Nativité, 

Poursuyvans  sans  prolixité 

I/euvangile  a  nostre  sçavoir 

Sans  apocriphe  recevoir. 

Si  vous  prions,  seigneurs  et  dames, 

Conjointement  hommes  et  famés. 

Que  silence  vueillez  garder. 

Et  brief  nous  orrez  procéder 

A  Tayde  du  créateur. 

Le  quel  nous  doint  par  sa  doulceur 

Si  bien  faire  et  vous  bien  ouir 

Qu'a  la  parfin  puissions  jouir 

De  la  vision  éternelle 

De  Dieu  en  gloire  supernelle. 

Amen. 


07 

(  )jvi-oz  vos  vcuK  cl    rt'uanloz 

Dévotes  gens  ([ui  atleiidez 

A  ovr  eliose  saluluii-e  : 

Veillez  vous  pour  vos  salut  taire 

Par  nue  amoureuse  silence  ; 

Si  verrez  en  ])rief  sentence 

Le  fait  de  la  création 

Vit  la  noble  plasmaeion 

Du  ciel,  terre,  angles  et  humains 

Va\  bricf  (car  cecy,  c'est  du  mains) 

Et  comme  incident  lifterai 

A  nostre  propos  principal  : 

Xostre  especiale  matère 

Est  de  Iraicticr  le  liault  mislere 

De  Jhesus  et  sa  Passion 

Sans  prendre  aullre  occu|  a-siou, 

Mes  la  creacion  du  monde 

Est  vng  mistere  en  quoy  se  foude 

Tout  ce  qui  deppend  en  auprès  : 

Si  la  monstrons  par  mos  exprès  : 

Car  la  manière  de  pi'oduyre 

Ne  se  peust  monstrer  ne  déduire 

Par  effect,  si  non  seulement 

Grossement  et  figuraulment  : 

Et  selonc  qu'il  nous  est  ])ossilde 

En  verrez  la  chose  sen.'-i'Dle. 

Nous  assistons  alors  à  une  série  de  scènes 
curieuses,  dont  les  plus  intéressantes  sont  la  créa- 
tion de  l'homme  et  de  la  fenniie,  la  tentation  d'Eve 
par  Satlian,  la  faute  do  nos  [)Peniiers  parents,  leur 
expulsion  du  inu-adis  terres^tre,  la  joie  des  diables 
(pli  l'ont  «  une  bien  grant  tenipesle  en  leur  enfer,  » 
puis  Vactetir  reparaît  devant  le  public  et  rappelle 
tant  ce  qui  vient  d'être  joué  que  ce  qui  va  être 
représenté  : 


68 

Or,  vous  avons  en  brief  comprise 

La  nialière  hauUe  et  féconde 

De  la  créacion  du  monde  ; 

Puis  comment  homme  fut  formé 

Et  comment  de  Dieu  informé 

Inobedience  commist, 

Pour  quoy  Dieu  tantost  le  desmist 

De  Paradis  en  aultre  terre 

Pour  sa  vie  en  grant  labour  querre. 

Son  labour,  sa  dure  grevance, 

Sa  très  amere  penitance 

Que  depuis  Adam  Ion":  temps  fit, 

Passerons  oultre,  et  nous  soufilt 

Monstrer,  pour  depescher  matière, 

Comment  Cayn  oecit  son  frère 

Par  envye  :  et  le  traicterons 

Tout  le  plus  brief  que  nous  pourrons. 

Et  les  acteurs  tiennent  parole,  car  il  ne  leur  faut 
que  342  vers  pour  raconter  le  crime  de  Caïn,  après 
quoi  une  nouvelle  annonce  et  391  vers  nous  mènent 
jusqu'à  la  mort  d'Adam. 

L'Acteur. 

Or  avons  monstre,  beau  seigneur, 

Le  trespas  de  nos  premiers  pères  ; 

Mes  pour  abréger  nos  materes, 

D'Abraham,  Isaac  et  Jacob 

Laisserons,  qui  nous  tiendroit  trop 

A  ce  que  nous  avons  à  faire. 

Souffice  vostre  doulx  affaire 

Qu'après  celle  transgression. 

Voyez  la  repparacion 

Par  la  puissance  precellante  ; 

C'est  nostre  singulière  entente, 

La  se  tourne  tout  no  désir  ; 

Pour  le  traictier  plus  a  loisir 

Nou8  ne  voulons  pas  tout  comprendre 


69 

De  fais  que  chacun  en  soit  mendre, 

Ou  limbe  nous  commencerons 

Et  puis  après  nous  traicterons 

l^a  haultaine  incarnacion 

Pour  venir  a  la  passion 

De  nostre  sauveur  Jhesu  Crist; 

Après,  sa  résurrection 

Et  l'admirable  ascension 

Et  mission  de  saint  Esprit. 

Tel  est  le  prologue  de  la  preinicre  journée  et  de 
tout  le  mystère.  Les  extraits  et  l'analyse  que  nous  en 
donnons  suffisent  pour  permettre  au  lecteur  de  se 
rendre  compte  du  gein^c  et  de  l'esprit  de  cette  œuvre 
plus  importante  par  ses  vastes  dimensions  que  par 
la  valeur  des  détails. 

D'autres  di^imes,  avons-nous  dit,  portent  encore 
le  titre  delà  Passion  ;  de  ceux-ci,  l'un  des  meilleurs, 
le  plus  célèbre,  celui  qui  a  eu  le  plus  de  vogue  est 
de  Jehan  Michel  d'Angers.  Il  est  postérieur  au  pré- 
cédent, puisque  la  première  eut  lieu  seulement  en 
148G  ;  les  87  tableaux  (40,000  vers)  se  divisaient  en  huit 
journées  de  cinq  mille  vers  chacune  !  Le  spectacle  com- 
mençait à  huit  heures  du  matin  pour  ne  finir  chaque 
jour  qu'à  sept  heures  du  soir.  Quelques  acteurs 
avaient  des  buffets  recouverts  de  vaisselle  plate  et 
offraient  aux  spectateurs  des  vins  et  des  fruits  :  nos 
contemporains  n'ont  plus  d'aussi  délicates  attentions  ! 

Les  frères  Parfaict  d'abord,  (1),  ^L  Louis  Paris  (2) 
ensuite  ont  publié  des  analyses  fort  étendues  et  fort 
complètes  de  ce  drame  qui  comprend  toutes  les  Ecri- 

(1)  Histoire  du  Théâtre  François. 

(2)  Toiles  peintes  et  tapisseries  de  la  ville  de  Reims,  par 
Leberthais  et  L.  Paris.  Paris,  1843,  2  vol.  in-4°,  et  1  album  i>rand 
in-t^. 


70 

turo:^.  Xous  lie  rocommeucerons  pas  après  eux  ce 
travail  qu'ils  ont  mené  à  bonne  fin  et  qui  nous  en- 
tra înei'ait  au-delà  des  limites  que  nous  impose  le 
cadre  de  Tliistoire  que  nous  écrivons,  nous  allons 
seulement  nous  arrêter  à  quelques  épisodes  saillants. 
Il  en  est  un  qui  a  une  certaine  valeur  historique  : 
St-Jean  vient  d'apprendre  tous  les  désordres  du 
Tétrarque  de  Galilée.  Il  se  rend  chez  Hérode  et  lui 
tient  ce  courageux  langage  : 

Sire,  Dieu  te  doint  l)onne  gràee  !  (1) 

Je  viens  devers  ton  ti-iljunal 

Pour  te  remonstrer  le  granl  mal 

Où  ta  folle  plaisance  tend 

Dont  tout  ton  peuple  est  mal  coulent 

Et  Dieu  premier:  car  quant  au  point 

Je  te  dy  qu'il  n'apartient  point 

La  femme  ton  frère  tenir. 

Tu  te  veulx  prince  maintenir, 

Tétrarche,  de  justice  chief, 

Et  réputerois  grant  meschief 

Si  vng  de  tes  sujets  le  faisoit, 

Ta  justice  le  jougniroit 

Comme  un  vice  ort  et  infâme. 

Doncques  toy  que  Tétrarche  on  réclame, 

Que  noblesse  doit  introduire, 

En  qui  justice  doit  reluire 

Comme  en  Fair  le  clerc  diamant 

Ton  frère  ne  es  pas  vray  amant 

Quant  par  cautelle  et  tyrannie 

Luy  as  son  épouse  ravie  ! 

Tel  cas  n'est  pas  fraternité. 

Mais  plus  que  bestialité. 

Tu  voys  bien  les  oyseaux  petits 

Qui  en  soy  ont  cueiirs  si  gentils 

<i)  L.  Paris,  Oy;.  ^'/7.  I.  1,  p.  8"  et  suiv. 


71 

Que  chacun  se  tient  à  son  per, 
Sans  J'aullre  frauder  ne  tromper: 
Or,  commetz-tu  vng  adultère 
Ort  et  vil  encontre  ton  frère, 
Ne  say  qui  t'en  puisse  excuser. 

Il     continue     sur    ce    ton ,    en    pi'ésence    même 
d'Hérodias  qui  ne  peut  le  supporter  et  s'écrie  : 

Son  cueur  est  de  mal  si  garny 
Qu'il  dit  tousiours  de  i)is  en  pis. 
Assez  esbahir  ne  me  puis 
De  tels  vieulx  bigots  radotez 
(lomme  ainsi  les  escoutez, 
Veu  qu'ils  sont  si  très  mal  courtois. 
Il  a  tant  jeusné  par  ces  boys 
Qu'il  n'a  pas  demy  de  cervelle 

S  ai  net  Jehan 
Ha,  perverse  femme  et  cruelle, 
Faulse,  serpente  venimeuse, 
Ta  voulenté  libidineuse 
Machina  la  faulce  entreprise 
Quant  ravie  tu  fuz  et  prise 
D'avec  ton  loyal  espoux. 
Tu  as  ])ien  monstre  devant  tous 
Que  tu  ne  crains  Dieu  ne  le  monde  ; 
Tu  es  tant  vile,  tant  immuade 
Que  la  fin  en  sera  mauvaise, 
Et  ay  grant  peur  que  la  fournaise 
D'enfer  en  face  le  départ 

Haro  lias. 

Ha  dea  !  ce  meschant  papelai-t 
Nous  rompra  ey  meshuy  la  teste  ! 
Monseigneur,  vous  estes  bien  beste 
De  tant  ouyr  ce  pauvre  sot. 
Il  ne  sçaurait  parler  un  mot 
Que  ce  ne  soit  à  vostre  honte  ; 
Toutefois  vous  n'en  faictes  compte 


7-2 


Et  semble  ({ue  vous  le  craignez 
Yen  que  dilïerez  et  faignez 
De  le  mettre  en  bonne  prison. 

L'empri^ionncmcnt  cVabord,  puis  la  décollation 
punissent  St-Jean  de  sa  témérité.  Mais  quel 
effet  son  discours  ne  devait-il  pas  produire  sur 
des  spectateurs  habiles  à  saisir  Tallusion  et  prompts 
à  faire  la  comparaison  entre  la  cour  d'Hérode 
et  celle  de  Charles  \l.  Dans  l'histoire  de  ce 
malheureux  prince,  Juvénal  des  Ursins  ne  dit-il 
pas  :  «  En  ce  temps-là  on  parloit  fort  de  la  revue, 
de  monseigneur  d'Orléans...  et  assez  hautement  par 
les  rues  on  les  maudissoit  et  disoit-on  plusieurs 
paroles.  La  revue,  en  un  jour  de  feste,  voulut  ouyr 
un  sermon  et  y  eut  un  bien  notable  homme  lequel  à 
ce  faire  fut  commis.  Lequel  commença  à  blasmer  la 
revue  en  sa  présence,  en  parlant  des  exactions  qu'on 
faisoit  sur  le  peuple  et  des  excessifs  estais  qu'elle 
et  ses  femmes  avoient  et  tenoient  ,  et  comme  le 
peuple  en  parloit  en  diverses  manières,  et  que  c'estoit, 
mal  fait;  dont  la  revue  fut  très  mal  contente...  » 
L'analogie  des  situations  est  frappante  :  St-Jean 
devant  Hérode  devait  rappeler  au  public  Jacques 
Legrand  devant  Isabeau  de  Bavière. 

Il  est  vrai  que  les  princes  sont  incorrigibles  et 
que  nous  entendrons  plus  tard  Bourdaloue  tonner 
contre  l'adultère  devant  Louis  XIV  et  Madame  de 
Montespan,  sans  que  ses  admirables  paroles  pro- 
duisent d'autre  effet  qu'un  certain  étonnement  sur 
ceux  qui  les  écoutaient. 

Un  autre  épisode,  d'un  genre  tout  différent^  est 
celui    de   la  Madeleine.  Il  se  poursuit  à  travers  plu- 


70 


sieurs  scènes,  entrecoupées.  —  suivant  la  mode  du 
temps  —  de  scènes  bien  opposées  ;  nous  allons  le 
résumer  ici  en  réunissant  les  trois  ou  quatre  frag- 
ments qui  le  composent. 

Nous  sommes  à  la  seconde  journée  de  ce  drame 
où  l'histoire  de  Judas  forme  un  digne  pendant  à 
celle  d'Hérode.  «  Parallèlement  à  ces  deux  sombres 
légendes  se  développe  celle  de  Marie  Madeleine  qui 
repose  agréablement  l'esprit.  On  voit  déjà  dans  cette 
poétique  primitive  que  l'auteur  connaît  la  puissance 
des  contrastes.  Dès  la  troisième  scène  de  cette  seconde 
journée  du  mystère  de  la  Passion,  on  passe  de  révo- 
cation du  diable  renfermé  dans  le  corps  de  la  Chana- 
néenne  aux  délices  du  boudoir  de  la  belle  Marie  de 
Magdala  (1).  »  Celle-ci  est  belle,  jeune,  riche;  elle 
veut  profiter  de  ces  avantages. 

Tandis  que  suis  en  jeunesse  et  sancté 
Fais-je  pas  bien?  en  dois-je  estre  blasmce? 
Veu  que  à  présent  en  grant  prospérité 
Fortune  m'a  sur  toutes  eslevées. 


Sirus,  mon  père,  fut  yssu  de  noblesse, 
Aussi  fut  bien  ma  mère  Eucliarie  : 
D'ealx  laissée,  suis,  en  ma    fleur  de  jeunesse, 
Descendue  de  régalle  lignie  ; 
Il  est  ainsi,  ce  n'est  pas  menterie. 
Ai-je  donc  tort,  à  mon  fait  bien   comprendre, 
■  Si  sans   vouloir  sur  aultruy  entreprendre 
Mais  pour  bonneur,  prens  curiosité 
De  plaire  à  tous,  et  d'estre  bien  parée  ? 
Je  crois  que  non  !  Car  à  la  vérité 
Fortune  m'a  sur  toutes  cslevée.... 

(i)  Royer,  Histoire   Universelle  du  théâtre,  t.  1. 


Ses  suivantes,  Pérusine  et  Pasiphée  reiicourageiit 
et  lui  disent  qu'elle  peut,  sans  scrupule,  suivre  la  vie 
élégante  de  son  frère. 

Il  n'v  a  liomme  en  la  contrée 
^^oit  prince,  seigneurs  ou  vidame 
A  qui  vostre  beau  corps  ne  agrée 
VJ  qui  pompeuse  ne  vous  clame. 

Sa  vanité  éclate  dans  les  vers  suivants  : 

Je  veuil  estre  toujours  jolye, 
Maintenir  estât  hault  et  fier, 
Avoir  train,  suyvir  compagnie 
Encore  huy  meilleur  que  hyer. 
Je  ne  quiers  que  magnifier 
Ma  pompe  mondaine  et  ma  gloire, 
Tant  me  veuil  au  monde  fier 
Qu'il  en  soit  à  jamais  mémoire. 
J'ai  mon  chasteau  de  Magdalon 
Dont  on  m'appelle  Magdaleine 
Où  le  plus  souvent  nous  ail  on 
Gaudir  en  toute  joye  mondaine. 
Et  vueil  estre  tous  de  biens  plaine... 


Je  veuil  estre  à  tout  préparée 
Ornée,  dyaprée  et  fardée 
Pour  me  faire  })ien  regarder 

Pti'usinc, 

Dame  à  nulle  autre  comparée 

De  beauté  tant  este  parée 

Qu'il  n'est  besoin  de  vous  farder. 

Magdeleine. 

Et  vueil  porter  des  senteurs 
Doulces  et  plaisantes  odeurs 
Pour  inciter  tout  cœur  à  joye. 


Pcrnsinu. 

Voulez-vous  liei"l)es  c[  verdeurs 
Doulees  et  fleurantes  liiiueurs  ? 
Car  c'est  raison  ([u'on  y  pourvoie 

Mnrfflolciiic. 

Je  vueil  du  basnie  égyptien, 
Storax,  ealamite. 

PasijiJiL'r. 

M  H[i  de  lui  lie. 
Musch  d'Autriciie  et  Spicenard. 

l'cni^^inc. 

Xe  foites  (jue  dire  eoml)ien. 
Vecv  ralel)astre  très  dii^no 
Tout  plein  de  liqueurs  elère  et  line, 
La  plus  précieuse  du  monde. 

^Nlagdeleiiie  ayant  satisfait  le  sens  de  Todorat,  se 
fait  apporter  les  mets  les  plus  délicats.  Après  le 
goût,  vient  l'ouye  :  des  mélodies,  des  chansons  et  des 
ballades  sont  exécutés  devant  elle;  après  quoi,  pour 
charmer  ses  yeux, elle  voit  tapis  et  bordures,  pier- 
reries, bagues  et  lustres;  quant  au  toucher,  elle  s'en 
excuse.  Quelques  vers  plus  loin,  dans  le  même 
ordre  d'idée,  elle  dit  : 

Si  à  tous  délis  Ji'  me  d(jnne, 

Mon  honneur  pourtant  n"al)andonne  : 

Ne  l'ordonne 
A  honte  ou  à  reproche  vil... 
(  lar  mon  souhait  n'est  (pie  civil. 

Plus  tard,  Madeleine  et  ses  sjuivantes  s  amuseront 


7G 

à  chautt'i*.  Citons  surtout  ce  morceau,  charmant  de 
coquetterie  : 

Je  suis  courageuse, 

De  biens  plantureuse, 

Et  advantageuse 

Pour  met  Ut  mignons  en  run  : 

Je  suis  bobenceuse, 

Fière  et  orgueilleuse 

Et  ambitieuse 

D'honneur  mondain  sur  chascun. 

Je  suis  désireuse, 

De  moy  curieuse, 

De  plaisir  songeuse 

Et  de  vouloir  importun  : 

Je  fais  l'amoureuse, 

Aux  vngs  gracieuse. 

Aux  aultres  rieuse. 

Jamais  no  me  tiens  à  vng. 

Cependant  un  jeune  comte  (un  ancêtre  des  mar- 
quis de  Molière)  a  pour  Madeleine  un  vif  penchant, 
il  en  trace  le  portrait  que  voici  : 

Rachel  estoit  de  beaulté  pleine, 
A'asti  fort  pompeuse  et  haultaine  ; 
Judieh  courageuse  à  merveille, 
Michol  prudente  et  saige  royne, 
Et  Hester  fort  doulce  et  humaine  : 
Mais  Magdeleine  est  non  pareille  : 
Elle  est  bobencière, 
Grande  dépensière... 
Courageuse  et  fière  : 
Sa  face  planière, 
Sa  belle  manière 
Est  comme  bannière 
A  tout  cueur  vénérien 


Il    court   donc   chez   la  belle  mondaine  (1).  Celle- 
ci  est  à  sa  toilette,  entourée  de  ses  chaml)i'ières. 

Mii'jdelt'ino. 

Quu  Tuii  face  chère  joyeuse 
A  chascLiu  ({ui  céans  viendra  : 
Mais  premièreiiien!  il  fauldra 
Vng"  petit  à  mon  cas  pourvoir. 

Pcrushie. 

Comment  ? 

Magdi'lcine. 

Comment  il  appartiendra 
Pour  faire  d'honneur  le  devoir. 
Apportez-moi  mon  mirouer 
Pour  me  re^rarder, 

Pjsiphée. 

lîien,  madame. 

Mi'jjdeleine. 

Mon  esponge  et  1\  au  pour  hiver, 
Mes  fines  Hqueurs  et  mon  basme. 

Pérusino. 

Je  crois  que  au  monde  n'y  a  fenim© 
Qui  ait  phis  d'ami gnonemens. 

(1)  M.  Louis  Paris  fait  .justement  observer  que  •<  l'auteur  du 
mystère  s'est  fort  peu  embarrasse  delà  difficulté  soulevée  par  les 
commentateurs  an  sujet  des  trois  Marie  dont  parle  l'Evanj^iie  : 
Marie  la  pécheresse,"Marie-Madeleine,  et  Marie,  sœur  de  Marthe, 
sont  pour  lui  une  seule  et  même  personne  ;  il  ne  voit  en  Made- 
leine que  la  femme  qui  frise  sr's  cheveux,  traduction  littérale  du 
mot  hébreu  Maggadela.  C'est  toujours  la  lille  mondaine  et  vani- 
teuse, vivant  de  la  coquetterie  et  du  libertinage,  sans  toutefois  le 
pousser  jusqu'à  i'impudicité.Tel  est,  du  reste,  le  sentiment  de  plus 
d'un  critique  et  celui  de  l'église  d'Occident  ;  et  ce  n'est  guère  ({ue 
depuis  le  XVI»  siècle  que  chez  nous  l'on  a  })rétendu  prouver  la 
division  des  trois  Marie  :  notre  auteur  est  donc  sur  ce  point  l'ex- 
pression de  son  siècle.   « 


78 

Mmjdclcinp. 

<Jui  n'en  auroit,  ce  serait  lilasnn' 
De  soy  trouver  entre  les  gens 

«  Icv  ai)porte  Pasii)liéc  des  burettes  d'eau  do  rose 
et  d'aspic;  et  Pérusuie  luy  apporte  ung  tin  linge  et  le 
mirouer.  »  Elle  se  fait  coiffer,  parfumer,  en  un  mot 
elle  est  en  tenue  de  combat,  prête  à  livrer  bataille 
quand  Rodigon  arrive.  (Jette  scène  est  trop  jolie  pour 
que  nous  résistions  au  ijlaisir  de  la  domier  en  entier, 
d'après  le  texte  publié  par  M.  Paris  à  qui  nous  avons 
déjà  emprunté  les  vers  qui  i)récèdent. 

IlocIi(joHj  conte. 

Très  belle  et  gracieuse  face, 
Qui  tout  deuil  et  chagrin  efTacCy- 

Et  déchasse 

Tout  danger, 
Vostre  eureuse  acointanse  trasse  (1) 
Et  vueii  du  tout  à  vostre  grâce 

Me  ranger. 

M  agd  oléine. 

Gentil  escuier  gracieux, 
A  face  pleine  et  rians  yeux 

Très  joyeux, 

Sans  changer, 
Très  l)ien  viegnez,  car  se  niaist  dieux, 
Je  ne  vous  quers  en  plaisans  jeux 

Estranger. 
Point  n'estes  céans  estranger  : 
Voulez-vous  trois  heures  ou  quatre 
Uancer,  chanter  ou  csliattre 
A  l)eau  dez,  au  gli»*  ou  au  flux  ? 

(1)  Attire. 


70 

Uodiffoij, 

Je  viens  cy  [)a.s.sei-  lemps  sans  plus, 
Seulement  à  vostre  loysii-... 

Mtnjdoloiiic. 
Qne  flii'ons-nous  ? 

Jlndir/oiJ. 
Mois  M  plnisir. 

Miitjdeleinc. 

Respondez  donc,  si  sçavez,  à  mes  dis. 
Quant  jeunes  cue;irs  sont  en  amour  hardis, 
Et  qu'ils  y  font  leir  pourehast  par  mesure, 
De  lâcheté  sont  tiop  acouardis, 
Si  leur  bon  temps  à  toujours  ne  leur  dure. 

J!  0(1  if/on. 

Oui  veult  d'amour  Jouyr  à  son  aise, 

C/est  bien  force  ((  l'aux  dames  il  <'omplaise  : 

Mais  com])ien  Ion-?  Nul  ne  scel  (pie  n'y  passe! 

Tel  cuide  ])ien  que  son  faict  se  compassé 

Tout  à  son  gré,  lorsqu'il  est  déboulé! 

Et  s'il  eschet  que  d'amour  on  se  lasse. 

Ou  n'a  jamais  ce  que  amours  ont  cousté. 

M.iijdc'lclue. 

Si  les  plaisirs  amoureux  sont  tardifs, 

11  est  besoing  pour  son  })ien  (ju'on  endure. 

C'est  lâcheté  de  gens  à  ce  lardis 

Qui  ne  poursuivent  l'amoureuse  adventure  : 

('/est  l'oi'donnance  d'amours,  ne  leur  desplaise  ; 

Soucy  de  nuit,  el  de  jour  le  m.alaise  ; 

En  tel  esmoy  fault  ({u'amoui'  on  pourchasse, 

Qui  n'aimera  de  son  gibier  la  chasse 

11  en  sera  tout  à  cop  rebouté  : 

Tel  y  despent  deux  fois  plus  qu'il  n'amasse  ! 

On  n'a  jamais  ce  ({ue  amours  oui   cousté. 


80 

Rodiijon. 

11  est  des  gens  de  fîiit  appaillardis 
Qui  se  délectent  à  reproche  et  ordure , 
A  tout  mal  prompt,  à  bien  dire  tardis  : 
Rien  ne  leur  dict  que  la  maie  adventure. 
Mais  aultres  sont  qui  de  chère  courtoyse 
Ne  quièrent,  fors  compagnie  françoise  ; 
A  qui  bon  temps  dure  trop  longue  espace  ; 
Leur  parole  est  en  tous  lieux  escouté, 
Mais  si  à  donner  ils  pregnent  trop  d'audace 
On  n'a  jamais  ce  que  amours  ont  coùsté. 

Magdelcine. 

Gent  écuier  qui  trop  à  cop  se  casse 
Par  son  excès  ou  folle  voulenté, 
Après  les  autres  tout  bellement  tracasse  ; 
On  n'a  jamais  ce  que  amours  ont  cousté. 

Rodigon. 

A  gens  de  bonne  voulenté, 

Et  qui  sont  en  ce  monde  eureux 

Que  leur  faut-il  ? 

Magdelcinf. 

Joye  et  santé, 
Et  rajeunir  ipiant  ils  sont  vieux 

Rodigon. 

Vostre  doulx  accueil  gracieux 

M'a  remis  le  cueur  en  liesse, 

Et  votre  très  haulte  noblesse 

Vault  bien  qu'on  vous  serve  en  tous  lieux. 

Rodigon. 

Point  ne  fault  faire  l'ennuyeux, 
Il  est  temps  de  partir  d'icy. 
Adieu,  madame. 


81 

MaildeleiuQ. 
Adieu  aussi. 

Hodif/nn. 
Adieu  les  belles  damoyselles. 

«  Rodigon,  en  prenant  congé,  pourra  baiser  Magde- 
leineetsesdamovselles.  » 

Un  peu  plus  loin  une  conversation  entre  Magde- 
leine  et  sa  sœur  Marthe  n'est  pas  sans  analogie  avec 
la  célèbre  scène  du  Misanthrope  entre  Célimène  et 
Arsinoé.  Plus  tard,  Magdeleine  se  convertira. 

Ainsi  qu'on  peut  le  voir  par  ce  qui  précède,  Jehan 
Michel  a  su  tirer  d'un  personnage  épisodique  un 
grand  parti,  tandis  qu'Arnoul  Gréban  l'avait  laissé 
presque   entièrement   dans  l'ombre. 

Les  diables  jouent  aussi  un  nMe  important  :  dans 
le  Mystère  de  la  Passion,  ils  y  sont  en  grand  nombre. 
Ils  ont  pour  mission  d'égayer  l'auditoire  par  leurs 
lazzis  et  de  faire  prendre  patience  à  des  spectateurs 
fatigués  d'une  si  longue  représentation.  Il  est  vrai 
qu'il  y  a  des  entr'actes  ou  pauses  pendant  lesquels  les 
instruments  font  diversion  et  reposent  les  yeux  d'une 
fixité  trop  prolongée.  Il  y  a  aussi  une  suspension 
d'une  heure  ou  deux  pour  laisser  au  public  le  temps 
d'aller  dîner. 

«  Les  diables  sont  d'abord  Lucifer,  qui  i)rime 
Satan  en  dignité,  et  qui  le  traite  parfois  avec  fort 
peu  d'égards  ;  en  second  lieu,  Satan  et  Belzébuth, 
qui  paraissent  marcher  de  pair;  puis  viennent  Cer- 
berus,  Astaroth  et  Bérith.  Satan,  chargé  spécialement 
de  tenter  Jésus  et  qui  échoue  toujours,  est  fort 
torturé  par  son  seigneur  et  maître  Lucifer;  aussi  en 


est-il  demeuré  boiteux..  Il  est  querellé  par  ses  cama- 
rades quand  il  vieui  les  requérir  de  Taider  dans  son 
difficile  oftice.  Ceroerus  propose  de  lui  faire  prendre 
un  bain  de  plomb  fondu.  Belzébuth  et  les  autres  se 
contentent  de  le  battre.  Satan  n'a  réellement  de 
chance  qu'avec  Judas.  Le  repentir  tardif  de  Tlscarioth, 
ou  ce  qu'on  appelle  sa  sinderesse,  oblige  bien  quel- 
que peu  le  tentateur  à  se  mettre  en  frais  d'arguments. 
Il  conduit  tout  droit  sa  victime  à  la  désespérance,  au 
suicide  et  à  la  damnation  ;  puis  il  lui  extrait  l'àme  des 
entrailles  et  la  porte  à  son  maître  qui  l'attend. 

e  Les  diables  ne  sont  pas  les  seuls  comiques. 
On  voit  se  dessiner  à  côté  d'eux  les  acolytes  du 
tétrarque  et  du  prévôt  de  Judée,  ou  ce  qu'on 
appelle  leurs  tyrans.  Brayart,  Drillart,  Claquedent 
et  Gritïon  sont  les  exécuteurs  de  Pilate;  Roullart, 
Dentart  et  Gadifer,  les  satellites  d'Anne;  Bruyant, 
Malchus  et  Dragon,  ceux  de  Caïphe.  Grongnart  est 
le  confident  d'Hérode.  Ces  garnements  ne  le  cèdent 
aux  suppôts  de  l'enfer  ni  pour  la  méchanceté  ni 
pour  le  salé  des  plaisanteries.  Au  premier  rang 
de  ces  coupe-jarrets  loustics,  il  convient  de  placer 
Grongnart  le  valet  de  chambre  d'Hérode.  Il  com- 
mence son  rôle  par  la  décollation  de  Saint-Jean, 
ce  qui  n'est  pas  mal  débuter;  puis  il  s'en  va 
prendre  son  pale  toc  et  sa  rapière  pour  concourir 
à  l'arrestation  de  Jésus.  Ce  paletoc,  dont  le  nom 
fait  ici  un  singulier  effet,  était  un  manteau  court 
à  l'usage  des  gens  de  guerre.  Grognart,  Bruyant, 
Drillart  et  Claquedent  frappent  à  qui  mieux  mieux 
Jésus  ijrisonnier  et  débitent  mille  quolibets  sur  son 
compte.  Ce  sont  eux  aussi  qui  donnent  au  Christ  le 


^  y» 

^  oo 

roseau  et  qui  lui  eufoucent  sur  la  tête  la  eoumiiue 
d'épiues  où  ils  se  piqueut  les  doigts.  Ce  sont  eux 
qui  jouent  au  sort  les  vêtements  du  Seigneur  et 
qui  entremêlent  leurs  jeux  de  toutes  les  im[)iétés 
possibles.  Ils  achèvent  les  deux  larrons  en  lenr 
brisant  les  os  sur  la  croix,  et  laissent  languir 
Jésus  afin  qu'il  ait  plus  de  peine  (1).  »  Ce  drame 
a  pour  complément  naturel  le  Mystère  de  la 
«  Késurrection  et  Ascencion  de  Nostre  Seigneur 
Jésus-Christ  ».  De  même  que  pour  la  Passi(jn,  il 
existe  plusieui\s  livrets  dus  à  des  auteurs  différents. 

Les  plus  intéressants  pour  Tune  et  Tautre  pièce 
sont  ceux  de  Jehan  Michel.  Dès  les  débuts  de 
rimprimerie,  ils  ont  eu  des  éditions  aujourd'hui 
rarissimes. 

Le  TriiiinpJiani  Mystère  des  Actes  des  Apôtres 
n'a  pas  joui  d'une  moindre  vogue.  Lui  aussi  a  été 
imprimé;  l'exemplaire  le  plus  curieux  est  ainsi 
décrit  par  le  bibliophile  Jacob  (.2)  sous  le  n"  548  du 
Catalogue  Soleinne. 

«  548.  —  Le  pi^emier  volume  du  Triomphant 
Mystère  des  Actes  des  Apôtres  translaté  fidèlement 
à  la  vérité  historiale,  escripte  par  Saint -Luc  à 
Théophile.  Et  illustré  des  légendes  authentiques  et 
vies  de  Sainctz  Receues  par  l'église,  tout  ordonne 
par  personnages  (en  vers).  — Le  second  volume  du 
Magnifique  Mystère   des  Actes  des  Apostres  conii- 


(1)  A.  Rr)yer.  Histoire  Universelle   du   Théâtre,   t.  1,   p.  245 
et  suiv. 

(-2)  Hililiothèqne   diamati'jiie    do  M.  de  Soleinne,  I.  l^^  Paris, 
iSi.S,  p.  9X  et  suiv. 


84 

nuaiit  la  narration  de  leurs  faicz  et  gestes.  Selon 
lescripture  sainte  accordée  à  la  prophane  histoire 
et  légendes  ecclésiastiques  (par  Arnoul  et  Simon 
Gréban,  retouché  par  Pierre  Cuvret  ou  Curet). 
—  C^  fine  le  neufviesme  et  dernier  livre  des  Actes 
des  Apostres  nouvellement  imprimés  à  Paris  pour 
Guillaume  Alabat,  bourgeois  et  marchant  de  ta 
ville  de  Bourges  par  Xicolas  Couteau,  imprimeur 
demeurant  à  Paris ,,  et  furent  achevés  le  XV"  jour 
de  mars  Van  de  grâce  mil  cinq  cens  xxxvii 
avant  Pasques.  Deux  tomes  en  un  vol.  in-f  goth. 
de  177  et  2.2G  ff.  ix  2  col.  lav.  r.,  mar.  vert,  fil 
tr.  d.  Pasdeloup.   » 

«  Exemplaire  très  précieux,  provenant  du  duc  de  La 
Vallière,  décrit  dans  la  Bibl.  instructive  de  Debure  et 
dans  le  nouveau  Manuel.  Cet  exemplaire  unique  contient, 
après  le  f.  167  du  premier  tome  un  feuillet  non  chiffré, 
imprimé  en  caractère  beaucoup  plus  petit  que  l'édition, 
et  après  le  f.  169  du  même  tome  quatre  feuillets  imprimés 
comme  le  précédent,  qui  terminent  ce  tome,  où  l'on  a 
supprimé  seulement  le  dernier  folio  de  l'édition,  à  cause 
du  double  emploi.  Ces  cinq  feuillets  offrent  plusieurs 
scènes  qui  ont  été  supprimées  sans  doute  avant  la 
représentation,  parce  qu'elles  renfermaient  quelque  im- 
piété ou  du  moins  quelque  trait  hasardé.  Les  diables 
font  presque  seuls  les  frais  de  ces  scènes,  et  ils  se 
permettent  d'y  parler  en  hérétiques.  Ainsi  Lucifer 
assemble  ses  sujets  au  son  de  la  cloche  que  Belzébuth 
met  en  branle,  et  leur  annonce  qu'il  va  envoyer  un 
ambassadeur  au  Père  éternel  pour  se  plaindre  du  tort 
que  Jésus -Christ  a  fait  aux  enfers  :  il  choisit  Satan 
pour  plaider  sa  cause,  et  celui-ci|^  est  admis  devant  le 
trône  de   Dieu  le   père,  en  plein   Poradi^,  avec  Beltal  son 


85 

procureur.  Il  accuse  Jésus,  et  Dieu    lui    demande   de  l>ieii 

désigner  le  Jésus  dont  Lucifer  se  i)laint  : 

Car  plusieurs  gens  bien  renununi'z 
Jadis  furent  Jliesus  nommez, 

«  Satan  répond  que  c'est  Jésus,  fils  de  Marie,  de  l'éoéclié 
de  Nazareth.  Là-dessus,  Moïse,  procureur  de  Jésus,  prend 
la  parole  et  défend  son  divin  niaitre.  On  comprend  que  cet 
étrange  procès  a  pu  susciter  les  scrupules  des  d(jcteurs  en 
théologie  qui  n'ont  pas  souffert  que  Jésus  fut  mis  en  cause 
pai'  Lucifer.  Quoiqu'il  en  soit,  les  feuillets  supi)lénieiitaires 
ne  se  trouvent  dans  aucun  autre  exemplaire,  et  l'on  doit 
présumer  (ju'ils  ont  été  empruntés  à  une  édition  j)lus 
ancienne,  que  nous  ne  connaissons  pas,  ou  imprimés 
ex})rès  pour  un  bibliophile  de  ce  temps,  sinon  pour  le 
réviseur  du  mystère,  Pierre  Curet  lui-même.  Ce  qui  nous 
fait  croire  de  préférence  à  l'intervention  d'un  ancien 
bibliophile  dans  cette  affaire,  c'est  que  l'exemplaire  est 
plus  grand  de  marges  que  tous  ceux  qui  existent.  Enfin, 
pour  ne  pas  oublier  une  observation  littéraire  que  nous 
a  suggérée  la  lecture  de  ces  scènes,  probablement  con- 
damnées par  la  Sorbonne,  nous  trouvons  une  certaine  ana- 
logie de  création  entre  l'assemblée  des  diables  du  mystère 
et  le  pandemonium  du  poème   de  Milton.  » 

Consacrons  un  instant  à  ce  mvstèrc  :  il  a  d'autant 
plus  droit  à  notre  attention  qu'il  fut  joué  as.sez  sou- 
vent en  Picardie. 

Cet  ouvrage  fut  comi)osé  vers  1450  ;  d'apivs  les 
frères  Parfait  (1),  «  c'est  le  mystère  le  plus  beau 
et  le  mieux  versifié  après  le  poème  de  la  Passion  o. 
La  représentation  la  i)lus  importante  en  fut  donnée 
à  Bourges,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit;  Amiens 
le  vit  plus  d'une  fois  et  lui  accorda  quelque  faveur. 

(L)  Histoire     <hi     Théâtre     Fi-ançuis,    I.    Il,    p.  ."H". 


8U 

Il  est  divisé  en  plusieurs  livres.  Au  premier,  les 
npotres  s'assemblent  après  l'ascension  de  Jésus- 
Christ  et  offrent  à  St-Matliias  la  place  abandonnée 
par  Judas.  Lucifer,  de  son  côté,  assemble  les  diables 
et  leur  donne  l'ordre  de  parcourir  le  monde. 

Au  deuxième  livre,  St-Eticnne,  qui  s'est  rendu 
célèbre  par  son  zèle  et  ses  prédications,  est  mené  à 
Cayphe.  Il  est  accusé  par  plusieurs  faux  témoins. 
0  Icy  doibt  pour  exterrir  (effrayer)  les  faulx  Juifs 
apparoir  le  visage  de  St-Estiennc  reluysant  comme 
le  soleil.  »  L'apotre,  accusé  de  magie,  est  condamné 
à  mort.  Jésus  intervient  auprès  de  Dieu  le  Père. 

Le  martyre  d'Estienne  et  l'épisode  de  St-Paul  sur 
le  chemin  de  Damas  terminent  cette  partie  du  drame. 

Le  livre  III  nous  montre  Lucifer  furieux  de  la 
conversion  de  Paulus.  Gondoforus,  «  roy  d'Inde  » 
veut  se  faire  construire  un  superbe  palais.  Le  Sei- 
gneur donne  mission  à  St-Thomas  de  profiter  de 
cette  occasion  et  d'aller  porter  la  vraie  religion  chez 
les  barbares  ;  St-Thomas  hésite,  mais  il  est  convaincu 
par  l'archange  St-]\Iichel,  se  met  en  route  et  ne  tarde 
pas  à  y  accomplir,  après  plusieurs  miracles,  la  con- 
version du  roi  et  des  habitants  d'Andrinopolis.  Saint- 
Pierre  et  St-Jacques  le  majeur,  en  Judée;  St-Barthé- 
lemy,  en  Arménie,  ne  sont  pas  moins  heureux. 

Le  livre  IV  nous  montre  Hérode  Agrippa  faisant 
mettre  à  mort,  dès  son  arrivée  chez  les  Juifs,  Saint- 
Jacques  le  majeur  ;  il  fait  aussi  incarcérer  Saint- 
Pierre  que  l'Ange  du  Seigneur  s'empresse  de  délivrer. 
Hérode  Agrippa  meurt  bientôt,  au  moment  d'entrer 
en  guerre  contre  les  Ty riens  et  les  Sydoniens;  les 
diables  s'emparent  de  lui  et  l'emmènent  aux  enfers. 


87 

Saint-Pierre  et  Saint-Barnabe  passent  en  Cypre  et  y 
font  des  conversions  ;  Saint-Pierre  se  rend  ensuite  à 
Antioclie  :  il  est  arrêté,  jeté  en  prison  et  délivré  par 
Saint-Paul.  Le  prince  de  la  ville  et  ses  sujets,  frappés 
d'étonnement,  se  convertissent,  proclament  l'apôtre 
leur  Evêque  et  lui  élèvent  une  chaire  puur  ses  pré- 
dications. 

Le  Concile  de  Jérusalem,  la  dispersion  des  apôtres 
et  l'Assomption  de  la  A'ierge  occupent  le  ^'''  livre. 
Le  livre  \l  est  plus  compliqué,  il  débute  par  les 
miracles  de  St-André  en  Mvrmidonie  et  de  St- 
Philippe  en  Sithie;  St-Paul  est  maltraité  en  Ac/iat/c% 
il  passe  de  là  à  Ephése;  St-]Mathieu  et  St-Barnabé 
accomplissent  aussi  des  miracles  dans  d'autres 
régions,  tandis  que  St-Barthélemy  ^est  mis  à  mort. 
Le  bourreau  Daru  joue  un  rôle  important;  déjà  il 
avait  donné  précédemment  sa  généalogie  que  nous 
reproduisons  ici  (1). 

Je  suis  Daru 

Bon  pendeur  et  bon  escorclieur 
Bien  bruslant  homme,  bon  tranoheur 
De  testes  pour  bailler  ès-jours, 
Traîner,  battre  par  quarrefours 
Ne  doubte  que  meilleur  s'oppère. 
Le  Sire  grant  de  mon  grant  père 
''        Fut  pendu  d'un  joly  cordeau  : 
Ma  grant  mère  fut  au 


S'esgallant  et  menant  grant  chère, 
La  superlative  sorcière. 
Dont  on  ouyt  jamais  parler, 
Pour  petits  enfans  estrangler. 

(1)  Histoire  du  Théâtre  François,  p.  4'25, 


88 

Mon  père  fut  tout  vif  l)ruslé 
Et  mon  frère  fut  décollé, 
Et  enfouy  son  lilz  aîné  : 
En  terre  la  fosse  luy  lis 
El   sur  le  ventre  lui  sailly  : 
L  Mon  autre  frère  fut  liouilly 

Pour  ouvrer  de  faulse  monnaye 
Et  jiour  ee  eas  là  je  venoye 
Assavoir  s'on  avoit  mestier  (1) 
Du  meilleur  ministère  au  mestier. 

En  voilà  assez  pour  faille  comprendre  ce  que  peut 
être  cette  poésie  tour  à  tour  grave  et  burlesque.  Elle 
prouve,  comme  toutes  celles  de  la  môme  époque,  que 
nos  aïeux  étaient  assez  faciles  à  amuser,  se  conten- 
taient de  peu,  et  savoui^aient  à  longs  traits  pendant 
des  semaines  entières  des  scènes  qui,  sauf  de  gi\a- 
cieuses  et  trop  rares  exceptions,  n'ont  aujourd'hui 
qu'un  intôix^t  purement  archéologique. 

Les  mystères  n'étaient  pas  tous  en  vers,  car  sans 
cela  le  cln-oniqueur,  en  14G2,  n'aui^ait  pas  pris  soin 
de  nous  avertir  que  le  «  jeu  Benoist  Sainct  Fir- 
min  »  donné  à  Amiens  le  30  mai  pour  les  fêtes  de 
la  Pentecôte  était  en  rimes.  Il  y  en  avait  même  qui 
étaient  de  véritables  pantomines.  Ainsi,  d'api^ès  Dom 
Grenier,  le  23  septembre  1463,  le  12  du  même  mois, 
d'après  M.  Dubois,  l'échevinage  décida  qu'en  l'hon- 
neur de  l'arrivée  de  Louis  XI  et  pour  le  recevoir 
dio-nement  «  seront  faicts  des  mvstères  locaux  et 
honnestes,  sans  parle i\  sur  l'honneur  du  roi.  »  Les 
vers,  quand  la  })iéce  était  parlée.,  étaient  parfois 
assez   lestes  ;    c'est   ainsi    que  dans  le   mystère  de 

(1)  Besoin. 


89 

St-Cliristophr,  Satan,  apportant  l'cimc  d'un  prêtre  à 
Lucifor,  s'é(MMc  : 

Luciler,  veoi  voiiaison 
Oui  ne  veult  ([tie  via  et  vinaiy^i-c 
•Je  ne  sais  s'elle  est  de  saison 
r/esf  un  ni;-;ai'il  qui  est  bien  maiyi'e, 
.le  l'ai  empoi,!?né  à  ce  vespre. 
Si  lui  faiilt  faire  sa  raison, 
Puisqu'on  le  tient  le  maistre  prehtre, 
Car  il  est  pire  que  poison. 

Le  mystère  de  Joh  (7,000  vers)  est  une  simple 
paraplirase  des  Ecritures  ;  celui  de  Sai/itc-Iirt/'/jc 
(25,000  vers)  comprenait  cinq  journées.  Il  (\\iste  un 
autre  drame  du  même  titre,  postérieur  d'un  siècle 
environ  à  celui  que  nous  indiquoiis  ;  il  nous  est  im- 
possible de  dire  lequel  des  deux  fut  représenté  à 
Amiens. 

La  Passion  de  Saint-Quentin  comprenait  trois 
parties  :  le  martyre  du  saint,  l'invention  de  son 
corps  par  Ste-Eusébie,  la  seconde  invention  par 
St-Eloi.  Dom  Grenier,  dit  à  ce  sujet  :  «  Ces  trois 
tragédies,  en  vers  français,  sont  réunies  dans  un 
volume  manuscrit  qui  est  conservé  dans  la  biblio- 
thèque publique  de  la  ville  de  Saint-Quentin,  sous 
le  n*"  307.  Elles  paraissent  avoir  été  écrites  au 
xv°  siècle.  Hémeré  voulait  parler  sans  doute  de  ce 
manuscrit  lorsqu'il  a  dit  que  le  trésor  de  Tl^glise  de 
Saint-Quentin  possédait  en  1(U3  un  volume  des 
Mystères  de  Saint-Quentin  et  qu'il  s'en  trouvait  un 
exemplaire  tout  pareil  dans  la  bibliothèque  de  Saint- 
Victor  à  Paris.  Nous  avons  vu,  dans  la  bibliothèque 
de  Saint-Elov  de  Novon  un  manuscrit  du  xiii^  siècle 


90 

des   mystères  de    Saint-Quentin   qui    ne  s'y  trouve 

plus.    (1)    B 

Ce  mystère  fut  maintes  lois  représenté,  mais 
comme  il  était  en  quelque  sorte  interminable  et 
qu'on  le  donnait  entre  messe  et  vêpres,  il  Jîtait  par- 
tagé en  i)lusieurs  dimanches.  Lorsque  Philippe, 
archiduc  d'Autriche,  lit  son  entrée  dans  la  capitale 
de  Vermandois,  en  1501,  on  le  régala  d'un  «jeu  de 
Monsieur  Sainct-Quentin  »  extrait  probablement  de 
pièce  qui  nous  occupe,  «  Saniptis  e  poeniata  longiori, 
que  passionem  Martyris  triduo,  quatriditoque  de 
theatro  nostri  Sanquintrncnses  rcpr^csentabant  », 
comme  dit  Héméré.  Le  drame  complet,  joué  dans 
la  Basilique,  œuvre  sans  doute  d'un  poète  local, 
véritable  monument  littéraire,  a  droit,  suivant  nous, 
à  une  courte  analyse.  Notre  guide  sera  notre  savant 
ami,  ^L  Edouard  Fleury,  qui  a  publié  à  ce  sujet  une 
remarquable  étude. 

Les  deux  manuscrits  actuellement  conservés  en 
la  bibliothèque  publique  de  Saint-Quentin  ne  com- 
prennent pas  moins  de  24,116  vers  chacun,  savoir  : 
la  Passion  de  Saint-Ouentin  18,84G;  V Invention  du 
corps  pjar  Sainte-Eusébie  2.553  ;  et  la  deuxième 
Invention  pjctr  Saint-Eloy  2,707  vers. 

La  première  partie  de  cette  trilogie  se  divise  en 
quatre  actes.  Nous  assistons  d'abord  au  conseil  que 
tient  à  Rome  l'Empereur  avec  Constance  Chlore, 
Galerius  et  les  officiers  du  Palais;  ce  début  n'est  pas 
sans  grandeur.  Nous  voyons  ensuite  la  naissance  de 
Saint-Quentin,   où  se  trouvent  de  gracieux  détails, 

'1)  Introduction  k  l'histoire  de  la  Province  de  Picardie. 


91 

tels  que  les  paroles  de   la   m«jre  demandant  le  nou- 
veau-né : 


«  Or,  le  me  hailliès,  car  je  veux 
«  Veoir  sa  très  belle  figure. 
0  très  doulce  géniture 
Deificque  pourti'aicture  ! 

Si  Nature 
«  N'a  eu  quelque  deffaillance 
Tu  es  mon  filz,  ma  figure, 
Mon  sang  et  ma  pourtraicture, 

Créature 
«  Faicte  à  divine  semblancc 
J'ay  porté  son  enfance 
Mon  amour,  mon  accointance, 

Ma  substance. 
1'  0  très  doulce  géniture. 
Tu  es  mon  cœur,  ma  plaisance, 
Mon  soûlas,  mon  aisance 

En  naissance. 

«  Uéificque  pourtraicture, 
Filz,  il  faut  que  je  te  baise, 
Que  je  t'embrasse  à  mon  aise, 

Et  appaise. 
«  Ue  ma  doulce  marmillette 
11  faut  que  son  cry  solaise, 
Que  je  te  baigne  et  solaise 

Et  complaise  ; 
«  Que  je  te  porte  et  ailette 
En  ta  boucbe  vermillette. 
Qui  me  rit  et  si  souriette 

Tant  doulcette. 
«  Filz;  il  faut  que  je  te  baise, 
Je  t'ay  pris  pour  amourette  ; 
Très  tendre  et  belle  flourette 

Tant  doulcette. 
Que  je  t'embrasse  à  mon  aise. 


no 

Après  ces  cou[)lets  clinrniants,  une  grave  question 
se  soulève,  (juel  nom  donnera-t-on  à  l'entant?  On 
propose  celui  d'un  ami  de  la  maison,  Quintus,  mais 
ce  dernier  répond  : 

«  De  Quintus  faisons  Quintinus, 
Le  nom  est  assez  célestin 
Et  qui  pis  est  je  ne  sçais  nul 
Se  le  faut  appeler  Quentin. 

vSatan  ne  reste  pas  en  repos  et  pousse  les  Empe- 
reurs à  persécuter  les  chrétiens;  il  triomphe  et 
bientôt  Dardanie  est  assiégée. 

Sans  entrer  dans  de  trop  longs  détails,  citons 
cette  singulière  énumération  de  tout  un  arsenal  du 
xiv^  siècle.  Dans  un  conseil  de  guerre,  Maxence 
s'écrie  : 

«  Armer  se  fault  (rescutons, 
De  Jacques,  de  haubregeons, 
De  fondelles,  de  plançons 
De  cuiraches,  de  jiippons, 
Dais  de  flesehes  et  de  bouxons. 
De  bracquemars,  de  pouchons, 
De  picqz,  de  becqz,  de  fauquons, 
De  f  assus  et  de  lancettes, 

De  hachettes, 

De  houlettes, 

De  hunettes, 

De  jacquettes, 

De  daguettes 

Accoulettes, 
Et  de  coustilles  lombardes, 
De  riboudequins,  de  bardes, 
D'arcigayes,  de  taillardes, 
De  mortiers,  de  bastonnades, 
De  crennequins,   d'espringade, 
Cousteaux,  coullards,    esturgades, 


9*^ 


o 


(.l!iillardiiies, 

Hringaiidines. 

Crapaudines, 

Cucuvriiies, 

Serpentines, 

Gouges  fines, 

A  balestres  et  espées 

A  deux  mains  seront  happées. 

Ne  nous  attardons  pas  à  ce  siège  homérique, 
retrouvons  Quentin  siu-  les  bancs  de  l'école,  sui- 
vons-le après  sa  conversion  par  le  pape,  nous  arri- 
verons avec  lui  en  Gaule  et  à  la  fin  du  premier  acte. 

Le  second  acte  cont'ent  5,806  vers  et  se  compose 
de  32  scènes  où  appr.  paissent  108  personnages.  Il 
nous  montre  les  persécutions  dirigées  contre  les 
apôtres  de  la  religion  nouvelle. 

En  appi^enant  les  succès  du  jeune  prédicateur, 
Rictiovare  accourt  à  Amiens,  fait  saisir  le  coura- 
geux martyr  et  le  livre  aux  bouri^eaux.  Mais 
Quentin  est  délivré  par  l'ange  Gabriel.  Arrêté  de 
nouveau,  il  est  interixigé  par  le  Préfet  : 

Quentin. 

Je  suis  serviteur 

Du  grand  blasphémateur 

Qui  forma  le  monde. 

lîictiovare. 

Ceux  de  nos  osoolles 
Perdent  leurs  parolles 
Par  ta  faulce  envie. 

Quentin. 

Prie  donc  les  vdolles 
Que  souvent  acoles 
Qui  leur  rende  vie. 


94 

Livré  encore  aux  bourreaux,  le  martvr  sort  vie- 
torieux  de  cette  lutte  avec  les  tourments  ;  mais 
bientôt,  Agricolan  arrive,  apportant  l'ordre  impérial 
d'en  finir  avec  Quentin. 

Rictius  Varus,  en  homme  du  monde,  fait  au 
messager  cette   invitation  qui  termine  l'acte  : 

S'il  vous  plait  venez  disner 
Aveeq  moy,  et  puis  tous  ensamble 
Revenrons  icy  matiner 
Ce  Quentin  pour  quy  l'on  s'assemble. 

Le  troisième  acte  ne  contient  que  3026  vers,  et 
peu  d'épisodes  intéressants.  Le  Saint  prêche  dans 
Amiens  où  il  fait  de  nombreuses  conversions,  dont 
le  Préfet  se  console  comme  tantôt,  en  disant  à  Rayai, 
un  de  ses  conseillers  : 

Nous  irons  ensamble  soupper 
Et  nous  deviserons  à  table, 
Quérans  tous  de  l'envelopper 
En  quelque  serment  détestable. 

Le  quatrième  acte  nous  dédommage  singulière- 
ment de  l'insuffisance  du  troisième  ;  c'est  le  plus 
long  de  tous,  il  a  6547  vers.  On  emmène  le  martyr  à 
Augusta  Viromanduorum  ;  c'est  là  que  son  long 
supplice  doit  finir  avec  la  vie.  Tour  à  tour  nous 
sommes  à  Vermand,  à  Marteville,  à  Rome  et  enfin 
dans  la  capitale  du  ^^ermandois  où  nous  assistons 
au  dénouement  du  drame. 

Les  deux  autres  parties  sont  complètement  iné- 
dites (1).    Toutes   deux  se  réfèrent  à  \ Invention  du 

(1)  Nous  avons,  toutefois,  publié  quebjues  vers  de  la  fin  de 
Vliivention  par  Saint-Eloy,  dans  notre  Histoire  du  Théâtre  de 
Saint-Quentin,  en  1878. 


95 

corps  par  Eusébic  d'abord  et  Tévêque  de  Noyon 
ensuite  ;  elles  n'ont  entre  elles  d'autre  diflerence 
que  celle  môme  des  détails  historiques.  Nous  don- 
nons ici  la  fin  de  la  troisième  partie  dont  nous  avons 
copié,  avec  un  de  nos  anciens  condisciples  IM.  A. 
Bosquette  (aujourd'luii  <li recteur  de  VEcho  Vouzinois) 
les  2700  vers  qu'il  est  bon  de  rapprocher  du  poème 
sur  le  même  sujet  existant  à  la  bibliothèque  d'Oxford 
et  publié  par  M.  Peigné-Delacourt. 

On  est  à  la  fin  d'une  longue  et  laborieuse  journée 
de  fouilles  et  les  restes  du  martyr  n'ont  pu  être  encore 
retrouvés.  Le  maïcur  de  la  ville  de  Saint-Quentin, 
s'adresse  à  ses  agents  et  leur  dit  : 

Gentilz  sergans,  je  voy  venir 

La  nuit  qui  sera  !rès  obscure 

Et  si  ne  povons  avenir 

Au  saint  corps  dont  on  prend  la  cure, 

Pour  doubte  de  niale  adventure 

Allés  veillier  à  mon  hostel, 

Prenès  garde  à  la  fermeture, 

Je  demeuroy  vers  cet  austel. 

Cependant  on  travaille  toute  la  nuit,  les  assistants 
qui  veillent  pour  la  troisième  fois  tombent  de  fatigua: 

De  faim  et  de  froi  1  nous  baillons 
Et  de  froidure  qui  nous  nuit. 

Voyant  le  zèle  se  ralo.itir  et  redoutant  de  ne  mener 
à  bonne  fin  sa  pieuse  entreprise,  Eloy  se  résout  à  se 
joindre  aux  ouvriers  : 

Bailliè  moi  louchet  souffisant 
J'auroy  la  Jîn  de  mon  désir 


96 

S'il  plaist  à  Dieu  sempiterne 
Pour  mieulx  à  mon  gré  le  choisir 
J'eiitreroy  en  ceste  caverne. 

[Eloy  se  dévale  en  la  caverne). 

L'nhbc. 

Aportés  lumière  en  lanterne, 
S'éclairons  le  Seigneur  très  chier 
Car  haultement  il  se  gouverne 
Pour  voloir  ce  faict  retouchier 

Elo\\ 

Entïans,  veilliès  vous  releschier  : 
Je  treuve  vng  anchien  tombel 
Qui  tout  cœuvre  sans  rien  lessier 
Le  sainct  corps  tout  gent  et  tout  bel. 

L'abhé. 

Gloire  à  Dieu  mon  père  éternel. 
Le  tombel  est  de  gros  marien, 
Rompes  son  sarcus  (1)  solempnel, 
Se  regardes  s'il  n'y  a  rien. 

Elov. 

t 

S'il  plait  au  Dieu  célestin 
Brisié  sera  de  ce  hoel. 

[Kloy  doit  brisicr  le  sarnis). 

Le  maieuf. 

Je  voy  son  saint  corps  castien. 
Menons  joye  et  crions  :  Xoël  ! 

[Ils   cvyeiit   tous   Xoël   et  doiht  issir  globel  de  feu  et 
fumée  d'encens.) 

Tous  se  félicitent  et  se  réjouissent  de  cet  événe- 
ment, le  corps  est  placé  dans  un  riche  reliquaire, 
œuvre  d'Eloy,  au  milieu  de  l'allégresse  générale. 

(1)  .Sarcus,  cercueil. 


97 

Envisagée  dan?i  son  ensemble,  cette  trilogie  est, 
comme  l'a  fort  bien  dit  M.  Fleury  à  pro{)os  de  la 
première  pièce,  «  pleine  d'intentions  dramatiques, 
de  contrastes  cherchés  et  souvent  de  grand  effet, 
d'émotions  douces  ou  semées  de  sang  et  carnage. 
Les  détails  sont  })leins  de  naïveté  souvent,  tandis 
que  l'ensemble  en  est  très-travaillé.  C'est  le  produit 
hybride  d'une  langue  qui  débute,  et  de  l'art  antique 
dont  les  traditions,  récemment  retrouvées,  ont  été 
parfois  trop  servilement  suivies.  »  C'est  donc  une 
œuvre  digne,  de  notre  attention  autant  par  ses  vastes 
dimensions  que  par  les  qualités  et  l'originalité  qui 
la  caractérisent. 


Auteurs  et  Metteurs  en  Scènes  —  Droits  d'Auteur 


A  propriété  littéraire  dont  la  réalité  se 
manifeste  de  nos  jours  par  la  perception 
des  droits  d'auteur,  existait-elle  aux 
xv*"  et  xvi^  sièchf  La  réponse  n'est  pas 
douteuse  et  nous  n'hésitons  pas  à  nous 
prononcer  affirmativement.  Oui,  les  municipalités 
reconnaissaient  —  au  moins  un  certain  nombre 
d'entre  elles  et  dans  une  mesure  plus  ou  moins 
grande  —  que  l'auteur  avait  droit  à  une  rétribution 
pour  le  travail  qu'il  avait  accompli. 

Il  va  de  soi,  et  sur  ce  premier  point  aucune  con- 
testation n'est  possible,  que  quand  des  drames  étaient 
commandés  directement  aux  auteurs  en  vue  d'une 
fête  déterminée,  un  prix  était  débattu  et  payé.  A  ce 
sujet,  les  preuves  abondent. 

C'est  ainsi  qu'au  mois  de  juin  1466,  d'après  un  texte 
cité  par  M.  Dubois,  il  est  payé  par  la  ville  d'Amiens 
«  40  sols  au  frère  Miquiel  le  Flament,  religieux  de 
l'ordre    des    frères   Prêcheurs,   pour  sa   painne  et 


99 

travail  et  diligence,  qu'il  a  prin?^  d'avoir  fait  plusieurs 
beaux  mystères  sur  un  hourt  à  la  première  venue 
du  duc  de  Charolais.  » 

De  même,  le  6  avril  1494  il  est  accordé  quatre 
kanes  de  vin  à  maître  Christophe,  écrivain,  pour 
avoir  composé  un  jeu  à  jouer  devant  le  corps  de  ville. 

En  1512,  à  l'occasion  de  la  visite  du  roi  Fi'ançois  l'*'" 
à  Amiens,  Siméon  Sauvage,  prêtre,  reçoit  cent  sols 
tournois  pour  avoir  composé  plusieurs  ouvrages  (1). 

Enfin  en  1547,  toujours  à  Amiens,  il  est  payé  qua- 
rante sols  à  Antoine  Lcmaire  et  Jehan  Obrv,  rétho- 
riciens,  auteurs  de  mvstères  en  l'honneur  du  roi. 

Un  point  plus  délicat,  où  se  fait  encore  mieux 
sentir  la  reconnaissance  du  droit  des  auteurs,  est 
le  traité  à  forfait  par  lequel  une  ville  achète  à  la 
fois  le  manuscrit  d'une  pièce  et  le  droit  de  la  repré- 
senter, comme  les  directeui^s  de  théâtre  le  font  encore 
de  nos  jours  quand  une  œuvre  dramatique  n'est  pas 
imprimée.  Sur  cette  question  intéressante,  Dom 
Grenier  nous  cite  un  texte  fort  important;  c'est  une 
délibération  prise  à  Abbeville  en  décembre  1452, 
dans  laquelle  on  décide  que  «  la  somme  de  dix  écus 
d'or  dont  avoit  et  que  a  paie  Guillaume  de  Bonnœil 
pour  avoir  les  jeux  de  la  Passion^  à  Paris,  à  maistre 
de  Ernoul  Gréban,  lui  fussent  baillés  et  délivrés 
des  deniers  de  ladite  ville,  et  sont  iceulx  jus  clos 
et  scellés  des  sceaux  de  Jehan  du  Brimeux... 
eschevins,  et  mis  en  un  coffre  en  l'.chevinage  de 
la  ville,  tant  et  jusqu'à  ce  que  on  vora  iceulx  juer. 
Et  lequelle  somme  sera  déduite  sur  ce  que  mesdits 
sieurs  vouront  donner  quand  l'on  jura  ledit  jus.   » 

(1)  A.  Dubois,  op.  fit. 


1(X) 

De  ce  qui  précède,  il  résulte  qu'un  délégué  de  la 
municipalité  d'Abbeville  est  allé  à  Paris,  chez  l'au- 
teur du  mystère  de  la  Passion  et  lui  a  acheté  pour  la 
ville  qui  le  députait,  non  seulement  la  partie  matérielle 
du  drame,  les  manuscrits,  qui  peut-être  étaient  écrits 
d'avance,  mais  encore  le  droit  de  représentation  ;  il 
a  même  été  stipulé  que  cette  somme  était  payée  une 
fois  pour  toutes,  puisque  l'on  n'aura  plus  à  verser 
«  quand  l'on  jura  ledit  jus  ».  Il  est  probable  que  ce 
drame  a  été  composé  exprès  par  Arnoul  Gréban  pour 
Abbeville,  sur  la  demande  qui  leur  avait  et  3  précé- 
demment faite. 

A  côté  des  auteurs,  il  y  a  les  copistes  et  les  metteurs 
en  scène.  «  Toutes  les  fois  qu'il  s'agissait  de  jouer 
un  mystère  ancien,  les  acteurs  chargeaient  un  poète 
expérimenté  d'en  revoir  le  texte,  d'y  introduire  la 
division  par  actes  et  par  scènes,  et  d'y  faire,  s'il  y 
avait  lieu,  les  changements  nécessités  par  la  diffé- 
rence des  temps  et  de  la  langue.  Une  première  fois, 
ce  travail  a  été  fait  pour  les  Actes  des  Apôtres  par  un 
chanoine  du  Mans,  Pierre  Curet  ou  Cueret,  dont  le 
nom  est  cité  par  La  Croix  du  Maine,  mais  la  révision 
de  Curet  n'avait  évidemment  servi  qu'à  une  seule 
représentation  et  n'avait  pas  laissé  de  trace.  Il  fallut 
que  les  habitants  de  Bourges  (1)  eussent  recours 
aussi  à  quelque  habile  «  facteur  »  ;  ils  s'adressèrent 
d'abord  à  Jehan  Bouchet,  dont  la  renommée  était 
alors  à  son  comble,  mais  le  vieux  procureur  s'excusa, 
en  alléguant  son  grand  âge  et  son  peu  d'entente  des 
choses  dramatiques  ;  ils  confièrent  alors  l'arrange- 
ment du  mystère   à  un  docteur  en  théologie  appelé 

(1)  En  1536. 


101 

Joîinn  Clinponneau  (1).  »  Ce  qui  se  pn^^nil  ,'i  Boupo-os 
avait  également  lieu  eu  Pieardie. 

Ainsi,  à   Compiègne,   le    14  uovembrel490,    «  a 

esté  ordonné  faire  mandement  de 24  sols  parisis 

à  messire  Jehan  Noël,  à  quoy  a  esté  tenu  à  luy 
pour  le  reste  qui  lui  estoit  du  d'avoir  faict  les  livres 
pour  jouer  le  mistère  (2)  »  de  la  Passion  ;  et  à 
Amiens,  en  1498  on  paie  «  à  Nicolas  Leroux,  notaire 
en  la  Cour  spirituelle  dWmiens,  la  somme  de 
4  livres  pour  avoir  escript  par  kayers  la  Passion  de 
Nostre  Seigneur  Jésus-Christ  (3)  »  ;  en  1499  «  à 
Pierre  de  Follies,  prebtre,  demeurant  en  l'abbaye 
de  Saint  -  Martin- aux  -  Jumeaux,  en  Amiens,  la 
somme  de  22  sols  qui  lui  estoient  dus  de  reste  pour 
son  salaire  d'avoir  besongné  à  faire  et  à  esc  rire 
9000  lignes  de  rymmes  de  la  Passion  de  Nostre 
Seigneur  Jésus-Christ  (4).    »   Des  lignes  de  rimes  !î 

Nous  avons,  malheureusement,  peu  de  rensei- 
gnements sur  les  auteurs  nés  dans  notre  province 
ou  l'ayant  habitée. Les  extraits  qui  précèdent  nous 
fournissent  les  noms  de  Michel  le  Flament, 
Christophe,  Siméon  Sauvage,  Antoine  Lemaire  et 
Jean  Obry,  mais  c'est  tout  ce  que  nous  savons 
sur  eux. 

Nous  ne  sommes  pas  mieux  instruits  en  ce  qui 
touche  Louis  Chocquet,  poète  à  Sainte-Maxence, 
auteur  d'un  mystère  représenté  le  14  octobre  1538, 
dans  la  ville  de  Compiègne,  pour   célébrer  l'entrée 

(1)  Notice  sur  Jehan  Cliaponneau,    par-  Em.   Picot,  p.  2. 

(2)  Archives  municipales  de  Compiègne  ;  document  cité  par 
M.  Sorel. 

(r3)  Dubois,  op,  rit. 

'A)  ib.     ib 

% 
( 


102 

rie  la  reine  de  Hongrie;  même  silence  aussi  relati- 
vement à  Sébastien  Petit,  auteur  du  jeu  d'Elysée, 
d'Acab  et  de  Jézabel  donné  à  Soissons  le  mercredi 
après  Pâques  de  l'an  1579. 

Les  frères  Parfaict  consacrent  quelques  lignes  (1) 
à  Arnoul  et  Simon  Gréban  qui,  d'après  eux,  sont 
«  nés  à  Compiègne  en  Picardie.  Arnoul  Gréban, 
chanoine  de  la  ville  du  iSIans,  commença  le  Mystère 
des  Actes  des  Apôtres,  par  personnages.  Simon 
son  frère,  moine  de  vSaint-Richer-en-Ponthieu  (2)  et 
secrétaire  de  Charles  d'Anjou,  duc  du  Plaine,  acheva 
ce  poème.  Ce  dernier  vivait  encore  en  1460,  car  il 
composa  plusieurs  épitaphes  sur  la  mort  de 
Charles  MI,  roy  de  France,  en  forme  d'églogues  et 
de  pastorales.  Il  mourut  au  ^lans,  et  y  fut  inhume  en 
l'éghse  cathédrale  de  Saint -Julien,  devant  l'image 
Saint-Michel,  aucjuel  lieu,  dit  La  Croix  du  Maine, 
se  voyait  sa  tombe  avant  les  premiers  troubles  et 
séditions  pour  la  religion.  » 

Pasquier,  dans  ses  Recherches  ne  les  oublie  pas, 
«  tout  cet  entreget  de  temps,  dit-il,  jusque  l'avène- 
ment, du  rov  François  F""  du  nom,  nous  enfanta 
plusieurs  poètes,  les  uns  plus,  les  autres  moins 
recommandés.  Arnoul  et  Simon  Gréban,  nés  en 
la  ville  du  Mans  (3)  dont  Marot  parle  dans  une 
épigramme  qu'il  adresse  à  Hugues  Sabel,  son  con- 
citoven  : 

Les  frères  Gréban  pnt  Le  Mans  honoré. 

(1)  Histoire  du  Théâtre  François,  t.  2  p.  234  et  suiv. 

(2)  M.  A.  Royer  reproduit  cette  orthographe.  C'est  Saint- 
Riquier  qu'il  faut  lire. 

(3j  II  y  a  là,  d'après  les  frères  Parfaict,  une  erreur  manifeste 
de  Pasquier.  Le  vers  de  Marot  signifierait  seulement  qu'habitant 
Le  Mans,  les  frères  Gréban  l'ont  illutré  par  leurs  œuvres. 


«  Je  crois,  ajoute  Pasquier,  que  les  deux  Gréban 
frères  furent  grandement  célébrés  par  les  nôtres, 
car  Jean  Le  Maire  en  sa  préface  du  Temple  de 
Venus,  les  met  au  nombre  de  ceux  qui  avaient 
mieux  écrit  en  notre  langue.  Le  semblable  fait 
Geoffroy  Thory  en  son  Champ  Flory.  »  C'est  aussi 
ce  qui  a  lieu  dans  le  prologue  des  Actes  des  Apôtres 
(édition  de  1540)  d'où  nous  détachons  les  vers 
suivants  : 

Simon  Gréban,  bon  poète  estimé 

Même  en  son  temps,  print  la  peine  d'écrire,  ^ 

Comme  le  vois  moult  doulcement  rithmé. 

Un  frère  il  eust,  Ainoul  Gréban  nommé, 

Gentil  ouvrier  en  pareille  science 

Et  inventeur  de  grande  véhémence. 

Mais  les  Gréban  sont-ils  picards?  Ce  point  qui 
jusqu'ici  semblait  hors  de  doute,  paraît  au  contraire 
devoir  être  résolu  dans  le  sens  de  la  négative,  grâce 
au  travail  dont^BL  Gaston  Paris  et  Gaston  Raynaud 
font  précéder  le  mystère  de  la  Passion  d'Arnoul 
Gréban. 

Nous  croyons  devoir  faire  remarquer  que  si 
Compiègne  revendique  les  Gréban  par  l'organe  de 
M.  Sorel;  ^IM.  Haureau  et  D.  Piolin,  du  Mans,  ont 
renoncé  pour  leur  ville  à  l'honneur  d'avoir  vu 
naitre  les  deux  poètes  (1).  Un  autre  Manceau,  du 
XVI'  siècle  celui-là,  La  Croix  du  Maine  s'exprime 
ainsi  (2)  :  «  Simon  Gréban,  secrétaire  de  Monsieur  le 
Comte  du  Maine  Charles  d'Anjou,  natif  de  Com- 
piègne en  Picardie,  qui  fut  cause  qu'il  s'appela  Simon 

(1)  Par  contre,  M.  Arthur  de  Marcy,  de  Compiègne,  attribue 
les  Gréban  au  Mans. 

(2)  Bibliothèque  Franroiso,  158i. 


loi 

rl(' (\v.ni»i(\ii'iu\  t'iviv  «rAriv^uld  Gi'.:^jan,  chiinDliio  de 
réglisc  (lu  Man^.  11  a  continu:'^  le  livro  des  Actes 
cl.' s  Apôtres  commencé  par  son  frère  Arnoul...  il  a 
osei'ii  plusieurs  élégies,  complaintes  et  déplora- 
fions...  M'^pitnphos  sur  la  mort  du  roy  de  Franee 
Charles  MI...  la  si)lière  du  Monde  qu'il  appelle 
autrement  les  vertus  de  l'Espère  du  Monde,  impri- 
mée avec  un  vieil  almanach,  etc..  Il  a  traduit,  par 
je  commandement  du  roy  de  France  Philij^pe-le-Bel, 
un  livre  intitulé  le  Ciœur  de  Philosophie  (1)  im- 
primé a  Paris  par  Philippe-le-Noir  Tan  1520,  mais 
je  ne  sçay  s'il  y  aurait  point  taulte  au  livre  imprimé. 
Car  s'il  estoit  ainsi  qu'il  eust  flori  soubz  le  règne  du 
dit  Philippe  et  de  Charles  VII  ce  seroit  chose  trop  mi- 
raculeuse; (jui  est  cause  que  je  pense  qu'il  y  ait  faulte 
en  l'impression  du  livre,  qui  dit  sur  la  fin  que 
ce  livre  du  Cœur  de  Plhlosophie  aye  esté  traduit 
par  ledit  Simon  Gréban,  par  le  commandement  (hi 
Ivov  Philippe-le-Bel;  car  c'est  chose  toute  asseurée 
qu'il  florissait  sous  le  régime  de  Charles  VII  lequel 
mourut  en  l'an  1461.  Nous  avons  plusieurs  de  ses 
compositions  escrites  à  la  main  et  non  encore  impri- 
mres  (.2).  » 

Après  avoir  rappelé  ce  passage,  MM.  Paris  et 
Raynaud  se  demandent  «  qui  a  pu  induire  La  Croix 
du  Maine  cà  reconnaître  dans  ce  Simon  de  Com- 
j)iègne   qui  dédiait  son   ouvrage    à  Philippe-Ie-Bel, 

(i)  La  Croix  (lu  Maine,  disent  MM.  Paris  et  Raynaud,  entasse 
iri  confusion  sur  confusion,  L'Epêre  du  Monde  qu'il  donne 
comme  un  ouvrage  distinct  du  Ciieur  de  Philosophie  n'est 
qu'une  partie  de  ce  livre,  la  seule  à  vrai  dire  où  il  soit  parlé 
de  Simon  de  Compiègne. 

(2)  La  Bibliothèque  du  siour  de  La  Croix  du  Maine,  Paris, 
Abei  L'Angelier,  1584,  in-f°,  p.  56. 


'*-■-»  a*  >»   -.  ..^^.  .. 


105 

Simon   Gréban  qui,  de  son  propre  aveu,   florissai^ 
sous  Charles  VII  ?  C'est  ce  qu'il  est   inqwjssible  de 
deviner  :  le  livre  qu'il  avait  sous  les  yeux  ne  prête  en 
aucune  façon  à  cette  confusion.   Cette  identitication 
absurde  est  cependant  la  seule  preuve  qu'il  appuno 
à   l'appui    de   son    dire.    Pour   rendre    possible   un 
rapprochement  que  rien  au  monde  ne  justifie,  il  s'est 
avisé  de   supposer   une  faute  à  l'impression,   mais 
cette   hypothèse  est  tout  à   fait  inadmissible.  Non- 
seulement  le   L/6VV  c/j  PMÏo^jp'uj  porte  après   le 
titre  :    Translaté  de  latin  en  franc. lis  à  la  retjaeste 
de   Philippe-le-Bel,     rotj     de    France  ;    non-seule- 
ment   Vexplicit     répète     la    m  mu-    formule,    non- 
seulement  dans  sa  dédicace,   évidemment  remaniée 
par  celui  qui  a  procuré  l'édition  de   \'érard,   mais 
authentique    i)ar    le    fond,    Simon    do    Compiègne 
s'adresse  à  son  «  souverain  seigneur,  Philippe-le- 
Bel,    roy   de   France    »,    nuis    le   style,   malgré    le 
maladroit  rajeunissement  qu'il  a  sabi,  porte,  autant 
que  les  idées,   le  cachet  du  temps  de  Philippe  IV 
ou    de  Louis  XI.   On  no   peut   pas  davantage  sju- 
tenir,  comme  l'avait  imaginé  Pr  )S.)or  Muvhan  1,  et 
comme  l'a    fait   M.   A.    S^rel,    que    Sini  )n    Greban 
n'aurait  été  que  le  réviseur  d'un  liv['e  [)lus  an -icn, 
du  à  maître  Aignon  et  dédié  par  lui  â  Philippe-le- 
Bel.  C'est  bien  Simon  de  Compiègno  qui  [)arle  dans 
la  dédicace,  et  quant  à  la  notice  où  il  est  \ydv\é  de  ce 
«  maistre  Aignan  »   à  côté  de  «  maistre  Svmon  de 
Compiègne  qui  fut  moine  de  Saint-Richier-en-Pon- 
thieu  »,  il  faut  l'entendre  en  ce  sens  que  Simon  de 
Compiègne  traduisit   une  partie  de  sa  compilation, 
celle  qui  est  relative  au  C  un  put  et  nu  K  d."ndi''r,  du 


106 

latin  d'un  maître  Aignan  qui  vivait  peu  de  temps 
avant  lui,  et  dont  Touvrage  est  arrivé  jusqu'à 
nous  (1)  » 

En  présence  des  arguments  fournis  de  part  et 
d'autre,  devons-nous  renoncer  aux  Greban  pour  la 
Picardie  ou  simplement  dire  avec  le  philosophe  : 
Que  sais- je  f 

Notre  province,  d'ailleurs,  compte  d'autres  poètes 
que  l'on  ne  peut  lui  contester.  C'est  ainsi  que  les 
frères  Parfaict  citent  encore  JeanMolinet  ou  Moulinet, 
qui  naquit  à  Desvrennes  «  en  Picardie,  fit  ses  études 
à  Paris  et  devint,  par  la  suite,  gard'e  de  la  biblio- 
thèque de  Marguerite  d'Autriche,  gouvernante  des 
Pays-Bas,  et  chanoine  de  la  Collégiale  de  ,Valen- 
ciennes,  ville  du  Haynaut.  Il  composa  entre  autres 
ouvrages,  un  recueil  de  choses  arrivées  de  son  temps, 
depuis  1474  jusqu'en  _15Q5,  qui  n'a  point  été  impri- 
mé (2).  » 

On  a  de  lui  (3)  :  Histoire  du  Rond  et  du  Quarré,  à 
cinq  personnages,  et  imprimé  par  Antoine  Blanchard, 
sans  lieu  ni  date;  les  Vigiles  des  Morts,  par  person- 
nages, imprimées  à  Paris'  par  Jean  Janot,  sans  date. 

(1)  Le    Mystère    de    la    Passion    cVArnoul    Greban,    publié 
par  G.  Paris  et  G.  Raynaud.  Introduction,  p.  X  et  XL 

(2)  Les  frères  Parfaict,  op.  cit. 

['i)  Du  Verdier,  Bibliothèque  françoise. 


LES   ACTEURS 


L  n'y  avait  guère  au  xv°  siècle  de  pro- 
fession d'acteur  à  proprement  parler; 
ceux  qui  acceptaent  de  jouer  un  rôle 
dans  un  mvstère  étaient  des  habitants  de 
la  ville  où  la  fête  se  donnait,  avant  leurs 
travaux  professionnels  et  occupant  leurs 
loisirs  à  apprendre  les  vers  qu'ils  devaient  réciter 
non-seulement  pour  la  réjouissance  de  leurs  conci" 
toyens,  mais  aussi  pour  leur  agrément  personnel. 
Quelques-uns  le  faisaient  bien  par  pur  dévouement  ; 
mais  quel  que  soit  le  motif  qui  les  guidait  et  malgré 
la  rétribution  qu'ils  recevaient  il  n'y  avait  pas,  au 
début  surtout,  de  comédiens  par  métier.  Aussi  ne 
serons-nous  pas  étonnés  de  voir  des  prêtres  remplir, 
tantôt  le  rôle  du  Christ,  comme  à  Metz  où  l'un  d'eux 
faillit  périr  sur  la  croix  (tant  ceux  qui  jouaient 
avec  lui  avaient  pris  la  chose  au  sérieux  et  croyaient 
que  cétait  arrivé)  tantôt,  comme  à  Amiens,  les 
rôles  les  plus  singuliers,  même  ceux  de  diables  ! 
Dès  1402  ou  1403,  nous  trouvons  établi  le  vieil 
usage  des  représentations  à  Amiens.   Dom   Grenier 


108 

signale  (1)  le  passage  suivant  de  lettres  de  rémission 

qui  ne  laisse  aueun  doute  à  cet  égard  :   «   comme 

la  veille  de  Saint-Firmin,  les  jeunes  gens  de  la 
ville  d'Amiens  ont  accoustumé  de  sov  jouer  et 
esbattre  et  faire  jeux  de  personnaiges,  Jehan  le 
Corier  se  feust  accompaigné  avec  plusieurs  entants 
de  ladite  ville  qui  faisaient  un  jeu  de  personnaiges... 
L'un  desdits  jeunes  gens  déguisés  tenant,  comme 
un  messager,  un  glaviot  en  sa  main,...  etc.  » 

A  Xoyon  (1475)  la  Pa^sio.i  est  jouée  par  des  habi- 
tants auxquels,  par  permission  du  chapitre,  se 
joignent  des  chanoines  et  des  chapelains. 

A  Abbeville  (.29  janvier  1402)  Guillaume  Bournel, 
lieutenant  de  monseigneur  le  seneschal  de  Ponthieu, 
sire  Jehan  Landier,  Maiheu  àd  Pont,  Bernarl  de 
Mav  et  Maiheu  de  Beaurains  sont  commis  à  la 
conduite  et  gouvernement  du  jeu  de  la  Vengeance. 
Sont-ils  là  simplement  comme  organisateurs  et 
metteurs  en  scène,  n'ont -ils  pas  plutôt,  tous  ou 
presque  tous,  ajouté  à  ce  titre,  ainsi  que  cela 
arrivait  souvent,  celui  d'acteurs  chargés  des  prin- 
cipaux rôles,  afin  de  mieux  surveiller  la  représen- 
tation i  C'est  ce  qu'il  est  impossible  de  préciser 
d'une  façon  absolue  ;  mais  la  seconde  hypothèse 
nous  semble  assez  vraisend)lable. 

A  Xoyon  (30  mar.s  1 17<S)  ce  sont  les  enfants  de 
chœur  qui  jouent  rAnnont-iation. 

A  Amiens  (28  octobre  lll.'l)  les  confrères  du  Saint- 
Sacrement  donnent  la    Passion  et  la  Résurrection. 

En   1443,  le   5  août,    à  la  venue  du   Dauphin  de 

(1»  Introdurlion    à    IJIistoire  de  Picardie,    p.  402. 


109 

Vienne,  Jehan  Lemarmier,  Adrien  le  Painctre  et 
Guillaume  Sauwalle  se  font  remarquer  par  leur 
talent. 

En  1448,  les  eompagnons  de  la  paroisse  Saint- 
Firmin  jouent  un  mystère  devant  la  Cathédrale. 

1450,  Motin  et  ses  compagnons  d'une  part,  Jehan 
Sagnier,  Guillaume  Sauwalle  et  leurs  camarades, 
d'autre  part,  donnent  des  représentations. 

1456,  Guillaume  Sauwalle,  Colinet,  Mouret  q} 
Bertremieu  Midi  (1)  jouent  en  chars  dans  la  ville. 

Le  27  juin  1480,  Jacques  le  Messier  et  ses  compa- 
gnons donnent  la  Me  de  Saint-Denis.  \'ers  cette 
époque,  il  se  forme  une  véritable  association  entre 
les  artistes  qui  se  réunissent  en  troupe.  Ainsi,  eu 
1483,  lors  du  passage  de  la  Dauphine,  nous  voyons 
Robert  Le  ^Manguier ,  Mercher  et  autres  des 
paroisses  Saint-Souplis,  Saint-Leu,  Saint-Firmin, 
Saint-Germain,  Saint-Remv  et  Saint-Martin  jouer 
quelques  pièces;  le  meilleur  acteur,  au  dire  du  Cori)S 
de  ville,  est  Pierre  Dury.  Ce  dernier  avec  Pasquier 
de  Bettembps  et  autres,  montre  l'histoire  de  Salomon 
et  la  création  de  la  maison  de  Franco  [)ar  Frani  hus. 

En  lt87,  Pierre  de  Dury,  Jacfjues  Han  h>n,  Jehan 
Destrée  et  autres,  célébrait  la  i)rise  de  'i'hei\)uanne 
et  la  rencontre  advenue  auprès  de  Bethune  par 
M.  Deskerdes  et  aultres  capitaines,  à  l'encon  re  du 
duc  de  Gueldre,  du  comte  de  Naussot  et  aultres 
tenant  le  parti  du  duc  d'Autriclie  (2).  » 

En  li:jy,  Jehan  Delaby,  Miquiel  Deleane,  Guerard 

(1)  Tous  ces  noms  sont  cités  par  M.  A.  Dubois. 

(2)  Dubois.,  op.  '-il. 


110 

de  Fiers  et  autres  racontent  T histoire  de  Saintes 
Marguerite. 

En  1494,  les  compaignons  d'Abbeville  viennent 
en  représentation  à  Amiens.  C'est  la  première  troupe 
nomade  que  nous  rencontrons,  mais  en  réalité  ce 
n'est  de  sa  part  qu'une  excursion,  presque  une 
politesse  à  une  ville  voisine,  sans  doute  à  charge  de 
revance  :  nous  verrons  le  même  fait  se  reproduire 
plus  d'une  fois. 

En  effet,  l'année  suivante,  Amiens  reçoit  les 
acteurs  de  Tournay;  ceux-ci  ont  accompli  un  plus 
long  trajet,  c'est  un  véritable  voyage,  pendant  lequel 
ils  ont  dû  s'arrêter  en  diverses  localités  pour  la 
plus  grande  joie  des  habitants. 

Les  grands  vicaires  jouent  le  mystère  de  Saint- 
Joseph,  le  3  mars  1597  à  la  charge  par  eux  d'ob- 
server en  toutes  choses  la  plus  grande  décence. 
C'est  ce  qui  résulte  du  texte  suivant,  cité  par  Dom 
Grenier  :  «  Magni  vlcarii  Ecclesiœ  Ambianensis 
petierunt  et  obtinueriuit  a  dominis  licenticun  ludencU 
in  choro  hujus  ecclesiœ  Imlum  Joseph,  proviso  quod 
ipsi  vicarii  nec  non  pmeri  choriprofetœ  Ecclesiœ  non 
discurrant  per  vicos  et  plateas  civitatis  Ambianensis 
de  nocte  neque  die,  faciendo  dissolutiones  cdiquando 
per  eosdeni  fieri  solitas.  »  Cette  pièce  se  jouait, 
comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  sur  le  parvis  de 
la  Cathédrale  ainsi  que  le  prouve  cet  autre  texte  : 
«  Domini  licentiam  et  congerium  donaverunt  vicariis 
ecclesiœ  ludendi  hoc  anno  die  doniinica  Lœtare 
Jérusalem  supjra  parcisium  ludum  seu  mysterium  de 
Joseph .   » 

En  1499,   «  Pierre  Bonnart,  preotre,  faict,  au  jeu 


111 

de  Dieu,  le  personnage  de  Lucifer.  »  (1)  Ce  n'est  pas 
sans  étonnement  que  l'on  voit  un  membre  du  clergé 
chargé  d'un  rôle  aussi  peu  en  rapport  avec  le  carac- 
tère dont  il  est  revêtu  ! 

A  Doullens,  la  même  année,  Pasquier  de  Béthem- 
bos,  Nicolle  Capperon,  Pliilippe  INIarchant,  prêtres, 
obtiennent  un  vif  succès  avec  la  Passion  et  la 
Résurrection  de  Jésus-Christ. 

A  Senlis,  en  1501,  les  habitants  jouent  le  mystère 
de  la  Sainte-Hostie  ;  en  1527,  Jean  de  la  Motte, 
Pierre  de  Brave  et  autres  jouent  la  vie  de  Saint- 
Roch. 

A  Soissons,  en  1530,  Albin  de  Avenelles,  chanoine 
et  chantre  de  la  Cathédrale,  Adrien  Lecocq,  chape- 
lain, Crépin  Hourdes,  prêtre  religieux  de  Saint- 
Crépin-le-Grand  et  autres,  fondent  la  Confrérie  dite 
des  douze  apôtres,  composée,  nous  dit  Dom  Gre- 
nier, de  quatre-vingt-six  personnes,  dont  quatorze 
représentant  Jésus-Christ,  Saint-Jean-Baptiste  et  les 
douze  apôtres,  et  soixante  douze,  le  nombre  des 
disciples  ;  que  les  premiers  assistaient  à  la 
procession  le  jour  du  Saint-Sacrement,  en  habits 
conformes  aux  personnages  qu'ils  représentaient. 
L'évêque  leur  permet  de  faire  célébrer  solennel- 
lement, le  dimanche  dans  l'octave  du  Saint- 
Sacrement,  la  mémoire  de  la  Passion,  à  condition 
qu'après  l'office,  ils  se  retireraient  modestement, 
deux  à  deux,  pour  dîner  honnêtement  sans  ivro- 
gnerie, sans  murmures  et  à  frais  communs,  tant 
des  absents  que  des  présents;  enfin,  il  leur  accorde 

{l)  Dubois,  op.  cit, 


115 

quarante  jours  d'indulgence,  aux  jcHirs  des  fêtes 
de  la  Confrérie  qu'ils  s'approcheront  des  sacre- 
ments (1).  Dans  la  même  ville,  (en  15G5)  Pierre 
Lesueur  meurt   subitement   en  scène. 

A  Péronne  (en  1533)  quatre  bourgeois  et  des 
prêtres  jouent  «  la  vie  de  Madame  vSaincte-Barbe  ». 
En  15G3,  ils  seront  organisés  en  Confrérie  des 
Apôtres  ou  de  la  Passion. 

Enfin,  à  Saint-Quentin,  (en  1567)  les  confrères  et 
compagnons  de  l'Hôpital  Saint-Jacques,  jouent,  pour 
célébrer  la  fête  de  ce  saint,  l'histoire  de  sa  vie. 

Ce  qui  précède  nous  permet  d'établir  une  liste 
des  principaux  acteurs  de  la  Picardie  au  xv'  et 
XVI**  siècles.  Ce  sont,  pour  : 

Abbevillk 

146^.   Guillaume  Dournel; 

Jehan  Landier  ; 

Mahieu  de  Pont; 

Bernard  de  Mav  ; 

Mahieu  de  Beaurains. 
1491.    Les  Compaignons  d'Abbeville  ; 

Amiens 

1^02  ou  1403.  Jehan  le  Corier. 
1413.    Les  Confrères  du  St-Sacremenl. 
1443-1450.  Guillaume  Sauwalle. 
1443.    Jehan  Léman  nier. 
Adrien  le  Painctre. 
1448   Les  Compagnons  de  la  Paroisse  St-Firmin-le- 
Confesseur. 

(I     Doin  rtienier,  Introduction  k  i"Hi>foir'^  de  la  Pirprdie. 


1 1  :>. 

14r>0.  Jehan  îSaguit'r. 

1480.  Jacques  le  ^lessicr. 
Pierre  Du ry; 

Pasquier  de  Béthembos  ; 
Robert  le  Manguier  ; 
Mercher. 

1481.  Jehan  Renault  ; 

Les  Compaignons   des  paroisses  Saiut-Leu, 
>Saint-Firmin,   Saint-Germain,  Saint-Remy, 
Saint-Martin,  etc. 
1187.    Pierre  de  Durv  ; 
Jacques  Randon; 
Jehan  Destrée. 
1489.   Jehau  Delahy  ; 
Michel  Deleane; 
Guérard  de  Fiers. 

1498.  Pierre  Bonnard,  prêtre. 

Les  membres  de  la  Confrérie  de  Xotre-Dame-du- 
Puy  ne  doivent  pas,  non  plus,  être  oubliés  ;  nous  ne 
faisons  que  les  mentionner  ici  pour  mémoire,  devant 
consacrer  un  chapitre  spécial  à  leur  puissante  société. 

DOULLENS 

1499.  Pasquier  de  Béthembos; 
NicoUe  Capperon  ; 
Philippe  Marchant,  prêtre. 

NOYON 

1475.   Des   habitants  de    la   ville,   les  chanoines  et 

les  chapelains. 
1478,   Les  enfants  de  chreur. 


114 

Péronne 

1533.    Quatre  bourgeois  et  des  prêtres. 

1563.    Confrérie  des  Apôtres  ou  de  la  Passion. 

Saint-Quentin 

1567.   Les  confrères  et  compaignons  de  l'Hospital 
St-Jacques. 

Senlis 

1501.   Des  h'àhiianis^  no nmdli habitantes; 
1527.   Jehan  de  la  Motte. 
Pierre  de  Brave. 

SOISSONS 

1530.    Albin  de  Avenelles,  chanoine  ; 

Adrien  Le  Cocq,  chapelain; 

Crépin  Hourdei,  prêtre. 
1565.   Pierre  Le  Sueur. 

Les  acteurs  étaient  luxueusement  vêtus,  ainsi  que 
nous  l'ont  prouvé  les  descriptions  de  leurs  costumes; 
plusieurs  d'entre  eux  faisaient  les  frais  de  ces  cos- 
tumes et,  sans  doute  aussi,  payaient  ceux  de  quelques- 
uns  de  leurs  camarades  moins  fortunés.  Enfin, 
nous  avons  vu  que  les  plus  riches  ne  reculaient  pas 
devant  la  dépense  d'un  buffet  où  les  spectateurs  pou- 
vaient se  rafraîchir  aux  frais  de  la  troupe. 

Ce  goût  des  habitants  de  la  province  pour  le  théâtre 
se  manifestera  encore  très  vif  au  xviii^  siècle  où  les 
comédies  en  chambre  obtinrent  un  assez  grand 
succès  ;  mais  au  xix*"  siècle  il  dipsaraîtra  complète- 
ment des  villes  de  Picardie. 


Subventions   et  dépenses   diverses 
Droit  des  pauvres.  —  Censure 


ouu  avoir  la  satisfaction  d'entendre  des 
mystères,  les  villes  subventionnaient 
des  troupes.  Un  chapitre  précédent 
-^  nous  a  appris  qu'Amiens,  par  exemple, 
possédait  au  début  du  XYf  siècle  ses 
décors,  ses  échafauds  nommés  hoiuxls^  etc.;  nous 
allons  maintenant  constater  un  fait  nouveau  :  les 
municipalités  paient  les  acteurs.  Pour  cette  étude, 
que  nous  ferons  le  plus  rapidement  possible,  nous 
citerons  quelques  textes  relatifs  à  plusieurs  localités, 
les  groupant  par  région  et  suivant  pour  chaque  pays 
l'ordre  chronologique. 

Abbeville,  1451.  —  Les  artistes  chargés  de  jouer 
le  Mvstère  de  Saint  -  Quentin  reçoivent  cent  sols 
parisis. 

1451.  —  Un  compte  de  l'église,  ainsi  conçu  :  A 
capellanis  hujus  ecclesiœ  pro  parte  sua  hourdi,  liidi 
Passionis  et  dont  lusoribus  dicti  ludi  dati  IIII 
lib.  XVI  sol,,.,  item  lusoribus  ludi  Passionis,  nous 
fait  connaître  la  part  prise  par  le  Chapitre,  à  côté  de 
la  ville,  aux  dépenses  résultant  du  jeu  de  la  Passion; 


1 10 

l^itin,  rii  14(j.'2,  la  numioipalitô  vote5(Mivros  pinir 
l'aire  représenter  la  ^'engeance  de  la  Passion. 

Amiens,  1413.  —  L'échevinage  accorde  aux  con- 
frères du  Saint-Sacrement  «  une  amende  de  LX  sols 
parisis  pour  eulx  aider  à  supporter  les  grands 
frais  qu'ils  avaient  eus  et  soutenus  à  faire,  es  lestes 
de  Pentecoustes  dernières  passées,  le  mystère  de  la 
Passion  X.  S.  J.  C.  et  de  la  Résurrection,  meisme 
pour  les  frais  et  despens  des  hourds  où  furent  logiés 
Messieurs  les  bailli,  mayeur^  esclievins  et  plusieurs 
conseillers  de  ladite  ville.  » 

1427  _  i^e  11  août  1127,  dit  M.  Dusevel,  il  est" 
alloué  20  livres  parisis  <j  aux  confrères  et  com- 
pagnons pour  avoir  remontré  au  peuple  le  mystère 
de  la  Passion  de  Xotre  Seigneur  Jésus  Christ,  afin 
de  donner  exemple  au  peuple  de  la  très  cruelle  mort 
et  souffrance  qu'il  veult  endurer  pous  le  salut  de 
humain  lignaige  ». 

1413.  —  Le  5  août  les  acteurs  qui  ont  joué  devant 
le  dauphin  de  Vienne  reçoivent  3,2  livres  parisis. 

1448.  —  Le  frère  Michiel,  jacobin,  touche  24  livres 
pour  le  mystère  de  sainte  Barbe  qu'il  est  autorisé  à 
jouer.  La  même  année  les  compagnons  de  la  paroisse 
de  Saint-Firmin-le-Confesseur  sont  gratifiés  de  deux 
kannes  de  vin,  à  raison  du  mystère  joué  devant  la 
cathédrale. 

1450.  —  Une  kane  de  vin  à  Mot  in  et  ses  com- 
pagnons, 11  sols  à  Jehan  Sagnier  et  ses  camarades; 
voilà  la  dépense  de  cette  année. 

1456.  —  Guillaume  Sauwalle  et  autres  touchent 
16  sols  pour  jeux   sur  chars. 


117 

1473.  —  Le  jea  de  Odengier  coûte  deux  kanes 
de  vin,  soit  6  sols. 

1480.  —  Même  dépense  avec  le  mystère  de  saint 
Denis. 

1483.  —  Dix  histoires  par  personnages  sont 
payées  aux  acteurs  douze  livres  ;  de  plus,  les 
meilleurs  artistes  reçoivent,  comme  récompense 
extraordinaire,  10  sols  ;  des  jeux  sur  chars  sont 
rétribués  GO  sols;  quatre  ans  plus  tard,  d'autres 
pareils  coûteront   72  sols. 

1489.  —  Le  mvstère  de  sainte  Colombe  ne  revient 
qu'à  12  sols. 

1494.  —  Quatre  kanes  de  vin  sont  offertes  aux 
compagnons  d'Abbeville  ;  Tannée  suivante,  ceux  de 
Tournay  n'en  recevront  que  la  moitié  ;  les  acteurs 
sur  chars  toucheront  50  sols. 

1499.  —  «  A  sire  Pierre  Bonnart,  prebtre,  qui  au 
jeu  de  Dieu  fait  le  personnaige  de  Lucifer  et  à  ses 
compaignons  qui  firent  les  pei'sonnaiges  des  diables 
au  dit  jeu,  donné  po'i.r  boire  35  sols.  »  Nous  ter- 
minons par  cette  citation  curieuse  la  partie  rela- 
tive à  Amiens  ;  passons  à 

Compiégne ,'  1475.  —  Pendant  trois  jours  on 
représente  la  vie  de  sainte  Barbe  ;  pour  permettre 
aux  acteurs  de  «  supporter  les  frais  des  hours 
et  habillemens  qu'il  leur  avoit  convenu  »,  le  corps 
municipal  leur  accorde  60  sols  parisis. 

1476.  —  La  seconde  représentation  de  ce.  mystère 
a  lieu  entièrement  aux  frais  de  la  ville  et  lui  coûte 
4023  livres,  6  sols,    8  deniers. 


118 

Laon,  14G3.  —  Huit  livres  parisis  prises  sur  la 
bourse  commune  sont  données,  comme  gratification, 
aux  acteurs  qui  ont  joué  la  Passion. 

Noyon,  1478.  —  Le  chapitre  gratifie  «  de  riches 
vètemens  et  des  joyaux  d'une  béguine  »  les  enfants 
de  chœur  qui  représentent  l'Annonciation. 

Péronne,  1445.  —  Le  15  mai,  les  habitants  sont 
prévenus  que  l'on  jouera  bientôt  le  ^Mystère  de  la 
Nativité.  Les  registres  de  l'Hôtel-de-Ville  portent, 
en  eftet,  à  cette  date,  la  mention  suivante  ;  «  auquel 
jour,  sur  la  requeste  baillée  par  les  compaignons  qui 
ont  préparé  faire  ung  jeu  du  Mystère  de  la  Nativité 
Nostre  Seigneur,  en  la  ville,  le  lundi  des  festes  de 
Pentecouste,  par  laquelle  ils  requerroient  que  on 
leur  donnast  10  livres  pour  aidier  à  payer  les  frais 
et  despense  dudict  jeu  ,  on  a  esté  d'accord  que  la 
ville  leur  donnera  cent  sols  pour  aidier  à  payer  leurs 
despens  et  est  le  mieulx  que  l'on  pooit  faire,  veu 
les  affaires  que  la  ville  a  de  présent.  » 

1483.  — Le  8  mai,  les  maieur  et  eschevins  «  sur  la 
requeste  faicte  par  tous  les  joueurs  du  jeu  Monsieur 
Saint-Sébastien,  lesquelz  requièrent  à  Messieurs  que 
leur  plaisir  soit  leur  donner  pour  convertir  aux 
grans  frais  qu'il  leur  convient  supporter  à  l'occa- 
sion d'icelui  jeu  aulcune  somme  d'argent,  vue  la 
dicte  requeste  et  qu'ils  ont  bien  joué  et  faict  honneur 
à  la  ville  et  aussi  pour  la  révérence  du  benoist 
Sainct-Sébastien,  leur  ont  donné  X  livres. 

15G3.  —  Enfin,  et  cette  fois  ce  n'est  plus  la  ville 
mais  le  chapitre  de  Saint-Fursy  qui  fait  preuve  de 
générosité,  il  •  sera  distribué  cinquante  livres  aux 


111) 

apôtres  de  la  Passion  du  Saint -Sacrement  (1)  » 
Ainsi,  sauf  deux  exceptions  à  Péronne  et  à  Abbe- 
ville  (et  à  vrai  dire  elles  ne  font  que  confirmer  la 
règle  générale)  nous  voyons  les  villes  venir  au 
secours  des  organisateurs  des  fêtes  et  accorder  une 
subvention,  limitée  sans  doute  à  chaque  représen- 
tation, mais  ayant  tous  les  caractères  des  subventions 
modernes  dont  le  but  est  d'aider  les  directeurs  à 
couvrir  les  frais  de  leurs  théâtres,  frais  qui  alors 
étaient  considérables  puisque  le  mystère  de  sainte 
Barbe  joué  aux  dépens  de  la  ville  de  Compiègne 
lui  coûta  plus  de  4000  livres  ;  or,  très  souvent,  les 
recettes  provenant  de  la  location  des  places  était  infé- 
rieure, et  de  beaucoup,  à  cette  somme  :  d'où  la 
nécessité  de  voter  quelques  fonds  en  faveur  des 
artistes  de  bonne  volonté,  qui  demandaient,  non  à 
réaliser  de  grands  bénéfices,  mais  à  rentrer  dans 
leurs  déboursés. 

En  dehors  de  la  subvention  proprement  dite,  il  y 
avait  d'autres  dépenses  que  les  villes  prenaient  à  leur 
charge  et  qui  s'adressaient  non  plus  à  tout  l'en- 
semble de  la  représentation,  mais  spécialement  à  un 
objet  déterminé.  Ainsi,  en  1445,  Messieurs  décident 
qu'ils  dîneront  sur  leur  «  hourt  faict  au  jeu  de  Dieu 
le  jour  que  on  juera  ledict  jeu,  aux  despens  de  la 
dicte  ville.  »  En  1455  et  1459,  même  résolution  :  à 
cette  dernière  date,  le  Mystère  de  Saint-Christophe 
dure  trois  jours,  pendant  lesquels  Guillaume  Magot 

(1)  Nous  donnons  ce  texte  tel  que  nous  le  trouvons  dans 
YHistoire  de  Péronne,  de  M,  Dournel,  mais  sans  en  garantir 
la  lecture  ;  il  nous  semble,  au  contraire,  qu'il  y  a  là  au 
moins  deux  mystères  distincts  :  la  Passion  et  le  Saint- 
Sacrement. 


1-20 

«  [)atichier  t)  a  rhonneiii-  de  nourrir  les  autorités 
municipales  :  Y  addition  s'élève  à  cent  sols  ;  en  1460, 
le  même  traiteur  se  contente  de  74  sols,  lors  de  la 
représentation  du  Mystère  de  Sainte-Barbe. 

A  Compiègne,  le  10  novembre,  a  été  ordonné  de 
faire  mandement  de  GO  sols  parisis  pour  poissons 
par  lui  baillez  aux  personnages  d'apostres  qui  ont 
avdé  à  jouer  le  ^Ivstère  de  la  Passion  Nostre-Sei- 
gneui-,  au  jour  de  la  Penthecouste  dernier  passé... 
Et  à  Mallieu  ^>nesse,  tonnelier,  16  sols  parisis  pour 
plusieurs  tretteaux  par  luy  baillez  tant  à  faire  le 
Paradis  comme  le  Gouffre,  jouer  icelui  mystère  (1)  »  ; 
d'autres  fois  il  faut  payer  aux  étuciers  le  nettoyage 
des  personnes  chargées  du  rôle  de  diables  ;  ces 
acteurs  qui  se  noircissaient  la  figure  et  les  mains 
allaient  ensuite  se  laver  aux  frais  de  la  ville  (2). 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  les  villes  seules  aient 
fait  la  dépense  des  mystères  ;  de  riches  personnages 
s'offraient  aussi  ce  luxe.  Ainsi,  le  13  octobre  1476, 
jour  de  son  mariage,  ^lichel  Roye  donne  à  ses  invités 
le  plaisir  d'assister  à  une  représentation  de  ce  genre. 


Le  droit  des  pauvres  était-il  perçu  en  Picardie? 
nous  en  doutons.  Certes,  il  existait,  en  France,  à 
l'époque  qui  nous  occupe,  et  l'on  connaît  l'arrêt  du 
Parlement  (27  janvier  1541)  par  lequel  il  est   permis 

(1)  Archives  municipales    de    Compiègne  —  Sorel  op.   cit 

(2>  t<  A  VVaitier  de  Vismes,  estuveiir,  pour  ceux  qui  firent 
les  diables  à  Thistoire  du  jugement...  au  hourd  du  marché, 
lesquels  s'en  allèrent  netoyèr  et  estaver  aux  estuves  dndict 
Waitier.  »  (Comptes  des  Argentiers  (rAl)l)eville,  année  14()6, 
cités  par  M.  Louandre.l 


121 

à  Cliarles  Le  Rover  et  autres,  entrepreneurs  du 
jeu  et  mystère  de  VAncie/i  Testament  de  jouui-  à 
Paris  les  pièces  de  leur  répertoire,  et  dans  lequel  il 
est  dit  :  «  et  à  cause  que  le  peuple  sera  distrait  du 
service  divin  et  que  cela  diminuera  les  aumônes,  ils 
bailleront  aux  pauvres  la  somme  de  1000  livres 
tournois,  sauf  à  ordonner  une  plus  grande  somme,  t> 
Par  arrêt  du  10  décembre  suivant  (1),  cet  impcM  fnt 
rendu  proportionnel  en  ce  sens  qu'il  devait  être 
prélevé  seulement  sur  les  bénéfices  de  la  troupe  et 
non  sur  la  recette  brute. 

Mais  ces  textes  semblent  ne  s'api)liquer  (ju'à  Paris 
et  do  nulle  manière  à  notre  province. 

Il  est,  d'abord,  îi  remarquer  qu'il  n'est  fait  uni  le 
part  mention  chez  nous  de  la  perception  de  ce  droit  ; 
en  outre,  le  motif  invoque  dans  l'arrêt  ci-dessus 
n'existait  pas  en  Picardie;  le  i)ublic  n'était  pas  dis- 
trait des  offices  par  cette  bonne  raison  que  le  jour 
où  un  mystère  était  joué,  on  chantait  la  messe  de 
grand  matin  et  les  vêpres  pendant  l'entr'acte  de 
midi. 

Plusieurs  délibérations,  notamment  celles  du  cha- 
l)itre  de  Laon  (1(3  mai  14(34,  14r)5,  et  2(3  aont  147(3) 
sont  formelles  sur  ce  point  :  «  on  chantera  la  messe 
avant  huit  heures  et  les  vêpres  avant  une  heure.  »  Le 
motif  de  l'impôt  en  faveur  des  pauvres  n'existant 
pas,  il  était  logique  que  l'impôt  lui-même  ne  fut  pas 
établi.  , 

(1)  Jules  Bonnassies.  Les  spoclacics  forains  ri  lu  romcclio 
française.  —  Paris,  1875,  in-12. 


!. 


122 

Quant  à  la  censure^  elle  fonctionnait,  déjà  sévère., 
mais  cependant  libérale,  si  nous  en  jugeons  d'après 
les  livrets  admis  par  elle.  Il  est  vrai  que  notre  époque 
est  beaucoup  plus  prude  et  se  scandalise  bien  plus 
facilement  que  le  xvf  siècle,  sans  être  pour  cela  plus 
morale. 

Les  preuves  de  Texistence  et  du  fonctionnement 
de  la  censure  abondent.  Dom  Grenier,  après  nous 
avoir  dit  que  les  habitants  de  Guise  représentèrent 
le  mystère  de  saint  Jacques,  ajoute  que  :  «  les  habi- 
tants de  Vadencourt  (1)  firent  une  supplique  au  cha- 
pitre de  Laon  pour  jouer  publiquement  une  prière 
en  rhonneur  de  sainte  Foy.  Le  chapitre  exigea  que 
cette  pièce  serait,  pendant  trois  mois,  entre  les  mains 
du  butillier,  afin  d'être   examinée.  » 

A  Senlis,  le  chapitre  sachant  que  l'on  devait 
jouer  le  mystère  de  la  Sainte-Hostie,  députe  deux  de 
ses  membres  «  ad  visitaridiun  ludain  seu  niysteriain 
Hostiœ  Sacrœ  queni  ludere  intendant  nunnidli  habi- 
tantes hiLJus  villœ  »,  (2  septembre  1501).  Vingt-six 
ans  plus  tard ,  il  autorise  «  ludendi  vitam  sancti 
Rochi  absque  insole ntiis  faciendis.  »  De  même  à 
Péronne,  en  1533,  on  ne  laisse  jouer  la  vie  de 
sainte  Barbe  qu'après  en  avoir  examiné  le  manus- 
crit et  avoir  fait  promettre  aux  prêtres  qui  figurent 
dans  le  drame  de  montrer  leur  rôle  «  permissuni  est 
presbyteris  ludere^  pronusso  quod  presbyteri  luden- 
tes  ostendant  suuni  rotulum  doniinis.   » 

Jusqu'ici,  c'est  le  clergé  seul  qui  exerce  la  cen- 

(1)  Il  s'agit  ici  de  -Vadencourt,  près  Guise  (Aisne\  et  non 
du  hameau  du  même  nom,  commune  de  Maissemy,  arron- 
dissement   de   Saint-Quentin  (Aisne). 


123 

sure.  Eu  1567,  uous  la  voyous  aux  mai  us  du  corps 
muuicipal  do  Saiut-Queutiu  qui,  à  la  date  du  20  juiu, 
permet  aux  coufrêrcs  do  riiopital  Saint-Jacques  de 
jouer  la  fête  de  ce  saint  «  à  la  charge  que  les  dicts 
suppliants  leur  monstreront  ce  qu'ilz  doibvent  jouer, 
pour  sçavoirs'il  yaaulcunes  choses  deffendues  (1).  » 
Que  la  censure  ait  été  plus  ou  moins  large,  c'est 
ce  que  nous  ne  pouvons  dire  puisque  nous  serions 
forcément  amené  à  la  juger  d'après  les  idées  de 
notre  temps  plutôt  que  d'après  celles  de  l'époque  où 
elle  Jlor'issaié  déjà;  mais  ce  Cjui  est  certain  et  incon- 
testable, ce  qui  nous  sufifit,  c'est  son  existence  aux 
mains  du  clergé  et  des  municipalités,  c'est-à-dire  des 
autorités  même  de  qui  on  dépendait,  et  qui  accor- 
daient ou  refusaient  les  permissions  de  jouer  les, 
mystères.  Le  sort  des  pièces  était  entièrement  remis 
à  leur  discrétion. 

(1)  Registres  de  la  Chambre  du  Conseil  de  la  ville  de  Saint- 
Quentin.  —  iVo/fs  et  documents  sur  la  ville  de  Saint-Quentin 
dans  la  seconde  moitié  du  XVI^  siècle,  par  Georges  Lecociî- 
—  Amiens,  1879,  br.  in-S". 


DEUXIEME    PARTIE 


ALLÉGORIES.  FARCES  ET  MORALITÉS 


SPECTACLES  POPULAIRES 


ALLÉGORIES 


"*»&• 


ES  grands  mystères  ne  furent  pas  la 
seule  réjouissance  du  peuple;  outre  les 
fêtes  ordinaires,  les  feux  de  la  Saint- 
Jean,  etc.,  dont  nous  n'avons  pas  à 
parler  ici,  il  trouva  bientôt  dans  le 
théâtre  d'autres  distractions  qui  exigeaient  une 
moindre  dépense  de  temps  et  d'argent  que  les  longs 
drames  qui  viennent  de  nous  occuper;  ce  sont  les 
farces^  les  moralités  et  les  allégories.  Ces  dernières 
étaient  simplement  des  tableaux  vivants  expliqués 
par  des  inscriptions;  quelquefois  le  commentaire 
était  donné  par  une  actrice,  réminiscence  du  conteur 
que  nous  avons  déjà  rencontré ,  notamment  au 
prologue  de  la  Passion  d'Arnoul  Gréban. 

Bien  que  ces  allégories  fussent  presque  toujours  à 
la  louange  d'un  roi  ou  d'une  princesse,  on  comprend 
que  le  nombre  des  échafauds  sur  lesquels  on  les 
représentait  pouvait  s'accroître  ou  se  restreindre 
selon  la  fantaisie  ou  le  bon  vouloir  des  villes.  Il  v 
avait  bien  une  idée  commune  présidant  à  l'organi- 
sation   générale,    mais    rien  n'empêchait   d'ajouter 


123 

ou  de  retrancher  des  tableaux.  En  réalité,  le  res- 
pect dû  au  personnage  que  l'on  recevait,  le  temps 
qu'on  avait  devant  soi,  les  fonds  dont  on  pouvait 
disposer  étaient  les  seuls  guides  en  semblable  ma- 
tière. 

Les  allégories  durent  être  en  honneur  dans  toute 
la  Picardie  et  nous  avons  déjà  signalé  les  tableaux 
vivants.  Cependant  c'est  surtout  à  Abbeville  que, 
grâce  à  M.  i.ouandre,  nous  les  voyons  d'un  usage 
fréquent;  aussi  nous  allons  suivre  pas  à  pas  l'his- 
torien du  Pontliieu  et  lui  faire  plus  d'un  emprunt. 

La  première  allégorie  que  nous  puissions  citer 
ne  remonte  pas  au-delà  de  la  fin  du  xv*"  siècle. 

En  1493,  le  17  juin,  Charles  MI  faisait  une  entrée 
triomphale  dans  Abbeville  merveilleusement  décorée 
pour  la  circonstance.  Huit  échafauds,  construits  en 
plein  air,  montraient  des  alléjjorics  par  tableaux 
vivants. 

Sur  le  premier  de  ces  échatauds,  dit  ^L  Louandre, 
on  remarquait  une  jeune  fille  habillée  en  moyen 
estât,  figurant  une  marchande,  ou  pour  mieux  dire 
la  cité  d'Abbeville  accompagnée  de  trois  autres  filles 
Humble  Service,  Jocundité,  et  Léaidté.  Ces  person- 
nages tenaient  des  écriteaux  sur  lesquels  on  lisait 
Ave  Maris  Stella.  —  Domine,  salvum  fac  Regem) 
au  sommet  du  théâtre  on  avait  mis  en  inscription  : 

.1  vc  Ilex  Xoslcr 

O  Charles,  roy  surtout  très  catholique 
Je  qui  me  dis  estre  AhhaiisviUa 
A  son  retour  joyeusement  m'applique 
Toy  présenter  Ave  Maris  Stella     (l) 

(!)  Nous  donnons  le  texte   de   ces  vers  d'après  M.  Louandre 


1-29 

Le  second  cclicifaud  montrait  une  jeune  tille 
coiffée  d'un  diadème.  D'une  main  elle  taisait  voir 
une  étoile  de  mer  tournant  sans  cesse,  de  l'autre 
des  marins  en  prière  placés  au-dessous  d'elle.  Ou 
lisait  : 

Avo  Maris   stolhi 

A  toy  salut,  estoille  de  la  mer, 

Mère  de  Dieu,  souveraine  et  très  forte,  etc. 

Plus  loin,  rAnnonciation  ;  «  des  filets  d'iiypocras, 
d'eau  de  Damas  et  de  vin  clairet  jaillissaient  de 
chaque  fleuron  d'un  lis  qui  décorait  la  scène.  Eve, 
accompagnée  d'une  multitude  de  pauvres  femmes, 
qui  faisaient  semblant  de  travailler  avec  beaucoup  de 
peine,  apparaissait  au  rez-de-chaussée.  »  On  voyait  : 

S  Limons  ilhid  Ave 

En  reoordant  le  salut  angelique 
Que  Gabriel  prononcha  de  sa  bouche, 
Entretiens  nous  en  estât  pacificquo 
A  ceste  fin  que  guerre  ne  nous  touche 

Voici  maintenant  la  Vierge  tenant  un  cierge  d'une 
main,  deux  clefs  de  l'autre.  Sous  elle  des  prison- 
niers dont  plusieurs  aveugles.  Comme  légende  : 

Solvo  vincla  rcys 

Aux  prisonniers  deslie  leurs  loyens. 
Aux  aveugles  restitue  lumière. 
Garde  le  roy  de  tous  maux  terriens. 
Requiers  qu'il  aist  par  toy  grâce  i)lainière, 

Nous  arrivons  au  cinquième  théâtre  où  nous  attend 
un  autre  spectacle,  non  moins  curieux.  Jugez-en  : 
la  Merge   «  pr  assoit  le  bout  de  sa  mamelle,  et  Je  toit 


\ 


130 

lait  T>  sur  un  berceau  richement  décoré  aux  armes  du 
Dauphin.  C'était  TexpUcation  de 

Monstra  te  esse  mat  rem 

Monstre  toy  estre  amyable  mère  ; 
Pour  le  Dauphin  rechois  notre  requeste, 
Prie  celhii  lequel  sans  paine  amère 
Fust  ton  fils  de  virginal  acqueste. 

La  Vierge  se  montre  à  nous  sous  un  nouvel  aspect, 
couverte  d'un  manteau  rouge.  Sur  la  frise  on  lit  : 

Virgo  singularis 

Vierge  dicte  sur  toutes  singulière, 
Plus  que  nulle  très  doulce  et  amyable, 
Entretiens  nous,  par  ta  digne  prière, 
Avec  le  roy  en  amour  charitable. 

Un  autre  échafaud  nous  fait  admirer  «  une  fille 
bien  acoutrée,  debout  sur  une  montagne  de  fleurs 
et  de  verdure,  tenant  un  enfant  somptueusement  vêtu, 
et  la  tête  ceinte  d'un  diadème  de  grande  valeur,  avec 
ces  mots  en  lettres  d'or  :  Ego  suin  vita.  Sous  la 
montagne  et  sur  ses  flancs,  on  remarquait  une  foule 
de  pèlerins  et  de  voituriers  auxquels  la  jeune  pu- 
chelle^  qui  représentait  la  Vierge,  montrait  le  che- 
min qui  conduit  au  salut.  »  Ce  théâtre  avait  pour 
inscription  : 

Vitam  presta  piwam 

Ottroye  nous  vie  parfaicte  et  pure, 
Dresche  le  roy  en  chemin  qui  soit  seur, 
Là  où  il  puist,  en  joyeuse  ouverture, 
Avoir  Jésus  pour  son  vrai  directeur. 


131 

Enfin,  on  voyait  dans  le  Paradis,  la  Trinité,  neuf 
chœurs  d'anges,  tout  un  orchestre  céleste,  avec  cette 
légende  : 

Sit  laus  Deo  Pair  y 

Louons  de  cœur  la  sainte  Trinité 
Que  nostre  roy  est  en  cest  territoire, 
Auquel  Dieu  doinct  vivre  en  prospérité 
Et  obtenir  des  ennemys  victoire. 

Amen. 

Il  nous  semble  convenable  de  placer  ici  le  récit 
d'un  petit  acte  qui  fut  donné  à  la  même  date  et  qui 
ne  doit  qu'à  cette  circonsiance  sa  place  en  ce  cha- 
pitre. Cela  nous  évitera  d'y  revenir. 

Ainsi  que  le  lecteur  le  verra,  c'est  une  poésie  de 
circonstance,  qui  fut  très  vraisemblablement  com- 
posée par  un  auteur  du  pays.  Nous  laissons  ici  la 
parole  à  M.  Louandre  : 

«  ...  Il  y  eut  encore  après  le  départ  de  Charles  VIII, 
le  soir,  sur  le  marché,  divers  spectacles  et  des 
mystères  qui  devaient  être  représentés  devant  lui  ; 
mais  ce  prince  ne  fit  que  passer.  Les  registres 
des  délibérations  de  la  ville  contiennent  une  espèce 
d'intermède  fait  en  cette  occasion.  Chief  souverain, 
Abbevîïle,  Bon  Désir  Jocundité,  Humble  Service 
figurent  dans  ce  petit  drame.  Abbeville  ouvre  la 
scène  et  dit  : 

Oncques  depuis  que  je  suis  née 
N'eus  telle  récréacion, 
Voichy  une  belle  journée 
Plaine  de  consolation. 
Louange  et  jubilacion 
En  soit  au  benoit  créateur  ! 


132 

Quand  j'ai  de  mon  chief  vision, 
Lequel  est  mon  vrai  protecteur, 
Bon  désir,  seigneur  débonnaire, 
Comment  le  dois-je  recepvoir! 
Vous  connaissez  mon  ordinaire.., 


Bon  Désir  répond  : 

Je  te  Tamaine  par  la  main, 
Doulce  Ab}3eville,  prends  léesse; 
11  estdoulx,  begnin  et  humain, 
Fort,  puissant,  remply  de  proesse. 
C'est  le  chief  de  toute  noblesse  : 
Ton  espérance  doit  en  lui 
Estre  mise  pour  ferme  adresse  ; 
Grand  honneur  te  fait  aujourd'hui 
Ta  maison  de  jocundité 
Lui  doit  ouvrir  premièrement. 
Et  ta  salle  de  beaulté 
Ornés  de  beau  parement... 

Le  chief  souverain  remercie  Abbeville  ,  et  la 
conversation  continue  sur  le  même  ton  et  avec  les 
mêmes  agréments.   » 

Franchissons  rapidement  un  espace  de  vingt-et  un 
ans.  Nous  serons  encore  dans  la  même  localité,  c'est 
encore  un  roi  que  l'on  va  magnifiquement  accueillir, 
mais  cette  fois  il  sera  accompagné  d'une  jeune  prin- 
cesse de  la  maison  d'Angleterre,  qui  venait  de 
traverser  la  ^Manche  pour  régner  en  France. 

Nous  voilà  donc  en  1544,  à  l'époque  du  mariage  de 
Louis  XII,  avec  Marie,  sœur  du  roi  d'Angleterre. 
Abbeville,  qui  reçut  les  deux  époux  (c'est  dans  ses 
murs    qu'on    leur  donna    la   bénédiction     nuptiale) 


133 

Abbeville  assista  encore  à  de  nombreuses  réjouis- 
sances. M.  Louandre,  le  guide  excellent  que  nous 
suivons  fidèlement  dans  cette  partie  de  notre  étude, 
nous  apprend  que  «  la  reine  entre  dans  la  ville 
au  bruit  des  cloches  et  du  canon.  Les  rues  où 
devait  passer  le  cortège  avaient  été  nettoyées  avec 
le  plus  grand  soin,  et,  de  distance  en  distance,  on 
avait  dressé  des  théâtres  où  les  comédiens  de  la 
fosse  aux  ballades  représentaient  plusieurs  beaux 
-et  joyeux  mystères  et  des  allégories  en  l'honneur 
de  la  reine  et  du  roi.  Sur  l'un  de  ces  théâtres,  l'on 
avait  construit  un  navire  avec  ses  mâts,  ses  hunes, 
ses  avirons  et  son  gréement  complet,  pour  lequel 
on  avait  employé  deux  cents  brasses  de  cordes.  — 
Ici,  c'est  un  serpent  à  sept  têtes  qui  jetait  en  abon- 
dance du  vin  blanc,  à  l'heure  un  petit  devant  et 
après  que  icelle  dame  passait.  Là,  c'était  un  lis 
entouré  de  roses,  duquel  lis  sortait  comme  dessus 
vin  blanc  et  vermeil.  Plus  loin,  on  vovait  un  beau 
verger,  nommé  le  Verger  de  France,  et  de  ce 
verger  sortaient  deux  enfants  habillés  en  lans- 
quenets, qui  portaient  à  la  main  des  bannières  de 
taffetas  blanc  fleurdelisées,  et  conduisaient  deux 
porcs-épics  au  devant  d'une  belle  jeune  fille  qui 
représentait  Marie  d'Angleterre.  Sur  un  autre  théâ- 
tre, Eve,  vêtue  d'une  longue  robe,  se  promenait  dans 
le  paradis  terrestre,  et  en  sortait  par  une  porte 
dorée.  »  C'était  ainsi  une  longue  suite  de  merveilles, 
accumulées  pour  le  plaisir  des  yeux  :  triste 
consolation  offerte  à  une  jeune  fille  sacrifiée  par 
les  besoins  de  la  politique  et  mariée  à  un  vieillard 
goutteux  ! 

9 


134 

Encore  une  allégorie,  en  1527,  pour  l'entrée  du 
cardinal  d'Yorck,  ministre  de  Henri  VIII  (1). 

Enfin,  c'est  le  dernier  exemple  que  nous  ayons 
à  citer. 

Lors  du  passage  de  la  reine  Eléonore  à  Abbeville, 
on  joue  encore  une  allégorie. 

Le  Seigneur  souverain  s'adressant  à  la  reine  lui 
tint  ce  langage  : 

Abbeville  beaucoup  famée, 
Et  de  nous  grandement  aimée, 
Toute  prompte  à  gendarmerie. 
Donne  grands  coups  d'artillerie, 
Nous  recepvant  en  ses  atours. 
Elle  ne  a  chasteau  ni  tours 
Que  poumons  n'aist  toujours  gardé 
Est  ofgneusement  regardé. 

La  reine  réplique  par  ces  deux  vers  : 

A  bon  droict  dit  grand  bien  d'elle, 
Regardez,  elle  vous  salue. 

Abbeville,  sous  les  traits  d'une  jeune  fille,  s'avance 
vers  eux  et  les  complimente;  à  quoi  la  reine  répond  : 

Si  ne  me  aimiez  de  corps  et  d'âme 
Vous  n'eussiez  faict  tels  appareulx  ; 
Vos  mystères,  qui  n'ont  pareulx, 
Me  plaisent  fort  et  me  récréent. 

Elle  demande  l'explication  qui  leur  est  aussitôt 
donnée  des  diverses  allégories  qu'elle  aperçoit. 

(1)  Nous  avons  volontairement  omis  à  la  date  de  1430  le  théâtre 
élevé  sur  la  place  St-Pierre,  contre  les  murs  du  prieuré  de  ce 
nom,  lors  de  l'entrée  d'Henri  VI,  roi  d'Angleterre.  Ce  théâtre 
montrait  plusieurs  sirènes.  C'est  là  un  simple  tableau,  plus  ou 
moins  féerique,  que  l'absence  de  légende,  devise  ou  inscrip- 
tion ne  nous  permet  pas  de  classer  parmi  les  allégories.  Nous 
ne  pouvions  cependant  le  passer  absolument  sous  silence. 


1?,5 

A  la  fin  du  xvi*  siècle,  nous  trouvons  encore  une 
allégorie,  et  cette  fois,  à  Amiens.  A  l'occasion  de 
l'entrée  en  cette  ville  du  roi  Henri  I\'  (1594)  on  vit, 
nous  dit  La  Morlière,  «  hercule  combattant,  cha- 
maillant et  mettant  à  mort  l'hydre  fameuse  par 
tous  les  livres.  »  Un  passage  des  Mémoires  histo-. 
riqucSj  manuscrit  de  Décourt,  cité  par  M.  Dusevel, 
nous  donne  de  plus  amples  détails  sur  cette  repré- 
sentation et  nous  montre,  pour  la  première  fois,  l'in- 
tervention du  Collège  dont  nous  aurons  à  parler 
avec  tant  de  détails,  un  peu  plus  loin. 

Decourt  raconte  qu'on  «  avait  élevé  des  théâtres 
dans  tous  les  quartiers  par  lesquels  Sa  Majesté 
devait  passer.  La  décoration  de  ces  théâtres  était  de 
l'invention  de  Louis  Andrieu,  chanoine  et  principal 
du  Collège  de  cette  ville.  Le  roi  s'arrêta  au  premier, 
qui  était  vis-à-vis  la  maison  des  douze  pairs  de 
France,  et  où  se  trouvaient  deux  belles  tilles,  habillées 
en  nymphes  :  l'une  représentait  la  France,  l'autre  la 
ville  d'Amiens  ;  elles  répétèrent  quelques  vers  à  sa 
louange  ;  il  s'arrêta  ensuite  à  un  autre  théâtre, 
proche  des  halles,  où  il  y  avait  cinq  jeunes  gens  qui 
récitèrent  des  vers  sur  ses  principaux  exploits  ;  à  un 
autre,  dans  le  Marché-au-Blé,  Sa  Majesté  se  vit 
représenter  en  Hercule  domptant  la  ligue  et  l'hé- 
résie. Celui  qui  faisait  l'hercule  répéta  des  vers  sur 
ce  sujet.  On  y  voyait,  dans  une  cartouche,  cet  ana- 
gramme sur  le  nom  du  roi  : 

Henricus   Borbonius 
Héros,  robur,  vincis. 

Enfin  Sa  Majesté  fit  halte  à  un  autre  théâtre  qui 


136 

était  à  l'église  Saint-Martin.  D'un  côté,  on  voyait 
Apollon  avec  les  neuf  Muses,  qui  chantaient  ses  plus 
beaux  triomphes;  de  l'autre  était  Bacchus  ;  il  cou- 
lait d'une  de  ses  mamelles  une  fontaine  de  vin, 
et  de  l'autre  du  lait.  » 

Tel  est  ce  genre  de  distraction  qui  pouvait  un 
instant  charmer  les  yeux  par  l'éclat  des  décors,  la 
richesse  des  costumes,  la  beauté  plastique  des  figu- 
rantes, mais  qui  ne  devait  présenter,  somme  toute, 
qu\m  attrait  médiocre  et  un  intérêt  relatif. 


FARCES   ET  MORALITÉS 


^,,^^-s^  lEN  que  nous  ayons  parcouru  la  plus 
.^^J;  grande  partie  de  l'Histoire  du  Théâtre 
^^^^  dans  notre  province  pendant  les  xv' 
et  xvi^  siècles,  il  nous  reste  encore  à 
nous  occuper  de  divers  sujets  et  tout 
d'abord  des  farces  et  moralités,  auxquelles  nous 
ajouterons,  au  fur  et  à  mesure  que  nous  pourrons 
les  rencontrer,  les  autres  spectacles  qui  se  présen- 
teraient à  nous  sans  mériter  un  chapitre  spécial. 
Nous  verrons  ensuite  quels  étaient  les  auteurs  et  les 
acteurs  des  pièces  données  au  public,  enfin  nous 
nous  arrêterons  aux  particularités  dignes  de  retenir 
un  instant  notre  attention. 

Principales   représentations 

Nous  allons  procéder  en  cette  étude,  comme  nous 
avons  fait  précédemment  pour  les  mystères  : 
1449,  Amiens.  —  Jehan  Lemonnier  et  Jehan  le 


138 

Bourgeois  font  «  jeux  de  personnages  et  par  signes.  » 
1456,  Amiens.  —  Jeux  de  farce  pour  célébrer  la 
défaite  des  Turcs. 

1464,  Amiens.  —  Le  16  janvier,  lors  de  l'entrée  de 
la  reine  Charlotte  de  Savoie  «  si  furent  toute  la  nuict,.. 
chansons  et  jeux  de  personnages  pour  la  joye  d'elle, 
dont  toute  la  ville  fut  fort  rejoye.  » 

1468,  Amiens.  —  Le  Maître  des  farces  s'appelle 
Jehan  Ostren.  C'est  à  cette  époque  que  l'on  voit  le 
théâtre,  dit  M.  Dubois,  se  rapprocher  de  la  vie  intime, 
représenter  des  scènes  du  monde  au  milieu  duquel 
on  vit.  Le  genre  pastoral,  le  vaudeville,  si  on  peut 
appliquer  ce  mot  à  cette  époque,  sont  inaugurés  en 
1481. 

1481,  Amiens.  —  Le  2  janvier,  on  donne  Viiiche- 
net  et  Rosette  à  la  Taverne  de  famille;  le  27  février, 
Peu  de  grains  et  largement  eau. 

1482,  Laon.  —  Il  est  payé  «  deux  escus  d'or  aux 
Compaignons  de  Saint-Quentin  pour  leurs  peines 
et  salaires  d'avoir,  durant  la  feste  bourgeoise  des 
vingt  jours,  venu  dudit  lieu  de  Saint-Quentin  en  la 
ville  de  Laon  et  illuy  joué  plusieurs  jeux  de  per- 
sonnaiges.  » 

1483  et  1484,  Laon.  —  Les  a  compaignons  et 
autres  joueurs  de  personnaiges  »  de  Saint-Quentin 
viennent  à  Laon  pour  la  fête  des  rois  des  Brayes. 

1489,  Laon.  —  «  Certain  nombre  de  compaignons 
de  la  ville  de  Soissons  vindrent  jouer  de  personnages 
du  xx^  feste  de  cette  ville.  » 

1490 ,  Laon.  —  «  Certains  compagnons  tant 
d'église  que  séculiers  estant  en  nombre  de  vingt- 
quatre   personnes  de   la  ville  de  Saint-Quentin  et 


139 

ceulx  de  Soissons  en  nombre  de  douze  personnes 
vindrent  jouer  plusieurs  moralisez,  farces  et  autres 
esbattemens  durant  trois  jours.  » 

1496,  Laon.  —  Les  acteurs  de  Saint-Quentiu 
viennent  encore   pour  la   fcte  du    roi   des   Braves. 

1497,  Laon.  —  Visite  des  joueurs  de  Péronnc, 
Saint-Quentin  et  autres  villes  «  lesquelz  estoient 
venus  de  chacune  des  dites  villes  dix  ou  douze 
personnaiges.  » 

1498,  Laon.  —  Nouvelle  visite  de  la  troupe  de 
Saint-Quentin. 

1500,  Laon.  —  Représentations  données  par  les 
Compagnons  de  Noyon  (douze  personnages)  et 
Chauny  (dix). 

1501,  Laon.  —  La  ville  reçoit  «  une  compagnie 
de  la  ville  et  cité  de  Noyon  de  douze  personnages, 
une  autre  compagnie  de  la  ville  de  Chauny  de 
dix  personnages  et  deux  compagnies  de  la  ville 
de    Saint-Quentin   de   vingt-quatre   personnages.    » 

1502,  Amiens.  Vingt-deux  sols  six  deniers  sont 
donnés  «  à  six  compaignons  et  une  fille  pour 
avoir  joué  aulcuns  esbattements  devant  ^Messieurs.  » 

1611,  Laon. —  Chauny,  Soissons  et  Saint-Quentin 
contribuent  encore  à  la  célébration  de  la  rovauté 
des  Braves. 

1516,  Laon.  —  Même  fait  touchant  Soissons, 
Chaunv  et  Ham. 

1517,  Laon.  —  Le  15  janvier,  il  est  donné  à  Jehan 
Prévost,  roy  de  la  feste  des  Bourgeois  de  Laon  100 
sols  pour  les  ménestrels,  etc.,  40  sols  à  «  une 
compaignye  de  gens  d'église  de  Soissons,  nommée 
Rhétoricque  »  et  autant  «  à  une  autre  compaignye  de 


140 

Bohain  qui  vieudrent  jouer  des  jeuz  de  personnages  » 
à  cette  fête. 

1518,  Laon.  —  Cette  ville  reçoit  la  visite  des 
troupes  de  Chauny,  Soissons,  Saint-Quentin,  Wailly 
et  Liesse. 

1524,  Laon.  —  Réception  par  le  corps  de  ville 
des  deux  bandes  de  Soissons,  celle  de  Chauny  et 
celle  de  Vaillv. 

1525,  Laon.  —  Les  praticiens  viennent  de  Soissons 
t  cuydant  faire  les  esbatemens  par  eulx  accous- 
tumez,  ce  qui  leur  a  esté  deffendu  pour  ce  qu'en  la 
dite  ville  on  ne  faisoit  aulcun  esbatement  »  et  re- 
çoivent, comme  indemnité,  40  sols. 

18  juin  1529,  Montdidier.  —  A  la  suite  du  traité 
de  Cambrai,  la  ville  accorde  une  gratification  à 
Jacques  Platel,  Jacques  Harlé  et  autres  qui  jouèrent, 
ce  jour-là,  plusieurs  moralités  et  farces  pous  récréer 
le  peuple  à  l'occasion  de  la  paix. 

15  janvier  1529,  Laon.  —  M.  Mathon  signale  à 
cette  date  les  documents  :  «  Payé  à  Jacques  Delobbe, 
prêtre,  50  sols  pour  les  compagnons  et  adventuriers 
de  Chauny  qui  ont  venus  jouer  à  la  feste  du  roi  des 
Brayes,  vendredi  après  la  feste  1529.  Antoine  Barat, 
demeurant  à  Soissons,  50  sols;  Guillaume  Hilleba, 
demeurant  à  Pinon,  50  sols  tournois  ;  ceux  de  Vailly, 
enfans  de  Malvisson,  50  sols.  —  Nous,  les  enfan» 
de  Malle  —  Buissons  de  Vailly,  50  sols  tournois,  pour 
et  à  cause  d'avoir  servi  le  roi  des  Brayes  au  jour 
accoustumez ,  Robillard  clerc  adoc  comis  done 
quittance.  —  Nous,  adventuriers  de  Chaulny,  40 
sols  parisis  pour  nos  gaiges  accoustumez  de  venir 
au  XX'  visiter  le  roy  des  Braies.  Georges  du  Fraisne, 


141 

capitaine  de  la  bande.  —  Robert  Boucher,  sergent, 
pour  la  bende  des  praticiens  de  Soissons,  40  sols 
parisis.  Antoine  Barat,  50  sols  tournois.  » 

1531,  Laon.- — A  «  Pierre  Charnier,  praticien  en 
court  lave  à  Soissons  50  sols  tournois  pour  le  droit 
et  gaige  d'avoir  joué  »  à  la  royauté  des  Brayes.  Les 
enfants  de  Malvisson  de  Vailly  et  la  bande  de  Chauny 
sont  aussi  présents. 

1537,  Laon.  —  Quatre  troupes  reçoivent  douze 
livres. 

1538,  Laon.  —  Des  farces  sont  jouées  en  la  ville, 
toujours  pour  la  même  fête. 

1538,  Amiens.  —  Le  15  février,  une  troupe  d'en- 
viron quatorze  joueurs  de  moralités  demande  la 
permission  de  jouer,  à  la  Pentecôte,  la  vie  de  saint 
Firmin  ;  elle  l'obtient  à  charge  de  montrer  ce  jeu 
au  corps  de  ville.  D'après  dom  Grenier,  une  telle 
condition  n'était  pas  imposée  quand  les  bourgeois 
devaient  être  acteurs  dans   la  pièce. 

1539,  Compiègne.  —  «  Donné  vingt  sols  à  no 
mère  sotte  Jehan  Jennesson  et  à  ses  enffançons 
sotz,  sottelettes  et  sotteletz...  pour  aider  aux  frais 
par  eulx  faictz  à  jouer  plusieurs  belles  moralitez  et 
farces  joyeuses  pour  réjouir  la  population. 

1539,  Laon.  —  Visite  des  troupes  de  Chauny, 
Soissons  et  Vaillv. 

1540,  Laon.  —  Deux  bandes  de  Soissons,  une 
de  Chaunv,  une  de  Reims  et  une  de  Vaillv  viennent 
célébrer  la  royauté  des  Brayes. 

1541,  Laon.  —  Cinq  bandes  viennent  en  excursion 
à  la  même  occasion. 

1541,  Amiens.  —  Le  29  octobre  «les  joueurs  de 


142 

farce  de  cette  ville  ont  baillé  requestes,  veus  lesquelles 
il  est  permis  âFillibertetsescompaignons  de  achever 
l'histoire  de  l'Anchien  Testament  qu'ils  ont  com- 
menché  jouer  en  dedans  le  premier  jour  de  janvier 
prochain  venant,  et  pareillement  a  esté  permis  aux 
aultres  farceurs  de  jouer  l'histoire  de  l'Apocalypse,  à 
la  charge  que  lesdits  joueurs  ne  polront  jouer  aux 
chandèles,  ni  durant  le  service  qui  se  fait  en  l'église, 
assavoir  messe  et  vespres  et  ne  polront  prendre 
pour  chascune  personne  plus  grant  pris  que  de  deux 
deniers.  » 

1542,  Amiens.  —  Demande,  dans  les  mêmes 
termes,  pour  jouer  les  actes  des  Apôtres. 

1545,  Amiens.  —  «  Les  principes  de  la  Religion, 
dit  ]\I.  Dubois,  ne  sont  plus  mis  en  avant  avec 
autant  d'assurance  ;  on  n'y  retrouve  plus  la  foi  naïve 
des  siècles  passés.  Déjà  l'élément  religieux  ne  suffit 
plus  à  l'intérêt  de  la  scène,  il  faut  quelque  chose  qui 
sente  moins  la  dévotion.  Les  Antiquailles  de  Rome, 
que  l'on  représente  en  janvier  1585  à  l'Hotel-de- 
Ville,  annoncent  l'apparition  de  l'élément  profane.  » 
Les  textes  que  nous  citons  plus  haut,  notamment 
celui  relatifà  la  ville  d'Amiens  en  1468  et  que  nous 
avons  emprunté  au  même  ouvrage  du  même  auteur, 
montrent  assez  que  M.  Dubois  se  trompe  ici  et 
qu'il  y  a  beau  temps  que  l'élément  profane  a  fait 
son  apparition. 

7  avril  1547,  Amiens.  —  Des  joueurs  de  farce 
sollicitent,  mais  en  vain,  l'autorisation  de  donner 
une  représentation  en  chambre. 

1549,  Abbeville.  —  A  maistre  Charles  Ducrocq, 
sire  Nicolas  Robert  et  sire  Nicolas  Cache,  la  somme 


143 

de  XL VI  livres  tournois  pour  leur  aydier  à  sup- 
porter les  fraictz  qu'ils  ont  mis  en  jouant  ung 
moral  subz  ung  charriot,  au  parvis  les  rues  de 
cette  ville. 

1555  et  1559,  Amiens.  —  Nous  avons  déjà  eu 
recours  plusieurs  fois  aux  documents  publiés  par 
INI.  Dubois.  Mais  notre  concitoven  est  meilleur  cher- 
cheur  que  commentateur  car  il  dit  : 

«  Le  théâtre  va  bientôt  paraître  à  Amiens,  premier 
théâtre  où  rien  ne  manquera,  il  est  organisé,  non 
point  par  les  habitants  de  la  ville,  car  ils  ne  l'ose- 
raient, mais  par  des  étrangers. 

«  Voici  la  délibération  de  l'Echevinage  qui  l'auto- 
rise : 

«  Echevinage  du  2  janvier  1555. 

€  Sur  la  requeste  présentée  audit  Echevinage 
«  par  Anthoine  Soene,  enfant  de  Ronain  en  Dau- 
«  phiné,  et  ses  compaignons  joueurs  d'histoires, 
«  tragédies  morales  et  farces  ad  fin  qu'il  leur  fut 
«  permis  de  jouer  en  ceste  ville  lesdites  moralités 
«  et  farces;  sur  icelles  et  advis  audit  echevinage  il 
«  leur  a  été  permis  de  jouer  en  chambre,  moralité 
«  honneste  et  non  sentant  aucun  point  d'hérésie, 
«  l'espace  de  six  jours  seulement  à  la  charge  qu'ils 
«  ne  joueront  pendant  le  service  divin,  aussi  que 
«  par  devant  jouer  aucune  moralités  ni  farces  ils 
«  seront  tenus  de  nous  les  exhiber  et  apporter  pour 
«  les  veoir  et  visiter,  mesme  qu'ils  ne  pourront 
«  sonner  le  tambourin,  mais  bien  poulront  attacher 
«  ccffixes  es  carfour  et  à  l'huis  de  la  porte  ou  ils 
t  joueront  lesdites  moralités  et  farces.   » 

«  L'étranger,  celui    qui    ne   fait    que  passer,  est 


144 

plus  hardi  que  l'habitant  d'Amiens  :  il  ose  repré- 
senter des  tragédies  et  des  farces  tandis  que  le 
citadin  qui  se  trouve  sous  l'œil  de  l'administration 
hésite  :  il  ne  demande,  ainsi  qu'on  va  le  voir,  que 
l'autorisation  de  représenter  un  mystère. 

«  Echevinage  du  15  juin  1559  : 

«  Audit  Echevinage  les  joueurs  et  enfants  de  ceste 
«  ville  ont  représenté  certaine  requeste  par  escript 
«  tendant  ad  ce  qu'il  pleust  à  Messieurs  leur  octroyer 
«  permission  de  jouer  en  chambre  de  ceste  ville,  les 
«  festes  et  dimences  seulement,  le  mystère  de  M.  Saint 
«  Jehan  Baptiste,  veue  laquelle  requeste  leur  a  esté 
«  permis  de  jouer  en  chambre  lesdits  jours  de  festes 
«  et  dimences  seulement  à  la  charge  qu'ils  ne  joue- 
«  ront  aucune  chose  mal  sentant  de  la  fov  et  durant 
«  le  Saint  Service  divin.  » 

«  Ils  ne  sont  point  toujours  admis  cependant,  car 
les  7  septembre  et  4  janvier  1559  on  leur  refuse 
l'autorisation  de  jouer  en  chambre  l'Ancien  Testa- 
ment les  fêtes  et  dimanches.  » 

Or  il  y  a  longtemps  que  le  théâtre  existe  à  Amiens, 
théâtre  auquel  rien  ne  manque,  décors,  mise  en 
scène,  riches  costumes,  bruyantes  et  brillantes 
annonces,  c'est  celui  des  mystères  sur  lequel  nous 
nous  sommes  déjà  expliqué  dans  la  première  partie 
de  ce  travail.  Il  n'est  pas  exact  non  plus  de  dire  que 
l'étranger  est  plus  hardi  que  le  citadin  et  que  celui-ci 
hésite  sous  l'œil  de  l'administration,  puis  que  nous 
avons  vu  avec  Dom  Grenier  les  bourgeois  d'Amiens 
dispensés  du  contrôle  de  la  censure  qui  pèse  sur  les 
étrangers  et  devant  laquelle  ils  n'auront  à  s'incliner 
que  plus  tard. 


145 

1559,  Amiens.  —  Le  3  août,  autorisation  est  ac- 
cordée à  Roland  Guibert  et  ses  compagnons  de  jouer 
moralités,  farces,  jeu  de  viole  et  de  musique,  pendant 
l'espace  de  dix  jours  seulement,  à  condition  de 
jouer  d'abord  en  la  chambre  du  Conseil  et  à  la  charge 
de  faire  voir  les  moralités,  un  jour  au  moins  avant 
de  les  donner. 

1560,  Amiens.  —  Délibération  importante  qui 
prouve  que  les  magistrats  municipaux  n'accordaient 
pas  à  la  légère  les  autorisations  qu'on  sollicitait  de 
leur  bienveillance  : 

«  Veu  la  requeste  de  Jacques  Macron  et  ses  autres 
compaignons  joueurs  de  moralitéz,  histoires,  farces 
et  violles,  tendant  par  icelles  ad  ce  qu'il  leur  fust 
permis  de  jouer  en  ceste  ville  l'Apocalyse  et  autres 
histoires,  moralitéz  et  farces  honnestes  et  non  scan- 
daleuses, par  tel  espace  de  temps  que  bon  leur  sem- 
bleroit. 

«  Sire  Adrien  Vilian  a  esté  d'advis  que  avant 
leur  accorder  ladite  permission,  ils  doibvent  monstrer 
les  jeux  qu'ils  entendent  jouer,  pour  les  commu- 
niquer aux  docteurs,  attendu  que  par  la  Sainte 
Escripture,  il  est  défendu  que  telle  mannière  de 
gens  jouent  publiquement  la  parole  de  Dieu. 

«  Watel  a  esté  d'advis  de  leur  octroyer  ladite 
permission  pour  huit  jours,  attendu  que  les  joeux 
qu'ils  vœuillent  jouer  sont  imprimés  avec  privilèges 
du  Roy,  à  la  charge  toutefois  qu'ils  ne  joueront 
rien  contre  l'honneur  de  Dieu  et  de  l'Eglise,  et  de 
leur  déclarer  que  s'il  est  trouvé  qu'ils  ayent 
enfreint,  qu'ils  en  respondront. 


146 

«  Dubéguyn  a  esté  d'advis  de  ne  leur  donner 
aulcune  permission,  attendu  qu'ils  ont  jà  estez 
reffusés  par   deux  fois  depuis    huit  jours 

«  Oy  lesquels  advis  a  esté  conclud  et  arresté 
que  il  sera  dict  aux  suppliants  qu'ils  aient  à 
mettre  es  mains  de  M.  Jehan  Rohault,  avocat  de 
la  ville,  l'apocalyse  et  tous  les  autres  jeux  qu'ils 
entendent  jouer  pour  iceux  communiquer  à  M^  Noé, 
]\P  Adam  ou  à  autre  docteur,  affin  se  on  n'y  trouve 
à  dire  auront  leur  permission  iceux  jouer  en 
chambre  durant  l'espace  de  huit  jours,  sans  pouvoir 
jouer  les  festes  et  dimanches  durant  les  vespres.  » 

1560,  Amiens.  —  Le  5  décembre ,  Philippe 
Douchin  et  ses  compagnons  ne  peuvent  obtenir  de 
jouer  des  moralités,  histoires  bouffonnes,  les  forces 
d'Hercule,  etc. 

18  septembre  1561,  Amiens. —  «  Veue  la  requeste 
présentée  à  Messieurs  au  dit  eschevinage  par 
Jehan  Poignant  dit  l'abbé  de  la  Lune  et  ses 
compaignons,  joueurs  de  tragédies,  moralités  et 
farces ,  tendant  par  icelle  ad  ce  qu'il  plaise  à 
Messieurs  leur  permettre  jouer  des  dits  jeux  en 
ceste  villô  en  toute  honnesteté  et  modestie  suyvant 
les  lettres  de  permission  qu'ils  en  avoyent  du  roi 
par  lesquelles  il  permit  aux  dits  suppliants  jouer 
des  dits  jeux  par  toutes  les  villes,  bourgs  et 
bourgades  de  son  royaulme  en  monstrant  et  exhi- 
bant seullement  les  dites  lettres  du  dit  sieur  le 
roy  et  sur  tout  prins  les  advis  des  eschevins 
présents  a  esté  ordonné  que  ce  aujourd'hui  au  dîner 
de  la  bonne  venue  de  Pierre  Roussel  eschevin,  qui 
se  fera  en  l'hostel  commun  de   la  dite  ville,  seront 


147 

les  dites  lettres  communiquées  à  Messieurs  les 
lieutenants  civil  et  criminel  et  aux  advocats  du  roy 
pour  eulx  oy,  en  ordonner  comme  de  raison  et  ce 
nonobstant  les  advis  de  Mahieu  Ledoux,  Philippe 
de  Béguin  et  Pierre  Roussel,  eschevins,  qui  ont 
dit  qu'ils  ne  sont  d'advis  de  permettre  aux  dits 
suppliants  de  jouer  en  ceste  ville  encore  qu'ils  ayent 
lettres  du  roy,  pour  éviter  aux  séditions.  » 

31  juillet  1567,  Amiens.  — Délibération  assez  sem- 
blable à  la  précédente  ainsi  que  l'on  peut  en  juger 
par  ce  passage  : 

«  Sur  ce  que  Samuel  Treslecat  et  ses  compai- 
gnons,  joueurs  et  réciteurs  d'histoires,  tragédies  et 
comédies,  se  sont  présentés  par  devers  Messieurs 
et  ont  requis  permission  de  jouer  et  réciter  en  ceste 
ville  lesdites  histoires,  tragédies  et  comédies,  suivant 
qu'ils  en  ont  la  permission  de  Monseigneur  le  prince 
de  Condé,  gouverneur  et  lieutenant-général  pour  le 
Roy  en  ce  pays  de  Picardie,  dont  ils  ont  fait  ap- 
paroir. 

a  Après  que  Messieurs  ont  mis  cette  affaire  en 
délibération  audit  échevinage,  ils  ont  conclu  et  dé- 
libéré de  ne  permettre  quant  à  présent  aus  dits 
joueurs  de  jouer  et  réciter  leurs  dits  jeux  en  icello 
ville  pour  obvier  à  toutes  noises  et  débats  qui  sou- 
\'€nt  se  sont  faites  en  pareilles  assemblées  et  aux 
malladies  qui  en  peuvent  advenir  par  les  chaleurs  où 
nous  sommes,  attendu  mesmement  les  édits  du  Rt)y, 
les  arrêts  de  la  Cour,  la  cherté  des  vivres,  la  pauvreté 
du  menu  peuple  d'icelle  ville  qui  y  poulvoit  perdre 
du  temps,  les  troubles  et  levées  de  gens  de  guerre 
qui  se  font  de  par  delà  et  pour  plusieurs  aultres  bonnes 


148 

raisons  et  considérations  qui   ont   esté  amplement 
déduictes  audict  échevinage.  » 

26  janvier  1571,  Saint-Quentin.  —  «  Messieurs 
ordonnent  que  deffences  seront  faictes  aux  joueurs 
en  chambre  quy  sont  en  ceste  ville  de  plus  jouer.  » 

Ceci  doit-il  s'entendre  simplement  de  joueurs  ris- 
quant et  perdant  leur  fortune  aux  cartes,  aux  dés  ou 
autres  jeux  de  hasard,  ou  plutôt  de  farceurs  en 
chambre  ?  Les  deux  hypothèses  semblent  également 
admissibles  ;  mais  nous  penchons  pour  la  dernière, 
en  présence  du  texte  daté  d'Amiens  1547  que  nous 
citons  plus  haut. 

7  décembre  1576,  Saint-Quentin.  —  «  Messieurs 
ont  faict  et  font  deffences  aux  joueurs  de  comédies 
et  histoires  de  ceste  ville  de  jouer  en  icelle;  la- 
quelle deffence  a  esté  prononcée  ledict  jour  à  Jacques 
Crespeau   et  Adrian  Mairesse. 

2  juillet  1579,  Amiens.  —  Vie  de  saint  Jacques 
jouée  par  les  habitants,  après  avoir  fait  visiter  la 
pièce  par  les  docteurs  en  théologie.  Ce  qui  prouve 
que  la  ville  est  alors  moins  libérale  qu'en  1538. 

6  juillet  1581,  Amiens.  —  Décision  semblable  pour 
la  vie  de  Tobie. 

1583,  Montdidier.  —  Le  clergé  s'alarme  des  liber- 
tés des  acteurs  et  les  chasse  de  la  ville  ;  mais  cet 
exil  semble  n'avoir  été  que  de  très  courte  durée. 

9  février  1596,  Amiens.  —  Les  comédiens  français 
sont  autorisés  à  jouer  jusqu'au  dimanche  suivant, 
sans  sonner  la  caisse. 

Juin  1625,  Montdidier.  —  Les  représentations  en 
l'honneur  du  passage  de  la  reine  d'Angleterre  attirent 
un  grand  concours  de  spectateurs. 


149 

Auteurs  et  acteurs. 

Bien  petit  est  le  nombre  des  auteurs  dont  les  noms 
Bont  parvenus  jusqu'à  nous.  Nous  avons  vu  à  la 
date  de  1456  que  la  ville  d'Amiens  paya  seize  sols  à 
Guillaume  Sauwalle,  Colinet  Mouret  et  Betremieu 
Midi  pour  avoir  fait  et  joué  sur  chars  quelques 
pièces  qui  divertirent  le  peuple.  Ce  sont  donc  des 
compositeurs,  et  aussi  des  comédiens. 

Beaucoup  de  localités,  et  non  pas  des  plus  gran- 
des, avaient  des  acteurs,  des  «  bandes  de  compai- 
gnons  »  dont  les  noms  nous  sont  malheureusement 
inconnus.  Citons  surtout  Bohain,  Ham,  Liesse, 
Novon  et  Péronne. 

L'importance  politique  et  industrielle  de  ces  villes 
a  singulièrement  varié  depuis  trois  siècles;  mais, 
bien  qu'alors  leur  rôle,  au  point  de  vue  littéraire,  fut 
modeste  il  a  encore  diminué,  sinon  disparu  complè- 
tement :  Bohain,  Liesse  et  Noyon  n'ont  plus  do 
scène;  que  dire  de  celles  de  Ham  et  de  Péronne! 
Cette  décadence  —  toute  relative  d'ailleurs  —  est  fort 
regrettable  ;  elle  est  la  conséquence  de  la  substi- 
tution des  troupes  nomades  aux  bandes  locales  : 
celles-ci  avaient  du  bon.  Quoi  qu'il  en  soit,  bornons- 
nous  à  constater  le  fait  et  à  émettre  le  vœu  de  voir 
redevenir  florissant  et  prospère  en  toutes  nos  villes  de 
Picardie,  si  intelligentes  et  si  bien  faites  pour  saisir 
les  beautés  de  nos  chefs-d'œuvre  littéraires,  le 
Théâtre  jadis  en  honneur  chez  elles  et  depuis  trop 
longtemps  délaissé  ! 

Voici   la  liste  des   acteurs  dont    nous  avons    pu 

retrouver  les  noms  : 

10 


150 

Abbeville 

1549.   Charles  Diicrocq; 
Nicolas  Cache; 
Nicolas  Robert. 

Amiens 

1449.  Jehan  Le  Bourgeois  ; 

Jehan  Lemannier. 
145G.  Betremieu  Midi; 

Colinet  Moiiret; 

Guillaume  Sauwalle. 
1468.  Jehan  Ostren. 
Vers    1490.  Jehan  Fresne; 

Robert  Granthomme. 
1541.   Fillebert. 

1555.  Anthoine  Soene,  enfant  de  Ronain,  en  Dau- 
phiné. 

1559.  Roland  Guibert. 

1560.  Philippe  Douchin; 
Jacques  Macron. 

1561.  Jehan  Poignant,  dit  VAbbé  de  la    Lune. 
1567.   Samuel  Trelescat. 

Chauny 
1529.  Jacques  Delobbe; 

Georges  du  Fraisne  ,   capitaine  de  la   bande 
des  Adventuriers. 

COMPIÈGNE 

1539.  Jehan  Jennesson. 

MONTDIDIER 

1529.  Jacques  Harlé  ; 
Jacques  Platel. 


151 
PiNON 

1529.  Guillaume  Hilleba. 

Saint-Quentin 

1567.  Jacques  Crespeau; 
Adrien  Mairesse. 

SOISSONS 

1517.  Compaignye  des    gens   d'Eglise    nommée  la 

Rhétoricque. 

1525.  Les  Praticiens. 

1529.  Antoine  Barat; 

Robert  Bouche. 

^^\ILLY 

1529.  Les  enfants  Malvisson  ou  Malleduisson. 

En  résumé,  il  existe  des  troupes  (1)  à  Abbeville 
(1549);  Amiens  (1449);  Bohain(1517);  Chauny,où 
nous  voyons  les  compaignons  (1500)  et  les  adventu- 
riers  (1529)  ;  Compiégne  (1539)  ;  Ham,  (1516)  ;  Liesse 
(1518);  Montdidier  (1529);  Noyon  (1501);  Péronne 
(1497);  Pinon  (1529);  St-Quentm,  où  dès  il480  sont 
organisés  les  compagnons  gens  d'église  et  autres 
joueurs  de  personnages,  et  qui  compte  deux  bandes 
en  1501  ;  Soissons,  qui  en  1489  possède  une  troupe 
de  douze  compaignons  tant  d'Eglise  que  séculiers, 
aura  bientôt  plusieurs  bandes  :  la  rhétoricque  et  les 
praticiens;  Vailly  (1518). 

Les  troupes  étaient  assez  nombreuses  et  compre- 
naient en  moyenne  douze  acteurs. 

(1)  La  date  entre  parenthèses  après  le  nom  des  villes,  indique 
Tannée  où  pour  la  première  fois  nous  apparaissent  les  joueurs 
de  farces  ou  moralités. 


152 

C  ensuite. 

En  règle  générale,  la  censure  exerçait  dans  toutes 
les  villes  de  Picardie  son  rigoureux  contrôle  sur 
les  farces  et  moralités.  Dom  Grenier  nous  dit,  il  est 
vrai,  qu'en  1539,  à  Amiens,  les  étrangers  seuls 
y  étaient  soumis;  mais  nous  voyons  qu'en  1579 
elle  s'impose  également  aux  bourgeois. 

Particularités  diverses. 

Les  représentations  avaient  lieu  le  plus  souvent 
en  plein  air,  devant  un  grand  concours  de  peuple. 
Cependant,  elles  se  donnaient  aussi  dans  des  mai- 
sons, notamment  dans  les  tavernes,  et  même  en 
chambre,  ainsi  que  cela  résulte  de  deux  délibé- 
rations (Amiens  1547 ,  Saint-Quentin  1571)  que 
nous  avons  rappelées  plus  haut. 

Lorsque  les  comédiens  et  les  spectateurs  n'étaient 
pas  garantis  par  une  salle  close  et  bien  fermée, 
ils  jouaient  de  jour.  On  peut  signaler,  à  titre 
d'exemple  assez  rare,  ce  fait  qu'à  Amiens,  en 
1464,  pour  célébrer  l'entrée  de  la  reine  Charlotte 
de  Savoie,  il  v  eut  «  toute  la  nuict  chansons  et 
jeux  de  personnage»  dont  la  ville  fut  fort  réjoye.  » 

Enfin  la  partie  dramatique  était  parfois  accom- 
pagnée de  musique  comme  nous  le  voyons  si 
souvent  de  nos  jours  dans  les  concerts. 


Basteleurs,  Jongleurs.  —  Sociétés  burlesques 


- — •\/\r\j\r^ 


ONSiEUR  Charles  Louandre  consacre 
aux  sociétés  burlesques  qui  ont  tant 
amusé  nos  pères  les  lignes  suivantes 
que  nous  lui  empruntons  : 

*  Ces  sociétés,  où  se  révèle  l'esprit  profondément 
ironique  et  le  cynisme  du  moyen-âge,  Couards^ 
Turlupins y  bandes  joyeuses  de  l'abbé  Maugouverne, 
etc.,  avaient  dans  le  Ponthieu  de  nombreux  initiés. 
On  trouve  à  Montreuil  les  Enfants  de  la  Lune\  à 
Abbeville  le  Prince  des  Sots,  mais  quels  étaient  ses 
fonctions  ?  on  l'ignore.  A  Paris,  le  Prince  des  Sots 
présidait  une  troupe  de  baladins  nommés  les  Enfants 
sans  souci.  A  Amiens,  les  fonctions  de  ce  prince,  dit 
M.  Dusevel,  consistaient  à  jouer  tout  le  monde, 
mais  surtout  les  maris  trompés.  Il  parcourait  les 
rues  de  la  ville,  la  tête  affublée  d'un  capuchon  orné 
d'oreilles  d'âne  et  tenant  une  marotte  à  la  main.  Ses 
suppôts  l'accompagnaient  montés  sur  des  manne- 
quins d'osier  en  guise  de  chevaux,  dont  ils  tenaient 
la  queue  au  lieu  de  bride  :  l'enseigne  ou  drapeau  de 
cette  troupe  portait  cette  inscription  : 


154 

Stultorum  infini  tus  est  minier  us  (1). 

«  On  peut  conclure  de  là  que  telles  étaient  aussi 
à  Abbeville  les  principales  attributions  de  ce^Der- 
sonnage. 

«  Le  prince  des  sots  de  cette  ville  donnait  quelques 
fois  de  très  grants  et  très  notables  dîners  à  ses  con- 
frères d'Amiens.  Le  prince  des  amoureux  de  Paris 
envoyait  aussi  son  poète  ou  son  messager  inviter  à 
sa  fête,  qui  se  célébrait  le  fmai,  les  sociétés  joyeuses 
d'Abbeville. 

a  On  trouve,  dans  l'hôpital  de  Rue,  une  confrérie 
de  vingt-cinq  personnes  dont  le  chef  avait  le  titre  de 
Souverain  Evêque  de  Rue]  à  Abbeville,  un  autre 
évêque,  VEcâque  des  Innocents)  il  était  élu  soit  par 
les  enfants  de  chœur  de  l'église  collégiale  de  Saint- 
Vulfran,  soit  par  les  chanoines  eux-mêmes.  Cet 
évêque,  dans  le  Ponthieu  comme  ailleurs,  imitait 
les  évêques  véritables  qui  jouissaient  du  droit  de 
battre  monnaie,  et  qui  en  faisaient  des  distributions 
lors  de  leur  première  entrée  dans  leur  église.  » 

Les  fêtes  qu'offraient  les  princes  des  sots  étaient 
très  goûtées  dans  toute  la  Picardie;  il  n'est  pas  une 
ville  qui  n'ait  eu  ses  Fous  ou  autres  associations 
du  même  genre. 

Nous  pourrions  en  fournir  de  nombreux  exemples, 
mais  nous  préférons  nous  borner  à  la  citation  que 
nous  venons  de  faire;  car  si  ces  associations  ont 
contribué  au  divertissement  du  peuple  par  leurs 
réjouissances  publiques,  elles  n'appartiennent  guère 
plus  au  théâtre  que  le  carnaval  et  autres  fantaisies 

(1)   Histoire  d'Amiens,  t.  I",  p.  513. 


^   l"  %* 

loo 

plus  OU  moins  gaies,  plus  ou  moins  lugubres  sur 
lesquelles  il  ne  nous  appartient  pas  d'insister  ici  ; 
nous  devions  les  signaler  d'un  mot,  dans  leur  en- 
semble générique,  et  c'est  ce  que  nous  venons  de 
faire.  Ne  nous  y  attardons  pas  pas  davantage  et  arri- 
vons aux  «  basteleurs  et  jongleurs.  » 

Il  s'agit,  cette  fois  encore,  de  gens  qui  ne  ressor- 
tissent  pas  directement,  absolument  au  théâtre,  mais 
qui  cependant  ne  sauraient  être  oubliés  puisqu'ils 
donnaient  des  spectacles,  grossiers  et  vulgaires  si 
l'on  veut,  pour  la  plus  grande  joie  de  nos  aïeux.  Ce 
sont  les  prédécesseurs  de  nos  modernes  acrobates, 
équilibristes  et  faiseurs  de  tours  que  l'on  rencontre 
avec  leurs  baraques  dans  les  foires,  s'ils  sont  riches 
(richesse  bien  relative  !),  et  le  plus  souvent  au  grand 
air,  en  plein  soleil,  sur  les  places  publiques,  ne 
tirant  d'un  chacun  d'autre  rétribution  que  les 
quelques  sous  jetés  par  la  bonne  volonté  ou  la  pitié 
des  spectateurs. 

La  Picardie  a  été  le  berceau  de  ces  malheureux. 
C'est  à  Chauny  que  nous  allons  surtout  les  voir  dans 
leur  curieuse  organisation,  grâce  à  une  étude  fort 
originale  que  leur  a  consacrée  M.  Edouard  Fleury 
dans  notre  revue  du  Verniandois  (1873  et  1874). 

Rabelais  raconte  que  «  Gargantua  allait  voir  les 
basteleurs,  trajectaires  (faiseurs  de  tours,  joueurs  do 
goblets)  et  thériacleurs  (charlatans,  vendeurs  de 
drogues)  et  considérait  leurs  gestes,  leurs  ruses,  leurs 
soubressaulx  et  beau  parler,  «  si ngidiè  renient  de  ce  ulx 
de  Chauny  en  Picardie,  car  ils  sontjde  nature  grands 
jaseurs  et  beaux  bailleurs  de  balivernes  en  matière 
de  cinges  verds.  » 


156 

Cinges  verds  !  N'est-ce  pas  là  l'origine  de  ce  so- 
briquet :  les  Singes  de  Chauny,  que  les  habitants  de 
cette  ville  durent  à  l'habileté  et  à  la  souplesse  extraor- 
dinaires de  quelques-uns  des  leurs,  sobriquet  qui  se 
perpétua  longtemps  et  dont  la  cité  n'a  pas  encore 
oublié  le  souvenir. 

Ainsi,  au  xvi^  siècle,  les  jongleurs  étaient  cé- 
lèbres; depuis  de  longues  années,  d'ailleurs,  ils  jouis- 
saient d'une  grande  réputation,  et,  dans  le  catalogue 
de  la  collection  Joursenvault  on  lit  : 

«  Analyse  d'une  quittance  de  Mathieu  Lescureur, 
basteleur,  demeurant  à  Chauny,  par  laquelle,  le  12 
septembre  1414,  ^lathieu  Lescureur  reçoit  45  sols 
tornois  pour  ce  qu'il  a  joué  audit  Chauny  devant 
]\I.  de  Guyenne  et  le  duc  d'Orléans,  de  jeux  et  esba- 
tement,  lui  et  trois  de  ses  enfants.  » 

Cette  quittance  si  précieuse  fut  achetée  par  l'Etat  et 
conservée  dans  la  Bibliothèque  du  Louvre.  Elle  périt 
avec  toutes  les  richesses  de  cette  Bibliothèque  lors  de 
l'incendie  de  la  Commune  (1871);  mais  elle  avait  été 
copiée  et  son  texte  a  été  publié  par  ^L  Fleury  à  qui 
nous  l'empruntons  : 

«  Je  Hugues  Périer,  secrétaire  de  Mgr  le  duc 
d'Orléans,  certiffie  à  tous  qu'il  appartiendra  que 
aujourd'hui,  en  ma  présence,  M^  Pierre  Sauvage, 
secrétaire  de  mond.  Seigneur,  a  baillié  et  délivré  à 
Mathieu  Lescureur,  basteleur,  demeurant  à  Chauny, 
la  somme  de  quarante-cinq  sols  tournois  que  mondit 
Seigneur  lui  a  donnée  pour  ce  qu'il  a  joué  audit  lieu 
de  Chauni  devant  Mgr  de  Guyenne  et  mondit  Sei- 
gneur, de  jeux  et  esbattement,  lui  et  trois  .sesenfans» 


157 

de  laquelle  somme  de  XLV  s.  dessus  dite  led. 
Mathieu  s'est  tenu  pour  content  et  en  quicte  ledit 
maistre  Pierre  et  tous  aultres.  Tesmoin  mon  seing 
manuel  cy  mis  à  Noyon,  le  XIP  jour  de  septembre 
l'an  mil  cccc  et  quatorze.  Perrier.  » 

Le  nom  du  basteleur  est  à  remarquer.  Ainsi  que 
le  dit  fort  justement  M.  Fleury  «  un  défaut  de  cons- 
titution naturelle  ou  de  caractère,  une  infirmité  ou 
une  qualité  remarquables  imposèrent  pour  toujours 
un  nom  propre  ou  distinctif  de  famille  à  des  gens 
qui,  jusque-là,  n'avaient  eu  qu'un  nom  de  baptême 
auquel  ils  ajoutaient  souvent  celui  de  leur  ville  natale 
ou  de  leur  province.  »  C'est  à  sa  souplesse,  à  son 
agilité  que  Mathieu  Lescureur  (l'écureuil)  dût  ce  nom 
qui,  après  lui,  resta  dans  sa  famille. 

«  Aujourd'hui  môme,  si  Chauny  ne  fournit  plus 
Paris  et  la  Province  de  saltimbanques  et  bateleurs, 
une  autre  commune  du  département  de  l'Aisne  a 
hérité  de  cette  spécialité  de  «  Cinges  verds.  »  C'est 
Bonneil,  petite  commune  de  l'arrondissement  et  du 
canton  de  Château-Thierry,  village  qui  a  eu  aussi 
son  surnom  et  dont  les  habitants  ont  reçu  le  sobri- 
quet assez  mal  sonnant  de  Les  Scdots  de  Bonneil. 

«  Depuis  longtemps,  paraît-il,  de  ce  village  sortaient 
des  bandes  ou  familles  de  gens  qui  courent  les  foires 
de  toute  la  contrée,  et  même  vont  au  loin,  montrant 
des  spectacles  ambulants,  promenant  des  chevaux 
de  bois,  des  lanternes  magiques,  faisant  tirer  des 
loteries  et  des  blanques.  Pourquoi  ces  habitudes 
nomades  et  de  saltimbanquisme  à  Chauny  pendant 
le  moyen-âge,  à  Bonneil  dans  les  temps  modernes? 


158 

Explique  qui  pourra  cette  originalité,  cette  bizarrerie 
de  nos  mœurs  locales.  (1)  » 

Les  basteleurs  de  Chaunv  se  réunirent  en  société, 
ou  corporation  sous  le  titre  de  Trompettes  Jon- 
gleurs. Estienne  Pasquier,  en  ses  Recherches  de 
France^  (2)  après  avoir  donné  l'étymologie  et  le 
sens  primitif  de  ce  mot  ajoute  «  ...  et  de  fait,  il 
semble  que,  de  notre  temps,  il  y  en  eut  encore 
quelques  remarques,  en  ce  sens  que  le  mot  de 
«  jouingleur  »  s'estant  par  succession  de  temps 
tourné  en  bastelage,  nous  avons  veu,  en  nostre 
jeunesse,  les  jouingleurs  se  trouver  en  certain 
jour,  tous  les  ans,  en  la  ville  de  Chaulny  'en 
Picardie  pour  faire  monstre  de  leur  mestier  devant 
le  monde  à  qui  mieux  mieux,  et  ce  que  j'en  dis 
icy  ce  n'est  pas  pour  vilipender  aucuns  rimeurs, 
mais  pour  monstrer  qu'il  n'y  a  chose  si  belle  qui 
ne   s'anéantisse  avec    le  temps.  » 

Cette  assemblée  était  motivée  par  un  hommage 
que  la  confrérie  devait,  au  nom  de  l'abbaye  de 
Saint-Elov-Fontaine,   au  bailli   de  Chaunv. 

Donc,  le  premier  lundi  du  mois  d'octobre  de 
chaque  année,  une  foule  considérable  se  pressait 
aux  portes  de  la  ville.  «  On  y  voyait  autant 
d'animaux  que  d'hommes.  Là  s'entassaient  les 
viéleux,  les  joueurs  de  cornemuse  et  de  trompettes, 
les  conducteurs  d'ours,  de  chiens,  de  singes,  les 
sauteurs  de  corde,  les  avaleurs  de  piques,  les 
escamoteurs,    tous   en   costumes   du   métier,    tous 

(1)  Edouard  Fleury.  Les  Singes  de  Chauny,  1873. 

(2)  1561-156». 


159 

vêtus  d'oripeaux  à  paillons  ou  de  guenilles  en 
loques,  tous  criant,  chantant,  hurlant,  échangeant 
des  témoignages  de  joie  en  se  retrouvant  après 
l'absence,  toute  cette  Bohème  du  temps  que  le 
burin  de  Callot  bientôt,  et  plus  tard  la  plume  de 
Victor  Hugo  devaient  immortaliser.  (1)  »  Quand 
tout  le  monde  était  au  grand  complet,  rangé  sur 
deux  files,  les  portes  de  la  Ville  s'ouvraient  et 
le  cortège  entrait.  En  tête,  les  trompettes,  fifres  et 
vièles,  puis  un  chien,  le  meilleur  danseur  de 
la  troupe,  ensuite  deux  dignitaires  de  la  corpo- 
ration portant  un  énorme  pâté,  enfin  tous  les 
basteleurs.  C'était  dans  Chauny  un  spectacle 
curieux,  qui  attirait  une  foule  considérable.  Quand 
on  avait  défilé  à  travers  les  rues,  que  l'hommage 
du  pâté  avait  été  fait  au  lieutenant  du  roi,  le 
divertissement  commençait.  Le  chien  savant,  celui 
que  nous  venons  de  voir  ouvrir  la  marche, 
s'avançait  revêtu  de  son  costume  de  gala,  et  suivi 
de  son  maître  qui  devait  copier  tous  ses  gestes, 
tous  ses  mouvements.  C'était  une  danse  bizarre, 
insensée ,  des  poses  inattendues  et  grotesques , 
tout  ce  qui  peut  amuser  et  faire  rire  les  badauds 
assemblés. 

Mais  tout  a  une  fin  en  ce  monde.  Le  pauvre  chien 
fatigué  s'arrêtait,  se  couchait,  et  alors  commençait 
la  seconde  partie  de  la  fête. 

Ce  qui  se  passait  alors  n'était  pas  absolument  d'un 
goût  exquis  et  pourra  choquer  les  délicats;  mais 
pour  peu  aimable  que  soit  la  musique  inaccoutumée, 

(1)  Ed.  Fleury,  oj).  cit. 


160 

étrange,  qui  se  faisait  alors  entendre,  est-ee  une 
raison  pour  ne  pas  la  signaler  au  lecteur  ?  Evidem- 
ment non.  «  Lorsque  la  foule,  qui  savait  ce  qui  allait 
se  passer,  se  taisait  d'anxiété  et  attendait  fré- 
missante, le  maître  du  chien  se  posait  devant  le 
Bailly,  le  saluait  profondément  et...  se  donnant  un 
coup  sec  sur  l'abdomen,  crepitabat.  Si  le  succès 
était  immédiat  et  sonore,  la  foule  éclatait  en  applau- 
dissements qui,  comme  un  roulement  de  tonnerre, 
portaient  le  bruit  de  l'exploit  à  toute  la  ville.  Après 
le  maître  du  chien,  toute  la  corporation  s'avançait 
homme  par  homme.  Bon  gré,  mal  gré,  il  fallait 
s'exécuter  au  bruit  des  rires  et  des  claquements  de 
mains  si  la  réussite  était  parfaite,  des  murmures  si 
l'effet  était  médiocre,  des  quolibets  et  sifflets  si  mes- 
ser  Gaster  se  refusait  à  rendre  un  hommage  lige  et 
bruyant  au  lieutenant  du  roi  en  la  forme  obligée.  (1)  » 
Les  sauts  et  les  danses  terminaient  cette  cérémonie 
après  laquelle  les  artistes  allaient  entendre  la  messe 
à  l'abbave. 

Cet  usage  bizarre,  singulier,  resta  en  vigueur  et 
fut  rigoureusement  observé  jusqu'au  milieu  du 
xvif  siècle  ;  après  quoi,  il  tomba  en  désuétude  et 
finit  par  disparaître  avec  les  trompettes  jongleurs. 

Les  Picards  n'étaient  pas  les  seuls  basteleurs  qui 
fussent  applaudis  dans  notre  contrée. 

En  1484,  un  sieur  Guyot-bon-corps,  né  en  Alle- 
magne, reçoit  de  la  municipalité  d'Amiens  17  sols 
pour  ses  tours  de  souplesse. 

M.   Dubois  qui  cite   ce   fait,    le  fait  précéder  de 

(1)  E.  Flkury,  ibid. 


161 

ees  mots  «  les  basteleurs  étaient  inventés  à  cette 
époque  »  ;  il  y  a  même  beau  temps  qu'ils  existaient 
puisqu'on  1414  ceux  de  Chauny,  nous  venons  de  le 
voir,  étaient  déjà  célèbres. 

En  1494 ,  Pierre  Poulainville  danse  devant  les 
magistrats  d'Amiens  et  leur  montre  des  «  bestes 
estranges  »,  sans  doute  des  ours  et  des  singes; 
on  lui  accorde  une  gratification  de  34  sols. 

Enfin  en  1517,  le  jour  des  Karesmaux,  on  donne 
huit  sols  à  ]\P  Gonnyn,  joueur  de  passe-passe. 

De  nombreux  basteleurs  et  acrobates  durent,  dans 
les  villes  de  notre  province,  réjouir  le  peuple;  mais 
la  chronique  n'a  pas  daigné  nous  conserver  le  sou- 
venir  de  leurs  faits  et  ^restes. 


TROISIÈME    PARTIE 


•»•<• 


JONGLEURS,  TROUVÈRES  &  MENESTRELS 


TROUVÈRES    ET   MÉNESTRELS 


l'origine,  les  jongleurs  n'étaient  pas  de 
simples  acrobates  comme  ceux  de 
Chauny  ;  Pasquier  a  pris  soin,  et  bien 
d'autres  avec  lui,  de  nous  dire  qu'ils 
formaient  cette  nombreuse  légion  de 
poètes  connus  sous  les  noms  divers  de  troubadours, 
trouvères,  etc.  Ils  existaient  bien  avant  les  auteurs 
des  Mystères,  et  ils  occupent,  dans  l'histoire  litté- 
raire du  moyen -âge  un  rôle  important  autant 
qu'honorable. 

Les  trouvères^  leur  titre  l'indique  assez^  créaient, 
inventaient  la  matière  du  roman  ou  de  la  ballade  et 
la  composaient.  C'étaient   donc   des  poètes.  Parfois 

et    allaient  de  ville  en  ville 

11 


aussi  ils   voyageaient 


166 

faire  connaître  leurs  œuvres.  On  donne,  cependant, 
la  même  qualification  à  des  baladins  d'un  ordre  très 
inférieur. 

Les  ménestrels  étaient  les  chanteurs,  les  musiciens 
qui  déclamaient,  en  s'accompagnant  sur  leurs  instru- 
ments, les  compositions  des  trouvères. 

Tantôt  ils  étaient  aux  gages  d'une  cité  ou  d'un 
seigneur;  tantôt  ils  parcouraient  la  France,  deman- 
dant de  château  en  château  le  pain  quotidien...  et 
quelque  chose  avec.  «  La  plupart  des  dits  de  mé- 
tier, faits  pour  être  récités  devant  les  gens  des  cor- 
porations, se  terminent  par  un  appel  à  la  muni- 
ficence de  ceux  qui  écoutent  le  jongleur  : 

Quant  de  ce  conte  orront  la  fin, 
Qu'ils  donnent  ou  argent  ou  vin 
Tout  maintenant  et  san-s  répit. 

«  Mais  les  exemples  les  plus  curieux  sont  ceux  que 
l'on  trouve  dans  le  poème  de  Huo/i  de  Bordeaux.  Une 
première  fois,  le  ménestrel  s'interrompt.  Il  se  fait 
tard,  et  il  est  las;  il  congédie  ses  auditeurs,  et  leur 
donne  rendez-vous,  pour  entendre  la  fin  du  récit,  au 
lendemain  après-diner  : 

Segnor  preudomme,  certes  bien  levées, 

Près  est  de  vespre,   et  je  suis  moult  lassé. 

Or,  vous  proi  tous,  si  cier  con  vous  m'avès, 

Ni  Auberon,  ni  Huon  le  membre. 

Vous  revenès  demain,  après  disner. 

Et  s'alons  boire,  car  je  l'ai  désiré... 

Et  si  vous  proi  ascuns  m'ait  apporté 

U  pan  de  sach  émise  une  maille  noué, 

Car  en  ces  poitevines  a  por  de  lageté 

Avers  fu  et  escars  qui  les  fit  estorer. 

Ne  qui  ains  les  donna  à  courtois  ménestrel. 


167 

«  Un  peu  plus  loin,  il  s'interrompt  de  rechef  pour 
renouveler  sa  recommandation,  qui  n'avait  pas,  à  ce 
qu'il  paraît,  produit  un  effet  suffisant  : 

Or,  faites  pais,  s'il  vous  plaist  escoutés, 

Si  vous  (lirais  cançon,  si  vous  volés... 

Me  cançon  ai  et  dite  et  devisé. 

Se  ne  m'avez  gaire  d'argent  donné  ; 

Mais  saciés  bien,  se  Dix  me  doinst  santé, 

Ma  cançon  tost  vous  ferai  definer. 

Tous  chiaux  escumenie,  de  par  m'atorité, 

Du  pooir  d'Auberon  et  de  sa  disnité. 

Qui  n'iront  à  lour  bourses  pour  me  fane  doner. 

«  Enfin  il  termine  le  roman  en  souhaitant  le 
paradis  à  ceux  qui  lui  ont  fait  part  de  leurs 
deniers. 

«  Le  passage  que  nous  venons  de  citer  montre 
que  le  ménestrel  était  accompagné  de  sa  femme, 
qui  tenait  le  bureau  et  recevait  les  dons  des  audi- 
teurs. Peut-être  l'aidait-elle  aussi  dans  sa  tâche  et 
le  suppléait-elle  au  besoin ,  car  nous  savons ,  par 
un  règlement  de  1321  adjoint  au  Liore  des 
métiers,  d'Etienne  Boileau  que,  à  côté  des  jon- 
gleurs ménétriers,  il  y  avait  des  jongleresses  et 
ménestrelleSy  quoique  ce  cas  ne  se  soit  produit, 
selon  toute  vraisemblance,  d'une  façon  régulière 
et  suivie,  qu'assez  tard ,  dans  les  plus  basses 
régions   et  dans  la   décadence  de  l'art.  (1)  » 

Au  xiif  siècle  un  jongleur  devait  savoir  «  bien 
inventer,  bien  rimer,  bien  proposer  un  jeu  parti; 
jouer  du  tambour  et  des   cymbales,  faire    retentir 

(1)  Victor  Fournel.  Les  spectacles  populaires. 


1G8 

la  symphonie,  jeter  et  retenir  de  petites  pommes 
avec  les  couteaux,  imiter  le  chant  des  oiseaux, 
faire  des  tours  avec  des  corbeilles,  faire  sauter  à 
travers  quatre  cerceaux,  jouer  de  la  citole  (1)  » 
que  sais-je  encore?  Quelques-uns  étaient  accom- 
pagnés d'animaux  savants,  d'ours  dansant  et 
faisant  le  mort,  de  truies  qui  filaient,  d'où  cette 
enseigne  de  cabaret  :  à  la  truie  qui  file  prise  dans 
maintes  villes,  d'où  encore  et  partant,  le  nom  de 
rue  de  la  truie  qui  file  donné  à  quelques  voies 
dans  les  cités  de  Picardie,  St-Quentin  notamment. 

Il  arrive  souvent  que  les  ménestrels  se  réunirent 
en  troupes,  «  les  trouvères  s'adjoignaient  des  jon- 
gleurs pour  remplir  les  entr'actes  par  des  tours 
de  leur  métier,  et  tous  parcouraient  ainsi  la  France, 
avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants.  Une  ménestradie 
bien  composée  avait  ses  poètes,  ses  musiciens  et 
chanteurs,  ses  farceurs  et  saltimbanques.  Les  plai- 
sirs du  spectateur  étaient  aussi  des  plus  variés,  et, 
après  avoir  entendu  une  chanson  de  geste  et  un 
concert  de  harpe,  il  se  reposait  en  écoutant  les 
quolibets,  en  contemplant  les  grimaces  du  jongleur 
et  les  gentillesses  du  chien  savant.  »  Ces  bandes 
menèrent  la  vie  précaire  des  comédiens  illustrés  par 
Scarron  ;  c'est  chez  eux  que  nous  trouvons  le  germe 
des  troupes  nomades  qui  succéderont  au  xvii^  siècle 
aux  troupes  locales  pour  faire  place  ensuite  aux 
troupes  privilégiées. 

Les  corporations  de  ménétriers,  abohes  par  l'édit 
de  1776,  avaient  depuis  longtemps  cessé  d'exister  et 

(1)  Chéruel,  Dictionnaire  des  institutions.  V°  Jongleur. 


169 

surtout  d'être  en  honneur  ;  car  avant  de  périr  officiel- 
lement elles  étaient  mortes  de  la  pire  des  morts,  qui 
n'est  pas  le  trépas  et  qui  n'est  plus  la  vie  :  elles  se 
survivaient  au  milieu  de  l'indifférence  générale  pro- 
voquée par  leur  décadence. 

La  Picardie,  est-il  besoin  de  le  dire,  aimait  trop  les 
plaisirs  du  théâtre,  la  satisfaction  et  le  délassement 
de  l'esprit  pour  ne  pas  accueillir  favorablement  les 
ménestrels;  elle  fit  plus,  elle  en  éleva  et  les  instrui- 
sit, comme  nous  le  verrons  plus  loin.  Ainsi  que  nous 
aurons  à  le  remarquer  dans  le  cours  de  ce  travail, 
il  est  plus  d'un  poète,  né  dans  la  province,  qui  lui 
fait  honneur  par  son  talent  et  la  loyauté  de  son 
caractère. 

Nous  savons  que  «  les  ménétriers  étaient  fort  à 
la  mode  en  Picardie  aux  xiv%  xv'  et  xvf  siècle.  Non- 
seulement  les  princes,  les  seigneurs,  les  villes  en 
avaient  à  leur  service,  mais  aussi  les  églises.  On  ne 
se  faisait  point  scrupule  de  faire  ces  jeux  dans  le 
chœur  et  de  les  remplir  même  de  bouffonneries  ;  ce 
qui  porta  le  chapitre  d'Amiens  à  empêcher,  non  les 
représentations,  mais  les  impertinences  qui  les  ac- 
compagnaient. Nous  lisons  dans  d'anciens  comptes 
de  l'abbaye  de  Corbie,  du  temps  de  l'abbé  Hugues 
de  Ver,  au  chapitre  des  mises  de  l'an  1325  poiw  cour- 
toisies faites  à  ménestreux  le  joui'  du  Saint- Sacre- 
ment. De  l'an  1327  pour  courtoisies  à  un  ménestrel. 
De  l'an  1345  :  Courtoisies  à  ménestreux  le  jour  du 
Sacrement  et  de  V Ascension.  Item  :  A  plusieurs 
ménestreux  et  joueurs  d'intregues  (intrigues).  De 
l'an  1346  :  Courtoisies  à  deux  ménestreux  le  jour 
de  Saint-Pierre.  Item.'  A  plusieurs  ménestreux.  De 


170 

l'an  1347;  Courtoisies  à  deux  ménestreux  qui  furent 
à  VOst  avec  Monsieur  (y^hhe).  Les  anciens  comptes 
de  l'Hôtel-de-Ville  d'Amiens,  celui  de  1389  entre 
autres,  nous  apprennent  qu'à  Jean  Boistel  ménestrel 
pour  lui  et  ses  compaig/ions,  qui  as  Jour  de  V Ascen- 
sion et  as  jour  de  Dieu  furent  as  procession  as 
dis  jour j  là  u  ils  juerent  de  leur  métier^  par  ce  a 
euls  donné  dix  sols  (1).  » 

L'évêque  Jean  de  Bar,  dans  un  dénombrement 
adressé  au  roi  en  1465,  dit  que  le  théâtre 
était  si  en  faveur  dans  la  ville  de  Beauvais  que  les 
évêques,  pour  avoir  une  troupe  expérimentée,  avaient 
formé  un  fief  exprès,  surnommé  fief  de  la  Jonglerie. 
Donnons  de  suite,  et  pour  n'y  plus  revenir,  les 
curieux  détails  que  nous  fournit  Dom  Grenier.  «  Il 
est  mention  de  ce  fief  dans  les  actes  délibératifs  du 
chapitre  des  13  et  26  juillet  1390.  Son  possesseur 
était  tenu  de  chanter  ou  faire  chanter  dans  le 
Cloître  de  la  Cathédrale,  aux  fêtes  de  Noël,  de 
Pâques  et  de  la  Pentecôte,  des  gestes,  c'est-à-dire  de 
représenter  des  pièces  relatives  au  mystère  du  jour 
depuis  la  fin  de  primes  jusqu'à  l'évangile  de  la 
grande  messe,  et  personne  ne  pouvait  chanter  gestes 
sans  sa  permission.  Il  paraît  par  deux  actes  capitu- 
laires,  l'un  du  dernier  octobre  1401,  l'autre  du  ven- 
dredi 2  novembre  1402,  cju'il  jouait  aussi  dans  le 
Chapitre  :  «  scientera  ludere  cuni  viola  in  veteri  Capi- 
tulo  historias  de  gestis.  »  On  voit  par  un  acte  de  noto- 
riété du  29  mai    1452  que  le  mystère  et  le  jeu  de 


(1)  Dom  Grenier,  Introduction   à   THistoire  de  la  Picardie, 
page  401. 


171 

St-Picrre  furent  faits-  cette  année  sur  la  place  entre 
la  Cathédrale  et  l'Evêché,  et,  par  un  acte  capitulairo 
des  chanoines,  du  2b  septembre  153G,  qu'ils  firent 
donner  trente  sols  de  gratification  aux  acteurs  qui 
avaient  joué  devant  la  porte  de  l'église  :  «  operantibas 
in  januis  Ecclesiœ  menestrionihus  clantur  pro  vivo 
30  s.  »  Enfin,  le  môme  cha])itre  étant  devenu  pro- 
priétaire du  Fief  de  la  Jonglerie,  transigea  pardc- 
vant  Nicolas  Leuillier,  garde  du  sceau  de  la  prévôté 
d'Augy,  le  10  août  1579,  avec  Pierre  Gavant,  mar- 
chand, possesseur  de  ce  fief,  sis  audit  Beauvais, 
comme  «  étant  tenu  jouer  et  faire  jouer  et  sonner 
instrument  au  jour  de  Saint-Pierre,  au  mois  de  juin 
et  aux  quatre  fêtes  au  devant  de  ladite  Eglise  »,  et 
promet  de  lui  payer  au  jour  de  Saint-Pierre  vingt 
sols  parisis,  francs  de  tout,  au  lieu  de  quarante  (1)  » 

Mais  revenons  au  cœur  de  la  Picardie,  à  la  contrée 
dont  la  dénomination  est  certaine,  incontestable,  et 
reprenons  l'ordre  chronologique  des  faits  inter- 
rompu un  instant  par  le  texte  si  intéressant  que 
nous  venons  de  rappeler. 

Nous  allons  trouver  partout  le  même  sentiment  à 
l'égard  des  trouvères,  des  poètes  et  des  jongleurs. 
C'est   ainsi  que  M.  Ch.  Louandre  nous  dit  : 

a  Les  ménestrels  tiennent  aussi  leur  place  dans 
la  culture  littéraire  du  pays.  Comme  toutes  les 
bonnes  gens  du  Moyen-Age,  les  Abbevillois  aimaient 
les  histoires  des  seigneurs  anchiens^  et  le  jour  des 
Caresmiaux  la  foule ,  après  avoir  pris  part  aux 
jeux   de  la    cholle  ou   de  l'arbalète  dans    le    bois 

(1)    DoM  Grenier,   op.  cit.  p.  405. 


172 

d'Abbeville,  se  rendait  autour  de  la  fosse  aux  bal- 
lades pour  entendre  les  chanteurs  en  place  lire  ou 
chanter  leurs  romans.  Les  ménestrels,  pour  s'ins- 
truire et  charmer  les  bourgeois,  allaient  aux  frais 
de  l'échevinage  aux  écoles  de  Beauvais,  de  Soissons 
et  de  Saint  -  Orner  apprendre  des  chansons  nou- 
velles (1).  Les  seigneurs,  dans  les  longs  ennuis  du 
château  féodal,  s'amusaient,  comme  le  peuple,  de  la 
poésie  et  du  chant.  Les  comtes  et  les  barons  du  Pon- 
thieu  avaient  des  ménestrels  en  titre  d'office.  Gibert 
de  ^lontreuil  était  sans  doute  ,  au  xiif  siècle,  le 
ménestrel  de  Marie,  comtesse  de  Ponthieu,  puisque 
c'est  pour  distraire  cette  princesse  qu'il  écrivit  le 
roman  de  la  Violette  ou  Gérard  de  Neoers.  Ce 
roman,  l'une  des  plus  gracieuses  productions  du 
moyen  âge,  est  dédié  à  la  comtesse  Marie.  C'est  pour 
plaire  à  cette  noble  dame. 

Qui  tant  set  et  tant  valt, 

la  meilleure  et  la  plus  belle  des  créatures,  simple, 
sage,  sans  orgueil,  gracieuse  pour  tous,  que  Gibert 
raconte  sa  charmante  histoire;  et  le  désir  de  plaire 
à  la  comtesse  avait  heureusement  inspiré  le  ménes- 
trel, car  son  roman,  écrit  en  vers,  eut  au  xv°  siècle 
les  honneurs  d'une  traduction  en  prose.  Boccace 
en  tira  le  sujet  de  la  neuvième  nouvelle  de  la 
deuxième  journée  du  Décaniéron^  et  la  Cyinbeline 
de  Shakespeare  en  reproduit  aussi  l'idée.  » 

Les  nobles,  bien  que  généralement  illettrés,  four- 
nissent  aussi   quelques   poètes.    «    On  a   de   Jean, 

(1)  Argentiers,  1422,  28,  31,  35.  Après  cette    époque,  il  n'est 
plus  fait  mention  des  ménestrels  (Ch,  Louandre). 


173 

comte  de  Dreux  et  seigneur  de  Saiiit-Valery,  des 
jeux  partis  ou  débats  en  vers  sur  l'amour.  Comme 
les  jongleurs  et  les  trouvères,  il  avait  disputé  la 
couronne  aux  pays  d'amour  et  il  est  qualifié  li  Rois 
dans  les  manuscrits  qui  renferment  ses  poésies.  » 
Charles  d'Orléans,  l'époux  de  Marie  de  Cléves, 
seigneur  de  Chauny  et  Coucy  était  poète  ;  bien 
d'autres  encore. 

Parmi  ceux-ci,  il  faut  surtout  signaler  Blondiau 
de  Néele  qui  sut,  tout  en  restant  Français  et  patriote, 
être  l'ami  fidèle  et  dévoué  du  roi  d'Angleterre, 
Richard  Cœur-de-Lion  ;  il  découvrit  la  prison  où 
ce  monarque  était  renfermé,  et  hâta  ainsi  sa  déli- 
vrance. Il  est  chanté  dans  le  célèbre  opéra- 
comique,  si  populaire  au  xviii^  siècle,  qui  ren- 
ferme le  passage   :   0  Richcu\l^  ô  mon  roi^  etc. 

Blondiau  de  Néele  est  plus  connu  sous  le  nom 
de  Blondel  de  Nesle.  Quelle  que  soit  la  localité 
qui  lui  a  donné  le  jour  :  Nesle  ou  Noyelle,  il  est 
certain  qu'il  est  né   en   Picardie  (1). 

Nous  regrettons  vivement  que  cette  figure  curieuse 
et  intéressante  n'appartienne  qu'incidemment  au 
théâtre;  car  elle  mériterait  mieux  qu'une  simple 
mention. 

Les  ménestrels  nous  rappellent,  écoutons-les  : 
aussi  bien  sommes-nous  en  présence  d'une  série  de 
délibérations  de  la  municipalité  d'Abbeville,  citées 
par  Dom    Grenier  et  M.  Louandre,  et  de  quelques 


(1)  Voir  à  ce  sujel  la  remarquable  notice    de  M.   Prosper 
TarbÉ;  en  tête  des  Poésies  de  Blondel  de  Néele,  Reims,  1862. 


174 

autres  textes    qui  vont    nous    fournir    des   détails 
dignes  d'être  notés. 

Tout  d'abord  nous  lisons  :  «  As  ménestriels 
par  courtoisie  à  eulx  faicte  des  grâces  de  la  ville, 
le  jour  de  Pentecouste,  qui  cornoient  au  Puy- 
d' Amour,  pour  l'honneur  et  estât  d'icelle  ville...  »; 
puis,  en  suivant  l'ordre  chronologique,  nous  trou- 
vons : 

En  1346,  l'un  des  ménestrels  d'Abbeville  reçoit 
4  sols  pour  avoir  canté  el  grand  praiel  au  bos, 
un  aultre  5  sols  pour  y  avoir  veillé  et  canté  son 
rouman.  Mêmes  décisions  se  rencontrent  aux  dates 
de  1340   et  1390. 

1397,  Abbeville.  —  A  Jehan  de  Dormans  «  chan- 
teur en  plache,  qui  payé  lui  ont  esté  pour  se  paine 
d'avoir  canté  au  bos  et  lut  aux  boines  gens  les  his- 
toires de  son  roman,  le  jour  des  Quaresmiaux 
devrain  passé...  V  sols.  »  Nombreux  dons  du  même 
genre  sont  mentionnés  aux  comptes  des  Argentiers. 

1401.  —  A  Jehan  Torne,  chanteur  en  place,  qui 
payés  li  ont  esté  de  don  à  li  faict  des  grâces  de  le 
ville,  par  courtoisie  à  li  faicte,  pour  se  paine  et  travail 
qu'il  eut  de  canter  en  son  romans  des  istoires  des 
seigneurs  anchiens^  le  jour  des  Quaresmiaux,  au 
bois  d'Abbeville,  paravant  le  cholle  commenchiée... 
V  sols.  » 

1428.  —  <5  Aux  ménestrès  de  M.  de  Fosseux  la 
some  de  seize  solz,  aux  ménestrès  de  M.  le  vidame 
d'Amiens,  12  sols  parisis.  » 

Quatre  ans  plus  tard,  il  est  encore  accordé  :  «  aux 
ménestrès  le  vidame  d'Amiens,  aux  ménestrès  de 


175 

M.  de  Fosseux  et  de  la  ville  d'Amiens  ;  aux  menes- 
très  de  M.  de  Croy,  au  Possement  et  trompette  de 
M.  d'Antoning,  et  à  Pierre  Yrard,  ménestrel,  à  chas- 
cun  d'eulx  ung  doudrecq  qui  font  en  some  soixante 
douze  sols  six  deniers.  » 

Beauvais  avait  une  école  de  ménétriers  ;  les  mu- 
siciens et  chanteurs  d'Abbeville  s'y  rendaient,  comme 
le  prouve  cette  quittance  dul'''*  mars  1429  d'après  la- 
quelle il  fut  remis  «  aux  ménestrès  de  M.  de  Croy 
16  sols  de  grâce  et  courtoisie  pour  aler  apprendre  à 
Fescole,  à  Beauvais,  comme  ils  ont  accoustumé 
d'aller  chascun  an.  » 

A  Amiens,  le  12  août  1476  «  deux  kanes  de  vin  sont 
offertes  à  Jehan  Ostran  et  ses  compagnons  qui 
avaient  chantés  devant  NN.  SS.  pour  la  victoire 
que  avoit  eu  Monseigneur  de  Lorraine  à  rencontre 
des  Bourguignons. 

1481,  Amiens.  —  Un  organiste  de  passage  donne 
une  séance  de  musique  à  l'hôtel  des  Cloquicrs  et 
reçoit  une  kane  de  vin. 

1482.  —  Un  joueur  d'orgue  d'Abbeville  joue 
devant  Messieurs,  à  l'Hôtel-de-Ville;  on  lui  donne 
douze  sols. 

1478,  Chauny. —  «  Nous  Gilbert  Dupuy,  chevalier, 
seigneur  de  Vaten,  conseiller  et  premier  maistre 
d'ostel  de  Madame  la  duchesse  d'Orléans,  de 
Milan ,  etc.  certifions  aux  gens  des  comptes 
d'icelle  dame  que  Maistre  Loys  Buzé,  trésorier 
et  receveur  général  des  finances  de  la  dite  dame 
a  payé  et  baillé  contant  aux  ménestrez  et  joueurs 
de  farces  de  Compeigne  deux  escus  et  à  Manyon 
ung  escu,  lesquelz  trois  escus  ladite  dame  leur  a 


176 

donnez  le  premier  jour  de  may  pour  la  peine 
d'avoir  joué  devant  elle;  tesmoing  le  seing  manuel 
de  nous  cy  mis  le  m''  jour  de  may  l'an  mil  cccc 
soixante  dix-huit.  G.  Dupuy  (1).  » 

1517,  Amiens.  —  Douze  allemands  viennent  à 
THôtel  des  Cloquiers  jouer  des  flûtes  et  chanter, 
chacun  d'eux  touche  un  sol. 

1517.  —  Quand  le  duc  de  Vendôme,  gouverneur, 
fit  son  entrée,  quatorze  trompettes  de  Gand  a  vinrent 
jouer  et  touchèrent  20  sols  avec  Jean  Godin,  fifre, 
et  Colin  Fasset,  tambour,  qui  jouèrent  autour  dudit 
duc  de  Vendôme.  » 

Ce  qui  précède  nous  a  fait  connaître  les  ménestrels, 
qui  donnaient  des  représentations,  ou  pour  être  plus 
exacts,  des  concerts  populaires.  Ils  ont  disparu 
depuis  longtemps,  saluons-les  au  passage,  car  dans 
les  temps  sombres  où  le  despotisme  et  la  misère 
pesaient  si  lourdement  sur  nos  populations  labo- 
rieuses, ils  apportaient  au  peuple,  qui  en  avait 
grand  besoin,  un  peu  de  gaieté. 


(1)  Revue  des  documents    historiques,  t.  2,  p.  81 


SOCIÉTÉS    LITTÉRAIRES 


ES  sociétés  littéraires  datent  de  loin 
dans  nos  contrées  ;  elles  donnaient 
des  fêtes  où  elles  conviaient,  dans  de 
courtois  concours,  les  poètes  de  la 
région. 

Martin  Franc,  d'Arras,  ne  fut  sans  doute  pas 
vainqueur  en  ces  luttes  pacifiques,  car  dans  son 
Champion  des  Dames,  il  dit  ;  «  Va-t-en  aux  festes  à 
Tournay,  à  celles  d'Arras  et  de  Lille,  d'Amiens,  de 
Douai,  de  Cambray,  de  Valenciennes,  d'Abbeville  : 

Là  verras-tu  des  gens  dix  mille 
Plus  qu'en  la  forêt  de  Torfolz 
Qui  servent  par  sales,  par  villes 
A  ton  Dieu,  le  premier  de  Folz. 

Laissons  de  côté  ce  cri  poussé  sans  doute  dans  un 
moment  de  dépit  et  occupons-nous  de  notre  pro- 
vince. 

Presque  chaque  ville  possédait  une  société  poé- 
tique, un  Puy  ou  une  Cour  d'amour. 


178 

Doullens  avait  une  cour  cVaniour  et  des  poètes 
célèbres  à  l'époque. 

M.  Labourt,  dans  un  passage  cité  par  M.  Delgove, 
nous  apprend  que  leurs  œuvres  furent  «  conser- 
vées dans  la  bibliothèque  du  conseiller  d'Etat  de 
Mesme  et  dans  celle  de  l'avocat  Matharel,  où  le 
président  Fauchet  en  prit  connaissance.  -On  en  trouve 
une  analyse  détaillée  dans  le  recueil  de  YOrigine  de 
la  langue  française^  et  la  pléiade  est  assez  brillante 
pour  faire  honneur  à  des  villes  d'une  plus  grande 
importance.  Le  sire  des  Authieux,  Guilbert  de 
Bernaville,  le  sire  de  Bretel,  Cuvillier,  Belleperche, 
figurent  au  premier  rang  de  ces  poètes  qui  char- 
maient nos  aïeux  et  dont  les  noms  sont  encore 
aujourd'hui  vivants  dans  les  plus  anciennes  familles 
du  pays.  »  Dom  Grenier  cite  également  «  Simon 
d'Autie  et  Baudoin  des  Autieux  »;  nous  croyons 
pouvoir,  sans  trop  de  témérité,  supposer  que  quelques 
de  ces  poètes  et  de  leurs  confrères  de  la  rue  de 
V Arbre- Amoureux  écrivirent  aussi  pour  leur  ville 
quelque  pièce  qui  vit  le  jour  sur  le  théâtre,  devant 
un  public  ami. 

«  On  trouve  à  Abbeville,  à  la  fin  du  xiv^  siècle 
des  jeux  littéraires,  désignés  sous  le  nom  de 
Puy  d'Amour  y  Puy  des  Ballades^  Puy  de  la  Concep- 
tion. Le  puy  de  la  conception  chantait  les  louanges 
de  la  Vierge;  les  puys  d'amour  et  des  ballades 
traitaient  des  sujets  profanes  et  galants.  La  fête 
du  puy  d'amour  qui  avait  ordinairement  lieu  dans 
les  villes  voisines  le  jour  de  saint  Valentin,  se 
-célébrait  à  Abbeville  à  la  Pentecôte  et  le  jour  de 
l'An.  Des   pièces   de  vers   étaient    lues   et   jugées 


179 

publiquement.  Dans  ces  joutes  poétiques  ,  le 
vainqueur  recevait  une  couronne,  et  prenait  le  titre 
de  prince  ou  de  roi.  La  ville  aidait  de  ses  deniers 
les  princes  à  soutenir  les  grands  frais  de  leur 
charge;  car  ils  donnaient  deux  fois  par  an  un 
dîner  splendide  aux  sujets  de  leur  royaume,  et  le 
sénéchal  de  Po'nthieu ,  le  bailli  d'Abbeville ,  le 
mayeur,  tous  les  notables  tenaient  à  honneur 
d'assister  à  ce  dîner.  Il  est  fait  mention^  pour  la 
dernière  fois,  en  1401,  du  puy  d'amour;  mais  le 
puy  de  la  conception  de  la  Vierge,  qui  avait  sa 
chapelle  à  Saint-Vulfran,  s'est  conservé  jusqu'en 
1764.  A  Abbeville,  comme  à  Amiens,  le  prince  du 
puy  faisait  exposer  dans  la  Collégiale  un  tableau 
de  piété  portant  pour  légende  le  refrain  de  la  pièce 
de  vers  qui  avait  été  couronnée.  Ce  refrain  conte- 
nait ordinairement  une  allusion,  ou  plutôt  un  jeu 
de  mots  sur  le  nom  du  donateur.  En  1594,  c'est 
Antoine  Duval  qui  remporte  le  prix  et  qui  donne 
le  tableau,  et  il  prend  pour  refrain  de  son  palinod, 
pour  légende  du  tableau  qui  sans  doute  représentait 
la  Vierge  : 

Du  Val  heureux  épouse,  fille  et  mère,  etc. 

«  Philippe  de  l'Estoile  n'était  pas  moins  ingé- 
nieux; il  avait  trouvé  pour  refrain: 

Le  corps  très  pur  de  r Estelle  prend  vie,  etc. 

«  Selon  la  mode  et  le  goût  du  temps  on  fit  tour 
à  tour  des  ballades,  des  sonnets  et  même  des 
odes,  et  au  xviii'  siècle  encore,  on  voit  figurer 
parmi  les  rimeurs,  des  conseillers,  juges-conseils, 


180 

magistrats    municipaux ,    chanoines    et    mousque- 
taires (1).  » 

Enfin,  à  Amiens,  nous  rencontrons  la  puissante 
société  Notre-Dame-du-Puv.  Ici  encore  il  nous  faut 
céder  la  parole,  et  cette  fois  à  M.  de  Beauvillé  (2). 

«  N'oublions  pas  les  statuts  et  les  poésies  de 
Notre-Dame-du-Puv  d'Amiens.  Le  manuscrit  dont 
je  donne  simplement  un  extrait  forme  un  volume 
in-4°,  papier,  de  cent-vingt-deux  feuillets,  relié  en 
cuir  de  Russie,  doré  sur  tranches  et  d'une  belle 
conservation.  Il  a  été  écrit  en  1472  par  Jean  de 
Bery,  maître  de  la  Confrérie  du  Puy  ;  plusieurs 
lettres  initiales  sont  accompagnées  de  figures  gri- 
maçantes ;  ce  volume  contient  toutes  les  pièces 
composées  en  1471  et  1472. 

«  Le  nombre  des  personnes  qui  prenaient  part  aux 
tournois  poétiques  ouverts  en  l'honneur  de  la  Vierge 
était  considérable;  à  la  fête  de  la  Purification  de 
l'année  1472,  douze  concurrents  entrèrent  en  lice... 

«  Mon  manuscrit  a  appartenu  au  père  Daire  dont 
il  porte  la  signature  ;  il  le  vendit  en  1790  à  Mercier 
de  Saint-Léger  qui  y  ajouta  une  note  de  sa  main; 
en  1803  il  faisait  partie  de  la  bibliothèque  de  Méon, 
et  à  sa  mort  il  fut  vendu  77  francs.  Les  manuscrits 
ont  bien  augmenté  de  valeur  depuis  cette  époque  (3). 


(1)  Charles  Louandre,  op.  cit. 

(2)  Documents  sur  la  Picardie^  t.  1«^,  introduction,  p.  XV. 

(3)  M.  de  Beauvillé  n'indique  pas  le  dernier  propriétaire, 
avant  lui,  de  ce  manuscrit.  C'est  le  célèbre  bibliophile  Soleinne 
qui  avait  réuni  une  remarquable  collection  sur  le  théâtre. 
Les  statuts  de  la  Confrérie  de  Notre-Dame  du  Puv  furent 
adjugés  à  sa  vente  (1843)  pour  la  somme  minime  de  133  francs 
(numéro  676  du  Catalogue.) 


181 

Indépendamment  de  celui-ci,  le  P.  Daire  possédait 
d'autres  manuscrits  sur  la  Confrérie  du  Puv;  voici 
ce  qu'il  écrivait,  le  26  mai  178G,  à  l'abbé  de  Saint- 
Léger  :  «  ...  Mon  intention  de  me  défaire  des  ma- 
nuscrits n'a  point  variée.  J'ai  abandonné  l'Histoire 
littéraire  d'Amiens  pour  7  livres,  le  public  en  paie  10. 
Les  pièces  de  la  Confrérie  du  Puy  pour  9'  10*...» 
Quelles  sont  les  pièces  cédées  à  si  bas  prix^^  Rien 
n'a  pu  m'éclairer  à  ce  sujet.  Le  P.  Daire  possédait-il 
mon  manuscrit  quand  il  publia  l'Histoire  littéraire 
d'Amiens  ?  Les  citations  qu'il  fait  dans  cet  ouvrage 
permettent  d'en  douter. 

«  J'ai  communiqué,  il  y  a  plusieurs  années,  des 
fragments  de  ce  recueil  ;  je  crois  rendre  de  nouveau 
service  aux  personnes  qui  étudient  cette  période  de 
notre  littérature  en  publiant  intégralement,  et  d'après 
le  plus  ancien  manuscrit  connu,  quelques  poésies  et 
le  règlement  d'une  confrérie  qui  jouit  longtemps  de 
la  faveur  publique  (1).  Jean  de  Bery,  l'auteur  de  ce 
recueil,  n'était  ni  un  clerc,  ni  un  écrivain  de  profes- 
sion^ mais  un  noble  seigneur,  circonstanee  qui  donne 
encore  plus  de  valeur  à  son  travail,  car  au  xv'^  siècle 
la  noblesse  aimait  mieux  férir  un  coup  d'épée  que 
tenir  la  plume.  Dans  l'église  d'Esserteaux  on  voit, 
contre  le  mur  du  bas-côté  droit,  en  entrant,  une 
magnifique  pierre  sépulcre  représentant,  en  creux, 
le  maître  de  la  Confrérie  du  Puv  et  sa  femme.  Des 
colonnes  élancées,  recouvertes  d'arabesques  et  ayant 


(1)  Le  manuscrit  que  possède  M.  de  Beauvillé  est  plus 
ancien  et  aussi  plus  complet  que  celui  de  la  Bibliothèque  natio- 
nale. 

12 


182 

des  têtes  de  mort  à  la  base,  encadrent  les  person- 
nages ;  quatre  génies  soutiennent  les  dais  historiés 
qui  s'élèvent  au-dessus  de  leurs  têtes.  Jean  de  Bery 
est  vêtu  d'une  tunique  fourrée  qui  lui  descend 
jusqu'aux  genoux,  il  est  chaussé  de  souliers  arrondis 
et  noués  au-dessus  du  cou-de-pied;  une  large  épée 
à  poignée  droite,  placée  en  travers,  est  attachée  à 
sa  ceinture.  La  tête,  couverte  de  cheveux  longs  et 
roulés,  repose  sur  un  coussin.  Jeanne  de  Rubempré, 
sa  femme,  porte  la  robe  du  temps,  bordée  de  four- 
rure, elle  a  un  collier,  et  un  chapelet  à  la  ceinture, 
de  même  que  son  mari,  elle  a  les  mains  jointes,  et  la 
tête,  qui  est  couverte  d'un  bonnet,  s'appuie  aussi  sur 
un  coussin. 

«  Sur  trois  côtés  de  la  pierre  on  lit  cette  inscrip- 
tion en  caractères  gothiques  et  en  abrégé  :  «  Ci 
gisent  les  corps  de  nobles  personnes  Jehan  de 
Beri  seigneur  de  Esserteaux  et  de  Hineville  lequel 
trespassa  le  jour  S  (1)  |)  Firmin  le  martyr  en 
septembre  l'an  MVCXXII.  Et  auprès  de  luy  ma  }\ 
demoiselle  Jeune  de  Reubinpre  sa  femme  laquelle 
trépassa  l'an  XV^-  Priez  Dieu  pour  eulx.  » 

La  confrérie  de  Notre -Dame-du-Puy  méritait 
d'attirer  l'attention  des  travailleurs;  aussi  a-t-elle 
inspiré  M.  Breuil  qui  a  donné  aux  Antiquaires  de 
Picardie  (2)  une  étude  sur  la  Confiserie  Notre- 
Danie-du-Puy  cV Amiens,  et  'M.  le  D'"  Rigollot  dont 
l'ouvrage  posthume  :  Les  Œuvres  dWrt  de  la  Con- 

(1)  Les  traits  de   séparation  indiquent  comment  l'inscription 
est  disposée  sur  la  pierre. 

(2)  Mémoires  de  la  Société  de  Picardie,  2«  série,  t.  III.  1854. 


frérre  Notre-Dame-du-Puy  fut  terminé  et  publié  par 
M.   Brcuil   (1). 

Il  y  aurait  en  refondant  et  complétant  ces  deux 
ouvrages,  et  en  y  ajoutant  les  matériaux  si  précieux 
recueillis  par  M.  de  Beauvillé  et  autres  érudits  de 
notre  province  un  livre  bien  curieux  à  publier. 
Nous  ne  pouvons  entreprendre,  ici  surtout,  cet 
ouvrage  puisque  la  Confrérie  ne  nous  appartient 
que  par  les  représentations  qu'elle  donnait  ;  nous 
nous  bornerons  à  esquisser  rapidement  les  points 
principaux  de  son  existence. 

La  Confrérie  fut  fondée  en  1388  par  les  rhêtori- 
ciens  d'Amiens.  Ses  fêtes  coïncidaient  avec  des  fêtes 
de  l'Eglise  et  ces  jours  là  des  rondeaux,  ballades, 
etc.,  étaient  composés  par  les  poètes  qui  concou- 
raient entre  eux  ;  il  en  était  de  môme  pour  les 
Brandons,  le  Bouhourdy  et  la  Violette  (premier 
dimanche  de  Carême). 

Dès  avant  1451,  les  maîtres  de  la  Confrérie  expo- 
saient leurs  tableaux  dans  la  Cathédrale;  vers  la  fin 
du  xv^  siècle,  ils  obtinrent  la  chapelle  dite  du  rouge 
pilier  pour  y  célébrer  les  messes  ordinaires.  Voici, 
d'après  un  concordat  passé  avec  l'Evêque  d'Amiens, 
en  1500,  la  liste  des  maîtres  à  cette  époque  : 

Noble  et  vénérable  personne,  Adrien  de  Hénen- 
court,  doyen  de  l'église  de  Notre-Dame  d'Amiens. 

Anthoine  de  Coquerel,  procureur  et  chancelier  au 
siège  du  baillage  d'Amiens. 


(1)  Voir  aussi  :  Discours  sur  la  Confrérie  N.-D.  du  Puy,  par 
le  Dr  Rigollot,  aux  Antiquaires  de  Picardie.  (Séance  publique 
1853). 


184 

Jehan  de  Bery,  escuier,    seigneur   d'Esserteaux, 
doven  desdits  confrères. 

Robert  Faverel,  bourgeois. 

Jehan  Marchant,  prêtre. 

Jehan  Obry,  sergent  à  masche  (sic). 

Jehan  Bertin,  escuyer,  grenetier  d'Amiens. 

Mncent  Lecas,  marchand. 

Jehan  Matissart,  marchand. 

Jehan  du  Gard,  hcencié  ès-loix,  élu  d'Amiens. 

Jacques  Lenglet,  greffier  de  la  ville. 

Jehan  de  Saisseval,  écuyer,  sieur  de  Pissy. 

Estienne  Levasseur,  marchand. 

Pierre  Coustellier,  marchand. 

AP  Robert  de  Cambryn,  écolàtre,  chanoine    de  la 
Cathédrale. 

Jehan  Dardie,  procureur  et  conseiller  à  Amiens. 

Simon  de  Conty  et  Jehan  Fremiez  Pinguerel,  cha- 
noines de  la  Cathédrale. 

Robert  de  Fontaine,  licencié  ês-loix,  sieur  de  Mons- 
trelet  et  conseiller  du  Roi. 

On  remarque  entre  les  dix-neuf  personnages  que 
nous  venons  de  citer  une  grande  différence  de  situa- 
tions ;  c'est  que  dans  cette  société  toutes  les  classes 
de  la  ville  étaient  confondues.  «  Pour  v  décerner  la 
première  place,  on  avait  égard  moins  au  rang  et  à  la 
fortune  qu'au  savoir  et  à  la  piété;  la  bourgeoisie, 
même  à  ses  degrés  les  plus  humbles,  offrait  ces 
qualités  solides  qui  la  recommandaient  à  l'estime 
de  tous,  et  l'honneur  de  la  maîtrise  venait  aussi  bien 
chercher  l'artisan  que  le  riche  seigneur  ou  l'ancien 
mayeur  de  la  cité.  Pour  faire  saisir,  à  Tépoque  qui 
nous  occupe,  un  contraste  piquant  entre  les  conditions 


185 

sociales  des  divers  maîtres,  il  nous  suffira  do  faire 
remarquer  que  Jehan  de  Bery,  seigneur  d'Esser- 
taux,  l'un  de  ceux  mentionnés  dans  le  Concordat, 
avait  eu  pour  prédécesseur  immédiat  le  pâtissier 
Jehan  le  Barbier  (1).  » 

Le  pâtissier  pouvait  être  un  excellent  poète; 
j'imagine  aussi  que  son  intervention  n'était  pas 
inutile  dans  les  repas  que  s'offraient  les  confrères 
cinq  à  six  fois  l'an.  «  Le  banquet  principal  était 
celui  que  le  maître  de  l'année  précédente  donnait 
le  jour  de  la  Chandeleur.  Suivant  l'expression 
consacrée,  le  prince  dépossédé  rendait  alors  sa 
fête^  et  c'était  bien  réellement  une  fête  pour  les 
confrères  ;  car,  à  l'issue  d'un  bon  repas,  on  leur 
offrait  le  spectacle  de  l'époque,  la  représentation 
d'un  mystère  ou  d'une  moralité.  A  la  fin  du 
XV®  siècle,  Pierre  de  Buyon  et  Jehan  Destrèes 
charmaient  la  Ville  et  la  Confrérie  par  leurs 
compositions  dramatiques.  En  voyant  jouer  le 
Paradis  terrestre  et  le  Bon  tenips^  en  entendant 
le  joli  rondel  de  la  Violette,  nos  pères  goûtaient 
un  moment  de  calme  au  milieu  des  troubles 
politicjues,  et  se  consolaient  un  peu  des  malheurs 
qu'attirait  sur  Amiens  la  lutte  de  Louis  XI  contre 
le  Bourguignon.  Au  xvf  siècle,  les  représentations 
de  mystères  sont  encore  en  pleine  vigueur.  Maître 
Jehan  Ponce  Pièce,  estudiant  en  rhétorique  fran- 
çoise,  rendant  sa  fête  en  1557,  fait  jouer  V Histoire 
du  Mariage  de  Marie  et  de  Joseph  (2).  » 

(1)  A.  Breuil,  op.  cit. 

(2)  Id.,  id. 


186 

A  ces  repas,  à  ces  fêtes  assistait  tout  ce 
qu'Amiens  avait  de  considérable. 

La  Confrérie  du  Puy  vécut  paisiblement  pendant 
de  longs  siècles  ;  chaque  année  apportait  à  son 
trésor,  qui  formerait  aujourd'hui  un  merveilleux 
musée,  quelque  nouveau  chef-d'œuvre.  Pouvait-il 
en  être  autrement  quand  le  goût  des  arts  était  si 
universellement  répandu,  quand  parmi  les  maîtres 
nous  vovons  un  Nicolas  Blasset  ! 

La  Confrérie  avait  toujours  fait  preuve  d'un 
zèle  fervent  pour  la  religion  catholique,  cela  ne 
Tempêcha  pas  de  recevoir  un  coup  terrible  des 
jésuites  dont  les  représentations  éclipsèrent  bientôt 
les  soirées  du  Puy.  Celui-ci  agonisa  longtemps  et 
finit  par  disparaître  (1),  pour  se  transformer  et  re- 
naître dans  le  Cabinet  des  Lettres,  d'abord,  VAca- 
déinie  cZ'.4/7i/e/zs  ensuite  et  peut-être ,  de  nos  jours, 
en  ce  qui  touche  les  fêtes  intellectuelles,  dans  la 
Conférence  litiércdre  et  scientifique  de  Picardie  qui 
organise  des  conférences  et  donne  des  représenta- 
tions où  même  a  figuré  avec  honneur  l'œuvre  d'un 
de  ses  membres. 

Remontons  de  quelques  siècles  en  arrière  et 
étudions  les  Statuts  de  la  Confrérie  Nostre-Dame  du 
Puy  d'Amiens  : 

«  S'ensievent  tous  les  reffrains  des  tableaux  dont 
il  poeut  estre  memore,  et  tous  les  noms  des  mais- 
tres  de  la  feste  du  Puy  de  Nostre-Dame   ordonnée 


(1)  Vers  1694,    en    tous  eas  dès  les    premières    années   du 
xvii»  siècle. 


187 

par  les  réthoriciens  de  la  ville  d'Amiens,  pareille- 
ment les  ordonnances  de  ce  qu'il  appartient  à  faire 
à  chascun  maistre  durant  sa  maistrise,  et  aussy  tous 
les  fatras,  rondeaulx  et  balades  qui  ont  estes  faiz 
durant  la  maistrise  de  moy  Jehan  de  Bery,  qui  fus 
maistre,  par  ou  de  Jehan  le  Barbier,  pasticier,  le 
jour  de  la  Candelière,  l'an  mil  IlIP  LXXI,  avec 
les  jeux  ordinaires  et  extraordinare  si  servans  à  la 
dicte  maistrise. 

«  Rénovations  des  ordonnances  jadis  introduites 
pour  l'entretènement  de  la  feste  du  Puy  de  Nostre- 
Dame,  fondée  et  ordonnée  par  les  réthoriciens  de  la 
ville  d'Amiens,  l'an  de  grâce  mil  111^  IIII^x  et  VIII  à 
faire  en  la  forme  et  manière  cy-après  escripte,  faitte 
et  accordée  à  Amiens,  en  l'hostel  claustral  de  mons 
maistre  Estene  de  Blaniîv,  chanoine,  chantre  et  offi- 
cial  de  Amiens,  anchien  des  maistres  dudit  Puy,  par 
iceluv  mons  maistre  Estène,  sire  Jehan  de   Noex, 

«/'  7  7 

prestre,  chapelain  de  la  dicte  esglise;  Jean  Mahyo- 
quel,  Jehan  de  Vaulx  l'aisné,  Pierre  d'Aoust,  Jaque 
le  Petit,  maistre  Pierre  ^lantel,  Pierre  du  Gart,  Guil- 
laume de  Saint-Aubin,  Jehan  le  Senescal,  Accart 
Doublet,  Guillaume  Sawale,  Pierre  Pertrisel,  Sire 
Gaudeffroy  de  Wailly,  Jehan  le  Bourgeois,  sire 
Jehan  de  la  ]\Iote,  Jehan  d'Aoust,  sire  Martin 
Brancque,  Mahieu  de  Corbeie,  Hue  Houchard  et 
Raoul  le  Maistre,  le  XV^  jour  de  février,  l'an  mil 
IIIP  et  chincquante  et  ung,  desquelles  ordonnances 
la  teneur  s'ensieut.  Et  premièrement,  les  noms  de 
tous  les  maistres  du  dit  Puy  et  de  tous  les  reffrains 
des  tableaux  dont  il  poeut  estre  memoré.  » 
Suivent  les  noms   des  maistres   du  Puy;  que  le 


188 

P.  Daire  a  donnés  dans  V Histoire  littéraire  d'Amiens) 
nous  lisons  ensuite  les  ordonnances  des  maistres 
du  Puy  de  Nostre-Dame  : 

«  Et  premièrement.  Le  maistre  baillera  ou  fera 
baillier  refrain  de  fatras  divin  le  jour  de  la  Candeleur 
qu'il  est  fait  nouveau  maistre,  et  donra  aulcun  pris  au 
réthoricien  le  gaignant  à  l'assemblée  des  pains  férés 
en  la  manière  accoustumée. 

«  Item,.-chascun  maistre  nouvel  sera  tenu,  incon- 
tinent que  il  sera  reconvoié  en  son  hostel,  assambler 
des  maistres  et  réthoriciens  expers  en  réthorique, 
par  le  conseil  d'aulcuns  des  anchiens  maistres,  en 
lieu  secret  et  convenable,  pour  examiner  les  chans 
royaulx  lesquelz  lui  auront  esté  présentez  au  disner, 
affin  de  donner  le  lendemain,  à  la  messe,  la  cou- 
ronne à  celuy  qu'il   l'aura    gaignié. 

«  Item  ,  que  icelluy  maistre  et  successeurs 
maistres  est  et  seront  tenus  de  faire  célébrer 
lendemain  de  le  feste  de  la  chandelière,  qui  aira 
ou  qu'ilz  auront  fait  leur  feste,  une  messe  pour 
les  trespassés^  à  diacre  et  soubz  diacre,  en  sa 
paroisse,  ou  au  lieu  où  bon  luy  semblera,  à  l'heure 
de  l'appel  de  prime  sonnant  à  la  grande  esglise 
d'Amiens,  à  laquelle  messe  seront  tous  les  maistres 
se  ilz  n'ont  légitime  empeschement. 

«  Item,  et  pareillement  tous  les  réthoriciens 
estans  à  Amiens,  qui  aront  fait  et  présenté  chant 
royal  audit  jour  de  la  Chandelière,  seront  tenus 
d'estre  en  la  dicte  messe  pour  en  la  fin  d'icelle 
voir  recepvoir  par  celluy  qui  aura  fait  le  meilleur 
chant    royal    la    couronne    d'argent,   lequel   ainsy 


189 

gaignant  sera  par  les  maistres  et  assistans  recon- 
voyé en  son  hostel  notablement. 

«  Item,  ledit  jour  au  disner  pour  faire  rebont, 
le  maistre  qui  ara  fait  la  feste  et  le  nouvel  fait 
donront  au  disner  chascun  un  pot  de  vin  de 
commencement,  à  leur  volonté,  aux  maistrez,  qui 
se  assembleront   où  bon  leur  semblera. 

«  Item,  que  icelluy  qui  est  présentement  maistre 
dudit  Puy,  et  successivement  ceux  qui  le  seront 
aprez  luy,  fera  et  feront  faire  dire  et  célébrer, 
chascun  des  cinq  jours  de  Nostre-Dame  qui  sont 
en  l'an,  les  messes  de  l'office  des  jours  solennel- 
lement à  diacre,  soubz  diacre  et  cœuristez,  en 
l'esglise  de  laquelle  le  maistre  de  l'année  sera 
paroissien,  ou  ailleurs   où  bon  luy  semblera. 

a  Item,  baillera  ou  fera  bailler  ledit  maistre 
présent,  et  ceulx  qui  le  seront  aprez  luy,  reffrain 
à  la  loenge  de  la  glorieuse  Vierge  IMarie  aux 
rhéthoriciens  VIII  ou  X  jours  au  paravant  de 
chascune  desdictes  cincq  festes,  pour  et  par  eulx 
estre  faites  baladez  à  la  dicte  loenge  et  luy  estre 
raportées  esdiz  jour  de  Nostre  Dame,  après  heure 
des  vespres,  au  lieu  qu'il  assignera  ou  fera 
assigner  à  iceulx  compaignons,  ouquel  lieu  il  leur 
fera  mettre  la  table  à  la  gracieuse  et  courtoise 
despense  acoustumée  où  chascun  paiera  sa  porcion 
selon  la  quantité  d'icelle;  et  là  donra  ledit  maistre 
ung  pris  tel  que  luy  semblera  à  cely  qui  ara  la 
meilleure  balade  selon  le  reffrain  du  jour. 

a  Item,  en  sera  fait  pareillement  chascun  jour 
de  Toussaints,    au   mistère   des  trespassés,  où  on 


190 

donra  une  couronne  selon  le  refrain  à  la  meilleure 
balade,  laquelle  couronne  avec  lesdictes  baladez 
sera  portée  à  Saint  Denys,  au  lieu  accoustumé,  len- 
demain jour  des  âmes,  où  il  fera  dire  ung  service 
pour  les  trespassés. 

«  Item,  fera  pareillement  qu'il  a  esté  fait  de  la 
solempnité  principale  du  dit  Puy  qui  sera  mis  au 
lieu  acoustumé  en  l'esglise  cathédrale  d'Amiens  le 
dit  jour  de  Noël,  pour  y  demeurer  l'année  ensie- 
vant,  en  prenant  ou  en  emportant  le  tableau  de 
l'année  précédente  estant  audit  lieu,  par  demandant 
congié  et  licence  là  où  il  appartient.  Et  après  le 
portement  et  raportement  d'iceulx  tableaux ,  ledi^ 
maistre  sera  tenu  de  faire  mettre  la  table  pour 
assembler  tous  les  rliétoriciens  et  faire  recorder  les 
balades  sur  le  refrain  par  ledit  maistre  baillié  pour 
la  révérence  du  jour,  et  donner  prix  en  la  manière 
acoustumée. 

«  Item,  quant  à  la  feste  principale  du  dit  Puy  qui 
s'est  faite  et  fera  le  jour  de  la  Nostre-Dame  Chande- 
leur, sans  avoir  regard  à  quelque  chose  qui  ayt  esté 
faite  par  cy-devant  en  grandeur  de  despence  ne  aul- 
trement,  ledit  maistre  du  Puv  ne  recevra  au  disner 
solempnel  acoustumé  que  les  maistres  ses  prédé- 
cesseurs et  ceulx  qu'il  y  aura  prié,  semons  ou  requis 
de  y  venir,  réservés  notables  gens  d'esglise,  rétho- 
riciens  ou  aultrez  de  dehor?i.  Lequel  disner  il  fera 
apointier  à  gracieuse  et  courtoise  despence  sans 
excès,  et  durant  iceluy  disner  fera  le  maistre  jouer 
ung  jeu  de  mistère,  et  donra  à  chascun  des  assistans 
ung   chapel  vert    et  ung  mes  dudit  mistère,  avec 


191 

une  couronne  d'argent  que  gaignera  celuy  qui  fera  le 
meilleur  chant  roval  selon  le  refrain  dutablel. 

«  Item,  et  parmy  de  tous  ceulx  qui  seront  audit 
disner  et  mistère,  gens  d'esglise,  réthoriciens  ou 
aultrez,  jà  soit  ce  qu'ilz  ayent  fait  balades  ou  chant 
roval  servant  audit  mistère,  réservés  seulement  ré- 
thoriciens  forains  qui  aront  fait  chant  royal  ou 
balades  servant  pour  le  jour,  et  illec  publié  à  la 
loenge  dudit  Puy  et  mistère,  et  religieux  mendans, 
se  aulcuns  en  y  a  qui  y  ayent  esté  appelles,  seront 
tenus  de  paier  et  paieront  leur  porcion  et  escot 
dudit  disner  à  la  discrétion  du  maistre  et  selon  que 
vivres  seront  à  bon  marchée  l'année. 

«  Item,  que  tanstost  après  le  trespas  de  l'ung  des 
maistres,  ung  service  solempnel  des  trespassés  à 
dyacre,  soubz-dyacre  et  cœuriste,  sera  célébré,  en 
l'esglise  parrociale  ou  demouroit  le  maistre  en  sa 
vie, audit  appel  de  prime.  Lequ<^l  maistre,  estant  pour 
le  tamps,  sera  tenu  de  faire  le  prest  de  l'argent  dudit 
service  ou  services,  se  pluseurs  se  foient  en  son  an, 
lequel  argent  luy  sera  rendu  par  les  maistres  an- 
chiens,  chascun  à  sa  portion,  au  diner  dudit  jour 
de  rebont.  Lequel  maistre  sera  tenu  de  faire  sçavoir 
aux  aultres  maistres  anchiens  et  à  aulcuns  des  pro- 
chains parens  d'iceluy  maistre  trespassé,  le  jour 
que  l'on  fera  ledit  service. 

«  Item,  se  aulcuns  desdis  maistres  a  aulcun  hon- 
neur à  faire,  soit  de  noepces  ou  obsecque,  les  aultrez 
maistres  seront  tenus  de  faire  honneur  au  mousier, 
set  à  ce  faire  sont  priés  deuement,  sur  l'amende  de 
VI  deniers. 


192 

Item,  seront  tenus  tous  les  maistres  acompaignier 
le  maistre  ausdictes  messes,  se  ilz  ne  ont  empesce- 
ment  légitime  duquel  ilz  seront  creus  de  bonne  foy, 
et  ce  à  poine  de  douze  deniers  pour  chascun  défail- 
lant et  chascune  fois,  à  convertir  pour  le  paiement 
des  services  des  maistres  trespassés  dont  mention 
est  faitte  cv-dessus. 

«  Item,  s'il  advenait  (que  Dieu  ne  veulle!)  que 
aulcun  maistre  eslut  de  nouvel  refusast  faire  ladicte 
feste,  tous  les  maistres  précédens  seroient  et  seront 
tenus  de  faire  et  entretenir  toutes  les  solempnités  de 
ladicte  feste  inclusivement,  ainsy  que  dessus  est 
dit,  à  leurs  propres  coust  et  despens  par  égale  por- 
tion. Et  celle  année,  le  plus  anchien  maistre  prési- 
dera comme  feroit  le  maistre  fait  de  l'année,  les- 
quelz  maistres  aussy  commettront  ung  ou  pluseurs 
pour  vaquier  à  faire  les  choses  nécessaires  pour  la 
dicte  feste,  sans  ce  que  icelluy  anchien  en  ait  la 
charge. 

«  Item,  pour  ces  causes  iceulx  maistres  ne  paieront 
ne  seront  tenus  de  paier  aulcune  somme  de  deniers 
pour  la  despense  faicte  au  disner  de  ladicte  feste  au 
jour  de  la  Chandeleur. 

«  Item,  le  XXV^  jour  de  mars,  l'an  mil  IIII^  LVII, 
ouquel  temps  Jehan  Framery,  procureur  au  siège  du 
bailliage  d'Amiens,  estoit  maistre  du  dit  Puy,  tous 
les  maistres  lors  vivans  furrent  assamblés  en  récréa- 
tion ensamble,  et  illec  fut  ordonné  et  consenty  que, 
depuis  lors  en  avant,  ledit  Jehan  Framery,  et  aultrez 
qui  après  luy  seraient  maistres,  raroient  et  repren- 
droient  le  propre  tablel  qu'ilz  mettroient  après  qu'il 


193 

aroit  serviy  pour  ostencion  et  esté  en  resglise  le 
temps  acoustumé.  Et  au  regard  du  tablel  estant  le 
dit  jour  que  la  dicte  ordonnance  se  fîst,  et  lequel 
tablel  avoit  esté  mis  par  tous  les  maistres  qui  la 
dicte  feste  avaient  relevée  et  faitte  à  leurs  despens 
à  la  Chandeleur  précédente,  en  la  deffaultede  maistre 
Jacque  Jonglet,  qui  ne  la  vault  accepter,  il  fut  aussy 
ordonné  et  consenty  par  lesdits  maistres  que  au 
Noël  en  sievant,  en  mettant  par  ledit  Jehan  P'ramery 
son  tablel,  icelluy  tablel  mis  par  lesdits  maistres 
seroit  et  demeurroit  commun  à  eulx  tous,  pour  le 
donner,  vendre^  ou  aultrement  en  faire  à  la  volonté 
d'iceuix  maistres,  et  fust  ceste  ordonnance  faitte  et 
accordée  pour  plusieurs  causes  et  considérations  à 
ce  mouvans  les  dits  maistres. 

«  Item,  le  IIP  jour  de  février^  lendemain  de  la 
Chandeleur  de  l'an  mil  1111^  LIX,  Gille  de  Laon, 
grènetier  d'Amiens,  nouveau  maistre  du  dit  Puy,  et 
les  aultrez  maistres  assamblés  ce  dit  jour  au  disner, 
comme  ilz  ont  accoustumé,  ordonnerrent,  pour  l'en- 
tretènement  et  honneur  dé  la  dicte  feste,  que  désore- 
mais  se  paieront  au  disner  et  honneur  d'icelle  feste, 
en  aultrez  personnes,  monseigneur  le  doyen  de  l'es- 
glise  Nostre  Dame  d'Amiens,  monseigneur  l'officier 
d'Amiens,  et  celuy  en  l'hostel  duquel  se  fera  ladicte 
feste,  et  que  des  trois  personnes  dessus  nommées, 
ne  de  l'une  d'icelle,  ne  se  fera  aulcune  eslection  pour 
estre  maistre  et  avoir  la  charge  d'icelle  feste;  et 
ainsy  et  par  ceste  manière  a  esté  conclud  et  ordonné 
par  lesdits  maistres  comme  dessus  est  touchié. 

«  Item,  le  IIP  jour  de  février,  qui  fut  le  lendemain 
de  la  Chandeleur  l'an  mil  1111^  LXM,  Jehan  Harle, 


194 

nouveau  maistre,  et  les  aultres  maistrez  assamblés 
le  dit  jour  au  disner,  ordonnèrent,  pour  le  bien 
et  entretènement  de  l'amour  qui  est  entre  eulx, 
que  depuis  lors  en  avant  seroit  par  eulx,  chascun 
an  en  icelluy  jour,  fait  un  roy  qui  paieroit  pour 
sa  bien  venue  deux  pos  de  vin,  et  en  le  fin  de 
l'an,  pour  renouveller  ledit  roy,  ung  gasteau;  et  en 
ensievant,  ce  fust  Jacques  le  Foulon,  l'ung  des 
maistres,  roy  et  paia  deux  pos  de  vin. 

«  Item,  comme  dès  l'an  mil  111°  III^^  et  VIII 
pluseurs  vénérables  et  notables  personnes,  en  ce 
tempz  vivans,  et  demourans  en  ceste  ville  d'Amiens 
pour  l'honneur,  loenge  et  révérence  de  Dieu  et  de 
sa  glorieuse  Vierge  mère,  eussent,  à  grande  et 
meure  délibération,  institué  certaine  feste  et  solemp- 
nité  estre  faite  chascun  an  au  jour  de  la  Chandeleur, 
que  on  dit  la  feste  du  Puy  Nostre-Dame,  laquelle 
feste  a  esté  entretenue,  comme  encore  elle  est,  par 
les  maistres  du  Puy  qui  depuis  ont  esté  et  sont  à 
présent,  et  il  soit  ainsy  que  les  maistres  de  ladicte 
feste  qui  sont  à  présent,  c'est  à  assavoir  :  Simon 
Pertrisel ,  Guv  de  Thalemas ,  Jehan  le  Barbier, 
Jehan  de  Berv,  Robert  Faverel,  sire  Jehan  Mar- 
chant,  Jehan  de  Latre,  Jehan  Obry,  Martin  Martin, 
Frémin  le  Normand,  Jehan  Bertin,  Jehan  Matis- 
sart,  Vincent  le  Cat,  maistre  Jehan  du  Gard,  Jacques 
Lenglès,  Jehan  de  Sesseval,  Jehan  Rohault,  Robert 
Bigant,  Estène  le  Vasseur,  et  Pierre  le  Coustellier 
à  présent  maistre,  considérans  qu'ils  ne  avoient 
aulcunes  messes  qui  se  deissent  en  ladicte  ville, 
sy  n  )n  ès-jour-,  festes  et  solempnités  de  Nostre- 
Dame,  et  que  ce  seroit  chose  honorable  et  agréable 


195 

à  Dieu  et  à  la  vierge  Marie,  aussy  salutaire  aux 
âmes  desdis  maistres,  de  avoir  chascune  sepmaine 
de  l'an,  en  jour  de  jeudi,  une  messe  du  service  de 
Nostre-Dame.  Pour  laquelle  cause,  les  maistres 
dessus  nommés  sont  convenus  ensamble  ,  eulx 
mus  de  bon  zelle  et  dévotion,  que  ilz  ont  et 
doibvent  avoir  à  sollempniser  et  augmenter  le  saint 
service  divin  à  la  loenge  de  la  vierge  Marie,  et 
d'icelle  feste  ont  concordablement  ensamble  conclud 
ce  qui  s'ensuit  .  C'est  assavoir  ,  que  dores  en 
avant  sera  ditte,  chascune  sepmaine  de  l'an,  une 
messe  de  Nostre-Dame  en  jour  de  jœudy,  comme 
dessus  est  dit,  et  se  dira  ladicte  messe  en  l'es- 
glise  de  Nostre-Dame  d'Amiens,  à  l'autel  du  rouge 
piler;  à  laquelle  messe,  qui  se  dira  et  célébrera  par 
tel  homme  d'esglise  qu'il  plaira  ausdis  maistres 
lors  vivans,  seront  à  chascune  fois  portées  les 
torses  et  cierges  parle  varlet  desdits  maistres. Lequel 
homme  d'esglise  sera,  à  une  ou  deux  fois  l'an,  paie 
par  ledis  maistres  de  ladicte  messe,  montant  à  la 
somme  de  cent  s.  par  an,  laquelle  somme  de  cent  s. 
se  paiera  en  commun  par  iceulx  maistrez;  et  à  ce 
faire ,  paier,  fournir  et  acomplir  par  la  manière 
ditte  ont  lesdiz  maistres  libéralement  consentv  et 
accordé,  sauf  Jehan  de  Latre,  l'ung  desdis  maistrez 
qui  était  absent.  Fait  à  Amiens,  le  IIP  jour  de 
février,   l'an  mil  IIIIc  IIII^x   et   dix. 

«  Item,  en  l'an  mil  IIIP  IIII^x  et  XI,  maistre  Robert 
de  Cambrin,  escolatre  de  l'esglise  Nostre-Dame 
d'Amiens,  lors  maistre  pour  ceste  année,  tous  les 
maistrez  meus  de  dévotion  à  la  Vierge  Marie,  et  pour 
tousjours    augmenter    sa  dicte   feste,   firent  mettre 


196 

leurs  tableaux  en  la  nef  de  ladicte  esglise  de  Nostre- 
Dame;  et  illec,  .  au  devant  des  dis  tableaux,  ung 
chandelier  et  un  cierge,  pour  servir  au  service  divin. 

«  Item,  le  IX°  jour  de  janvier  an  IIII^^  et  XIII, 
maistre  Adrien  de  Hénencourt,  prévost  de  ladicte 
esglise,  estant  maistre  du  Puy,  fust  ordonné  et  con- 
clud  que  lesdits  cierges  qui  sont  mis  de  la  part 
des  maistres  au-devant  de  leurs  tableaux  en  ladicte 
esglise  en  l'honneur  de  Dieu  et  de  la  Vierge  Marie, 
seront  allumés  aux  premières  vespres,  messe  et 
secondes  vespres  de  toutes  festes  de  ciun  eo.  Et 
quant  au  Noël,  seront  alumés  à  la  messe  de  minuyt 
jusquez  à  la  fin  des  matines  ;  et  à  Pasques,  aux  pre- 
mières vespres,  compiles,  matines,  messe  et  secondes 
vespres.  Et  quant  aux  cinq  festez  de  Nostre-Dame, 
seront  alumés  aux  premières  vesprez,  matines,  messe 
et  secondes  vespres,  et  aussy  aux  services  que  le 
maistre  fera  dire  pour  aulcuns  maistres  trépassés, 
et  le  lendemain  de  la  Chandeleur,  à  la  messe  ordi- 
naire des  trespassez. 

«  Item,  fust  ordonné  cedit  an  que  le  tableau  pré- 
sent et  ceulx  qui  après  seraient  mis  en  la  dicte 
esglise,  demeuraient  en  icelle  esglise  pour  les  mettre 
es  lieux  à  la  dévotion  de  ceux  qui  les  airont  fait 
faire,  lequel  tableau  sera  raporté  et  mis  en  ladicte 
esglise,  en  dedans,  le  jour  de  Pasques,  aprez  que  le 
maistre  anchien  ara  levé  son  tableau  la  veille  de 
Noël,  pour  donner  lieu  au  nouveau,  comme  est  de 
coutume. 

«  Item,  seront  tenus  les  dis  maistres  accompai- 
gnier  le  maistre  le  jour  de  la  Chandeleur,  que  se  fait 
la  feste  du  dit  Puy,  depuis  son  hostel  jusques  à  icelle 


197    . 

esglise  de  Nostre  Dame  et  à  la  dicte  messe,  sous 
painne  et  amende  de  XII  d.  t.  pour  cliascune  fois,  à 
aplicquer  au  profit  de  ladicte  confrairie,  au  cas  qu'il 
n'y  ait  excusacion  légitime;  et  pareillement,  lende- 
main de  ladicte  feste  de  la  Chandeleur,  assister  par 
les  dits  maistres  à  la  messe  des  trespassez,  sus 
pareille  amende  que  dessus. 

«  Item,  par  lesdits  maistres  a  esté  ordonné  que 
doresenavant  seront  eslus  deux  desdis  maistres, 
lesquels  airont  charge  d'entendre  au  service  qui  sera 
fait  en  tout  ledit  an,  recepvoir  les  deniers  de  la 
confrairie  et  faire  les  mises,  et  rendre  compte  des- 
dictes mises  et  receptes  le  joeudy  devant  la  Chan- 
deleur, à  l'hostel  du  maistre^  et  devant  le  disner, 
lesdictes  veues,  continuer  ou  eslire  nouveaulx  offi- 
ciers ou  procureurs,  pour  eulx  entremettre  à  la 
dicte  recepte,  selon  ce  que  verront  estre  expédient. 

«  Item,  le  XVIIP  jour  ;de  l'an  mil  IIII^  IIII^x  et 
XIII,  après  le  service  fait  par  les  maistres,  en  la  nef 
de  l'esglise  Nostre  Dame  d'Amiens,  pour  demoisielle 
Jehanne  de  INIachy,  qui  fust  femme  de  Jaque  Lenglès, 
à  cause  du  légat  qu'elle  leur  avoit  fait,  il  fust 
ordonné  par  lesdiz  maistres  présens  et  "advenir, 
et  aussy  les  veuves  des  maistres  qui  sont  ou  seront 
allées  de  vie  à  trespas,  lesquelles  donneront  ou 
légateront  par  leur  testement  ou  aultrement  aulcune 
chose  à  la  congrégation  ou  confrairie  des  dis  maistres 
du  Puy,  airont  chascune  ung  obit  solempnel  en  la 
dicte  nef  de  icelle  esglise  de  Nostre  Dame,  là  où 
seront  présens  et  assistens  lesdiz  maistres  et  leurs 
femmes,  sus  painne  d'amende  de  douze  deniers 
chacun  au  profit  de  la  dicte  confrairie,  ou  cas  que 

13 


198 

il  ne  y  ait  excusation  légitime,  et  tout  ainsy  et  pa- 
reillement que  chascun  de  iceulx  maistres  doibt 
avoir  après   son  trespas.  » 

Nous  connaissons  maintenant  l'organisation  de 
la  Confrérie  du  Puy,  nous  avons  vu  rapidement 
quelle  avait  été  sa  vie  et  quels  services  elle  avait  pu 
rendre  ;  il  nous  reste  à  examiner  la  valeur  des  œuvres 
qu'elle  a  produites. 

Pour  cela,  nous  allons  nous  attacher  à  ce  qui  aie 
plus  directement  trait  au  théâtre  ou,  tout  au  moins, 
aux  concerts  spirituels,  si  nous  pouvons  nous  servir 
ici  de  ces  termes  en  parlant  des  réunions  dans  les- 
quelles étaient  dites  par  leurs  auteurs,  les  poésies 
suivantes  : 

FATRAS  FAIS   LE  JOUR  DE   LA  CANDELLIÊRE  MIL 

un*'   Lxxi,   AUX   pains   férés,   le   jour   que   je 

FUS    ESLU    MAISTRE    (1). 

Maistre  Jehan  du  Bosquiel. 

Voeullons  hiiy  tous  de  une  aliance. 
Honorer  la  Vierge  Marie. 
Voeullons  huy  tous  de  une  aliance 
Prier  Dieu  que  ayons  paix  en  France 
Adfin  qu'elle  soit  mieux  servie, 
Et  que  se  notable  ordonnance, 
Par  vraye  et  bonne  concordance 
Demeure  en  charité  unie. 
C'est  la  mère  du  fruit  de  vie 
Qui  procure  nostre  aliance, 
Par  quoy  chascun  doibt  sans  envie, 
Présemption  ou  mal  voeullence, 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

(1)  Jehan  de  Bery,  auteur   du  manuscrit  dont  il  est  question 
ci-dessus. 


199 

Vœuilons  huy  tous  de  une  aliance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 
Vœuilons  tous  de  une  aliance 
Servir  la  harpe  doulce  et  franco 
Rendant  souveraine  harmonie.    . 
C'est  l'umble  Marie  en  substance, 
Rendant  doulx  son  à  la  plaisance 
De  son  filz,  quant  pécheur  l'en  prie. 
Car  son  harmonie  poésie 
De  rigueur  estoint  la  puissance, 
Et  au  pécheur  rent  pour  mort  vie, 
Pourquoy  bien  debvons  par  constance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

V^eullons  huy  tous  de  une  aliance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 
Vœuilons  huy  tous  de  une  aliance 
Prier  la  divine  puissance. 
Quant  par  sa  bonté  infinie 
A  causé  telle  consonance 
En  Marie,  harpe  à  plaisance, 
Quelle  a  produit  doulce  armonie  ; 
C'est  Crist,  l'éternel  fruit  de  vie, 
Qui  des  humains  la  desplaisance 
Rend  en  léesse  convertie, 
Tant  que  en  debvons  à  souffisance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

Vœuilons  huy  tous  de  une  aliance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 
Vœuilons  huy  tous  de  une  aliance 
Essaucier  la  Vierge  très  franco 
Que  Jhésus  à  tant  essaucie. 
Qu'elle  est  par  divine  ordonnance 
Mère  de  Dieu,  c'est  no  créance. 
Et  Vierge  sans  par  infinie, 
Et  dont  tout  humaine  lignie 
Est  mise  à  plaine  délivrance 
De  par  la  puissance  prisie. 


200 

Se  debvons  donc  de  no  puissance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

Vœullens  huy  tous  de  une  aliance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 
Vœullons  huy  tous  de  une  aliance 
Prendre  à  fratazier  plaisance, 
En  augmentant  par  industrie 
La  ditte  Vierge  pure  et  france, 
Qui  est  par  divine  ordonnance 
Vierge  mère  à  Crist  fruit  de  vie  ; 
Ce  cause  à  l'humaine  lignie 
De  la  double  mort  délivrance. 
Pour  ce  no  maistre  nouvel  prie 
Que  nous  vœullons  à  son  instance 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

Vœullons  huy  tous  de  une  aliance 
Honorer  la  Vierge  Marie, 
Vœullons  huy  tous  de  une  aliance 
Servir  au  noble  roy  de  France 
Soubz  le  quel  sommes  en  baillie, 
Affin  que  par  bonne  puissance, 
Il  mette  en  son  obéissance 
A  toujours  s'adverse  partie. 
Tant  que  paix  nous  soit  impartie, 
Et  au  règne  sans  variance  ; 
Car  le  bon  roy,  par  industrie, 
Scet  de  cœur  et  pensée  france 
Honorer  la  Vierge  Marie. 

RONDEAULX   FAIS   AU   BOUHOURDY   MIL    IIIIC   LXXI 

Pierre  de  Buyon 

--     Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
Puisque  avons  vin  à  bon  pris 
Pour  resveillier  nos  espris. 


201 

De  soif  ne  soions  souspris 
Geste  saison  joliette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Du  meilleur,  où  qu'il  soit  pris, 
Pour  resveillier  nos  espris, 
Sans  adviser  à  quel  pris, 
En  chantant  la  chansonnette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
Nous  ne  serons  jà  repris 
Pour  resveillier  nos  espris, 
De  bon  vin,  où  qu'il  soit  pris, 
Cascun  ait  sa  chopinette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Bavons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Vin  friant  au  plus  hault  pris 
Pour  resveillier  nos  espris. 
En  ce  jour  de  bouhourdis, 
N'espargnons  rien,  me  Gorgette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  la  violette, 
De  bon  vin,  où  qu'il  soit  pris 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Tout  ainsi  que  avons  appris. 
En  disant  le  canchonnette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 


202 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  a  le  violette, 
Ensamble,  drois  ou  assis, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Devisans  joieux  devis, 
En  jardin,  sale  ou  chambrette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Ponr  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Ce  bon  jour  du  bouhourdis, 
Pour  resveillier  nos  esprits. 
Boire  vin  par  appetis, 
C'est  chose  qui  bien  me  hette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
Puisque  à  boire  sommes  pris 
Pour  resveiller  nos  espris. 
Vins  aions,  blanc,  rouge  ou  gris 
S'arrouserons  la  gorgette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  la  vioUette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Mangons  bon  pain,  blanc  ou  bis 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Avœuc  gros  poissons  exquis, 
Et  de  ce  vin  de  rosette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
Ayons  vin,  où  qu'il  soit  pris, 
Pour  resveillier  nos  espris. 


203 

Se  faisons  que  ayons  bétris, 
Meion,  marguenne,  noletle, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Ayons  aussy  bon  vin  pris 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Se  amy  nous  a  endormis. 
Ou  donrons  fleur  et  sainette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette 
Et  soions  d'amer  espris 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Tant  que  nous  ayons  appris 
Chéens  rime  qui  nous  hette. 
Pour  resveillier  nos  espi'is 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  res veiller  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Evoconsdame  de  pris 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Qui  nous  fera  ung  doulx  ris 
En  disant  la  chansonnette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveiller  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
En  ce  jour  de  bouhourdis 
Pour  résveillir  nos  espris. 
Faisons  pluseurs  joieux  dis. 
Soit  en  chaml)re  ou  en  salette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 


204 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Que  en  dœul  ne  soions  soupris, 
Pour  resveillier  nos  espris, 
Monstrons  nous  très  bien  apris, 
En  faisant  chière  qui  hette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 
Buvons  tous,  grans  et  petis, 
Pour  resveillier  nos  espris  ; 
Puis  dirons,  par  bon  advis. 
Une  chanson  joliette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Du  bon  vin,  où  qu'il  soit  pris, 
Pour  resveillier  nos  espris. 
Se  ne  nous  en  chaut  du  pris, 
Et  fust  bon  vin  de  rosette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Dampt  moisne  vestu  de  gris. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Qui  sommes  d'amour  espris, 
Chantons  et  menons  goguette. 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
En  disant  fatras  et  dis 
Pour  resveillier  nos  espris. 


205 

Prest  suis  de  chanter  tondis, 
Soit  en  chambre  ou  en  salette, 
Pour  resveiUier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Vin  de  Biaune,  ou  Paris, 
Pour  resveillier  nos  espris, 
Avoir  faut  amendez  et  ris, 
Chucres  une  esculleette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette 
Do  ce  bon  vin  de  Paris, 
Pour  resveilher  nos  espris. 
Affin  que  soions  toudis 
Avec  la  gente  cornette, 
Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette. 

Pour  resveillier  nos  espris 
Buvons  à  le  violette, 
Pour  resveillier  nos  espris, 
Sy  n'y  a  bon  amour  cy. 
Prions  à  Dieu  qui  l'y  mette. 
Je  buveray  tout  cecy. 
Se  feray  la  place  nette. 
Pour  resveillier  nos  espr'  3 
Buvons  à  le  violette. 

BALADE   FAITE   AU   BOUHOURDY  MIL   IIIP   LXXI. 

Un  moisne,  vestu  de  gris, 
Qui  attendait  sa  chambrière 
Raportant  deux  gros  pains  bis, 
Vis  entrer  par  l'huys  derrière 
Et  lui  dit,  par  tel  manière  : 


206 

Va  nous  quérir  pîntelette 
Entens-tu,  me  baisselette, 
Boire  fault,  où  qu'il  soit  pris, 
Du  mains  chascun  chopinette, 
Pour  resveillier  nos  espris. 

Il  avoit  deux  poissons  fris 
Et  une  carpe  bien  chère, 
Ung  brochet,  un  plat  de  ris, 
Et  quant  je  vis  la  manière, 
J'entray  léens  sans  renchère 
Et  dis  :  Me  doulce  damette, 
Va  moy  quérir  Robinette 
Het  fault  faire  à  ses  amis 
Et  boire  à  la  violette 
Pour  resveillier  nos  espris. 

Enfin  fust  Tescot  assis  ; 
Sans  point  y  boire  de  bière 
De  solz  ou  despendit  dix  ; 
Car  on  y  fist  bonne  chière. 
L'unne  miot  se  panetière 
Reposer  sus  la  couchette, 
L'aultre  print  de  la  boursette 
Du  moisne  cinq  solz  ou  six. 
Et  dit  :  Part  i  ara  Colette 
Pour  resveillier  nos  espris, 

Prenés  en  gré  la  sornette, 
Il  est  ainsi  que  rescrips 
Aussy  vray  que  la  cornette 
Pour  resveillier  nos  espris. 


207 

Nous  terminerons  nos  citations  que  nous  emprun- 
tons à  M.  de  Beauvillé,  par  une  petite  pièce  qui 
dut  avoir  alors  un  succès  large  et  franc. 

La  voici,  elle  a  pour  titre  : 

JEU  EXTRAORDINAIRE  FAIT  JEHAN   DESTRÉES    ET   JOUÉ 
LA     NUYT     DES      ROYS    MIL     IIIl*"     LXXII. 

vi.-PARTOUT  (commence) 

Je  voy,  je  viengz,  je  quiers  et  trache 

Le  bon  tampz;  mais  pour  nient  je  presche 

Partout,  criant  comme  une  agache. 

Je  voy,  je  viengz,  je  quiers  et  trache, 

Et  sy  n'est  entreu  n'en  crevache 

Que  on  l'aytveu,  vechy  grant  destreche. 

Je  voy,  je  viengz,  je  quiers  et  trache 

Le  bon  tampz;  mais  pour  nient  je  presche. 

Il  n'est  n'en  aveine  n'en  vesche 

En  grenier,  taverne  ou  batiche, 

Jusques  en  un  tronchon  de  saussiche 

Que  je  n'aye  tatté  sy  loche, 

En  Picardie  comme  en  Escoche 

Par  tout  jusquez  dessoubz  le  huche 

Je  l'ay  quéru,  mais  il  se  muche 

De  my,  le  bon  tampz;  qu'esse  à  dire? 

NE-TE-BOUGE 

Arrière,  fourcelle  saint  sire, 

Qui  esse  qui  quiert  le  bon  tampz  ? 

Il  fault  que  devers  luy  je  tire  ; 

Arriére,  fourcelle  saint  sire, 

Le  bon  tampz  ne  quiert  que  le  mire, 

Car  il  se  mœurt,  passé  six  ans. 

Arrière,  fourcelle  saint  sire, 

Qui  esse  qui  quiert  le  bon  tampz  ? 

Par  me  foy  il  n'est  plus  des  miens. 


208 

VA-PARTOUT 

Est  point  le  bon  tampz  en  Amiens  ? 
On  me  le  die  aray  je  acout. 

NE-TE-BOUGE 

Le  bon  tampz. 

VA-PARTOLr 

Voire  n'estre  riens. 
Est  point  le  bon  tampz  en  Amiens  ! 

NE-TE-BOUGÉ 

Le  bon  tampz. 

VA-PARTOUT 

Et  voire. 

NE-TE-BOUGE 

Sa,  viengz, 
Comment  t'appellon  ? 

VA-PARTOUT 

Va-Partoiit. 
Est  point  le  bon  tampz  en  Amiens  ? 
On  me  le  die  aray  je  acout. 

NE-TE-BOUGE 

Va-Partout,  de  plat  et  de  bout, 
Par  me  foy  tant  qu'est  du  bon  tampz 
11  n'est  point  cy,  il  fait  ses  flans 
Ailleurs. 

VA-PARTOUT 

Je  suis  doncquez  trompé. 
Viengz  sa,  comment  es  tu  nommé  ? 

NE-TE-BOUGE 

Comment,  Va-Partout?  Ne-te-Bouge. 
Le  bon  tampz  est  Amiens  bien  rouge, 
Car  on  ne  le  scet  par  où  prendre." 
Et  s'en  y  a  maint,  pour  entendre, 


209 

Qui  volontiers  le  bon  lampz  eussent 
Su  prendre,  aulcunement  le  pussent. 
Puisqu'on  te  nomme  Va-Partout, 
Tu  scès  bien  où  le  bon  tampz  crout. 

VA-PARTOUT 

J'ay  esté  par  tout  ce  royalme  ; 
Mais  il  ny  est  plus,  par  mon  ùnif , 
J'ay  esté  en  mainte  aultre  terre, 
Gomme  en  Yllancle,  en  Englelerre, 
En  Hollande,  en  Octobellant, 
Comme  es  grandz  désers  d'Abilanl, 
Meismc  jusqu'au  treu  Saint  Patris. 

NE-TE-COUGE 

Le  bon  tampz  est  en  foutte  mis  ; 
Vécy  une  estrange  besongne. 
Or  dy,  Va-Partout,  en  Bourgongne 
N'as-tu  point  le  bon  tampz  trouvé? 

VA-PARTOUT 

Vorment  en  Bourgongne  ay  je  esté  ; 

Mais  il  y  a  plus  de  quatre  ans 

Brief  qu'ilz  ont  perdu  le  bon  tampz. 

Ce  n'est  de  eulx  que  confusion  ; 

Ils  sont  plus  enflés  de  bouUon 

Que  n'est  ung  crapaut  esboulé. 

Le  plus  grand  bourgois  n'est  enflé 

Que  de  bière  ou  de  chitolet, 

Et  ces  Flamens  boivent  leur  le t, 

Burre,  ou  le  hambours  toullie, 

Dont  le  ventre  ont  plus  embroullie 

Qu'on  n'avoist  de  bon  moust  nouvel 

Plus  de  cent  mille  le  tourtel 

En  ont  et  le  mal  Saint-Quentin 

Par  deffaulte  de  un  trait  de  vin  : 

Et  pourtant  ne  soions  créans 

Que  en  Bourgongne  soit  le  bon  tampz. 

Par  saint  Frémin,  il  n'y  est  mie, 

Ne-te-Bouge. 


210 


NE-TE-BOUGE 


Plus  le  copie 
N'en  avons  aussi,  Va-Partout, 
Cherchier  et  de  plat  et  de  bout, 
Gomme  foy  le  quiers. 


VA-PARTOUT 

Il  n'y  a  maintenant  sy  rouge 
Qui  sache  qui  a  le  bon  tampz. 

NE-TE-BOUGE 

Il  y  a  environ  chinq  ans 
Qu'en  toute  pareille  manière 
Fust  quéru  devant  et  derrière 
Le  bon  tampz.  Mais  pour  vray  te  dy 
Que  le  bon  vaquier  de  Ghauny 
L'eust  et  le  prin,  ou  on  me  tonde. 

VA-PARTOUT 

Gomment  l'appellon? 

NE-TE-BOUGE 

Tout-le-monde. 
Mais  je  ne  scay  de  plus  il  l'a. 
Ya-Partout,  à  lui  on  sçaira 
S'il  la  et  s'il  est  avec  ly.  # 

VA-PARTOUT 

Hé  !  Hau  !  le  vaquier  de  Ghauny, 
Tout-le-Monde  ! 

LE  VAQUIER  DE  GHAUNY 

Qui  esse  là? 

NE-TE-BOUGE 

Avis  m'est  que  je  l'ay  auy; 

Hé  !  Hau  !  le  vaquier  de  Ghauny  ! 

LE  VAQUISR  DE  GHAUNY 

Qu'esse  qu'on  me  vœult,  m«  vécy. 


211 

VA-PARTOUT 

Venès  sa,  on  vous  le  dira. 

NE-TE-B0U6E 

Hé  !  Hau!  le  vaquier  de  Ghaiiny  1 
Tôut-le-Monde  ! 

LE  VAQUIEn  DE   CHAUNY 

Qui  esse  là? 

VA-PARTOUT 

Sancbieu  1  comment  le  monde  va, 
Comme  il  est  boiteux  de  deux  banques. 

NE-TE-DOUGE 

A  grand  peine  le  bon  tampz  a, 
Sancbieu!  comment  le  monde  va? 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Oncques  mais  pis  mon  corpz  ne  ala, 
Car  à  tous  costez  j'ay  les  cranques. 

VA-PARTOUT 

Sancbieu!  comment  le  monde  va» 
Gomme  est  boiteux  de  deux  banques. 

NE-TE-BOUGE 

Mesvenii"  puist  à  pons  ou  planques 
Par  qui  le  monde  va  ainsy. 

VA-PARTOUT 

Or  sa,  \ê  vaquier  de  Ghauny, 
On  m'a  dit  que  depuis  six  ans 
A  vo  tour  eustes  le  bon  tampz  ? 
Comme  on  me  appelle  Va-Partout, 
Qui  le  quiers  de  plat  et  de  bout, 
Je  vous  prie,  se  vous  le  avès. 
Que  nous  le  ayons  se  vous  volés  ; 
Car  le  bon  tampz  désirons  fort. 


O  I  9 

LE  VAQUIER    DE   CHAUNY 

Le  bon  tampz,  hélas  !  il  est  mort, 
Et  n'est  mie  une  grand  pité. 
Tant  que  pour  my,  soit  droit  ou  tort, 
Le  bon  tampz,  hélas!  il  est  mort. 

NE-TE-BOUGE 

Non  est,  dya. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

S'il  vit  plus,  c'est  fort, 
Car  il  m'est  piechà  eschappé. 
Le  bon  tampz,  hélas  !  il  est  mort, 
Et  n'est  mie  une  grand  pité. 

VA-PART  OUT 

Le  bon  tampz  n'est  point  trespassé, 
Non,  non. 

LE  VAQUIER  DE   CHAUNY 

Dont  il  est  bien  malade. 

NE-TE  BOUGE 

Si  tu  l'as  perdu  puis  l'esté, 

Le  bon  tampz  n'est  point  trespassé* 

LE    VAQUIER    DE    CHAUNY 

Et  au  mains  est  son  tampz  passé 
Pour  my. 

VA-PARTOUT 

Quoy  qu'il  ne  nous  brigade. 
Le  bon  tampz  n'est  point  trespassé. 

LE  VAQUIER   DE  CHAUNY 

Non. 

NE-TE-BOUGE 

Non. 

LE   VAQUIER   DE    CHAUNY 

Dont  il  est  bien  malade. 
Car  de  mv  s'en  fuyt  tout  rade 


213 

Naguères  en  pays  nouvel, 
Sans  me  laissier  vaque  ne  vel, 
Ne  robe  de  gris  ne  de  bleu, 
Brief,  j'ay  laissié  le  laine  au  treu. 
Nouvelle»  du  bon  tampz  ne  sçay, 
A  vous  dire  trestout  le  neu. 
Bridf,  j'ay  hiissié  le  hine  au  treu. 

VA-PARTOUT 

S'il  nous  a  laissié  puis  ung  peu, 
Nous  le  rarons. 

LE  VAQUIBR  DE  CHÀUNT 

Quant  ? 

.   NE-TE-BOUGE 

Sans  délay. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Brief,  j'ay  laissié  le  laine  au  treu, 
Nouvelles  du  bon  tampz  ne  sçay. 

VA-PARTOUT 

Ne-te-Bouge  je  le  querray 

Et  l'airay  ains  qu'il  soit  deux  ans. 

La  première  Daime  et  le  II*  ensambîe 

A^ous  avons  bon  tampz  (1) 
S'il  ne  nous  empire. 

NE-TE-BOUGK 

Qui  sont  ces  chantans, 
Nous  avons  bon  tampz  ? 

La  première  Daime  et  le  II*  cnsamble 

A  ville  comme  aux  champz, 
De  chanter  et  rire 
Nous  avons  bon  tampz, 
S'il  ne  nous  empire. 

(4)  En  marge  on  lit  :  Tout  ce  qui  est  trachié  se  chante.   Pour 
distinguer  ees  passades  on  les  a  imprimés  em  italiqut. 

14 


2U 

LE    VAQUIER    DE    CMAUXY 

Foy  «le  quoy  saint  Sire, 
J'ay  le  auy  dire, 
Le  bon  tampz  avons. 

VA-PARTOUT 

Nul  plus  ne  soupire 
Nous  arons  de  titre 
Ce  que  désirons. 

NE-TE-BOUGE     • 

Or  sus  escoutous, 
Se  plus  nous  aurrons 
Leurs  amoureux  chans. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Les  mos  sont  très  bons 
Oyons  et  sçachons 
Qui  sont  les  chantans. 

La  première  Dairne  et  Je  II*  ensambh 

Nous  avons  bon  tampz, 
S'il  De  nous  empire. 

VA-PARTOUT 

Hé  !  vécy  pour  rire, 

NE-TE-BOUGE 

Quérons  bien  à  tout  à  tout. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Ne-te-Bouge,  Va-Partout, 

C'est  au  tour  de  cy  qu'on  chante. 

VA-PARTOUT 

Delà? 

NE-TE-BOTTGE 

De  chà? 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

A  ce  bout 


S15 

VA-PARTOUT 


Ne-tf-Bonge. 


NE-TE-BOUGE 

Va-Partoiit. 

LE  VAQUIER  DE    CHAUNY 

Saint  Jehan  !  tout  le  sang  me  houH, 
Que  le  bon  tampz  ne  nous  plante 

VA-PARTOUT 

Ne-te-Bouge. 

NE-TE-BOUGE 

Va-Partout 
C'est  autour  de  cy  qu'on  chante. 

LE  VAQUIER  DE   CHAUNY 

Foy  que  je  doy  à  me  bellante 
Les  vécy  les  bien  c.hantans. 

LE    PREMIÈRE   DAIMt 

Nous  avons  bon  tampz, 
Qu'en  volés  vous  dire. 

LE  II'  DAIME 

Malgré  mesdisans 
Nous  avons  bon  tampz. 

LE  PREMIÈRE   DAIME 

A  ville  et  aux  champz 
S'il  ne  nous  empire, 

• 

Nous  avon»  bon  tampz. 

Qu'en  volés  vous  dire, 

Se  nous  le  avons  en  nos  domainnes? 

VA-PARTOUT 

Vos  senglentes  fièvres  quartainnes, 
Avès  vous  le  bon  tampz  du  monde  ? 


216 

LA  II«  DAIME 

Pour  quoy  n'ont  point  le  bon  tampz  Daimes, 
Vos  senglentes  fièvres  quartainnes  ? 

VA-PARTOUT 

Qui  vous  puissent  serrer  les  vainnes. 

LA    PREMIÈRE    DALME 

Prenés  pour  vous. 

NE-TE-BOUGE 

C'est  pour  vous,  blonde, 
Vos  senglentes  fièvres  quartainnes. _ 
Avés  vous  le  bon  tampz  du  monde  ? 

LE   VAQUIER    DE    CHÀUNY 

Je  requier  à  Dieu  qu'on  me  tonde 
Se  ne  le  rendes  temprement. 

VA-PARTOUT 

Le  bon  tampz,  comment  ? 
Quel  gouvernement  ! 
Esse  de  ton  fait? 

LE    BON    TAMPZ 

Suis-je  maisement 
Avec  ce  comment  ! 
Leur  déduit  me  plaît. 

NE-TE-BOUGE 

Laise  telz  maintiengz. 
Et  avec  nous  viengz. 
Qui  sommes  dolans. 


LE    BON    TAMPZ 


Je  n'en  feray  riens, 
Car  encore. Amiens 
N'arés  le  bon  tampz. 
Le  cuir  m'entretient. 
Conduit,  maine  et  tient, 
Qu'en  volés  vous  dire? 


21 


■V 


LA  PREMIERE   DAIME 

Bon  tampz  nous  maintient, 
Nourrit  et  soustient, 
Fait  chanter  et  rire. 

LA    II«    DAIME 

S'il  ne  nous  empire 
Et  son  dos  ne  vire, 
Nous  Fentreterrons. 

LE   BON    TAMPZ 

Aies  ailleurs  frire. 
Vous  tous,  remplis  d'ire, 
Monstres  les  talons. 

LE  VAQUIER    DE  CMAUNY 

Foy  que  doy  Dieu,  nous  vous  arons. 
Bon  tampz,  tires  de  no  partie. 

VA-PARTOUT 

Ainchois  que  le  veue  en  perdons 
Foy  que  doy  Dieu,  nous  vous  arons. 

NE-TE-BOUGE 

Sa,  maistre,  nous  vous  emmerrons. 

LE    BON    TAMPZ 

En  ce  point  ne  me  arez  vous  mie. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Foy  que  doy  Dieu,  nous  vous  arons. 
Bon  tampz,  tirés  de  no  partie. 

LA    PREMIÈRE    DAIME 

Quant  vous  le  avés  se  dittes  pie. 

VA-PARTOUT 

Ayde,  gens  d'armes  du  roy. 

Se  arons  brief  du  bon  tampz  copie. 

LA    II*   DAIME 

Quant  nous  le  avés  se  dittes  pie. 


218 

LE  BON  TAMPZ 

Chascun  ne  m'a  pas  qui  m'espie. 

NE-TE-BOtC^ 

Ce  coup,  vous  arons,  par  ma  foy. 

LA    PREMIÈRE    DAIME 

Quant  vous  le  avés  se  dittes  pie. 

LE   VAQUIER    DE    CHAUNY 

Âyde,  gens  d'armes  du  roy. 

LE    GENDARME 

Sa,  Bon  Tampz,  puis  que  je  vous  voy, 
J'aray  de  vo  corps  piet  ou  elle. 

VA-PARTOUT 

Aly  ! 

NE-TE  BOUGE 

A  ly  !  Je  Tay  pour  belle  ; 

Car  sur  mes  fesses  queu  (1)  je  suis. 

LE    GENDARME 

Se  le  Bon  Tampz  atteindre  puis, 
A  ma  part  j'en  aray  ung  peu. 
Nous  vous  arons,  soit  pers  ou  bleu  ; 
Aux  mains  aye  je  son  chapellet. 

LE   VAQUIER  DE    CHAUNY 

Ains  qu'il  soit  jamais  le  St-Leu, 
Nous  vous  arons,  soit  pers  ou  bleu. 

LA    PREMIÈRE    DAIME 

Allons  le  bouter  en  ung  treu, 
Qu'il  ne  nous  soit  osté  tout  net. 

VA-PARTOUT 

Nous  vous  arons,  soit  pers  ou  bleu. 


(1)  En  marg;e  :  11  chiet  (il  tombe). 


219 

LE    GENDARME 

Au  mains  ay-je  son  cliapellet. 

LA    1I«    DAIME 

Nous  Temmerrons  pendant  ce  plet, 
Pour  le  présent  plus  n'en  ares. 

NE-TE-BOUGE 

Daimes  ont  bon-tanipz  par  exprez  ; 
Mais  se  Dieu  plaît  en  brief  Tarons. 

LE    GENDARME 

N'ayés  peur,  nous  vous  ayderons 
Sy  grandement,  nous  gens  de  guerre, 
Qu'arez  bon  tampz  en  ceste  terre 
Et  nous  pareille  ment  aussy. 

LE  VAQUIER  DE  CHAUNY 

Et  my,  le  vaquier  de  Chauny. 

LE    GENDARME 

Le  Dieu  plait,  tu  y  aras  part 
A  ce  bon  tampz;  car  au  regard 
Du  roy  et  ses  francs  capitaines, 
Grés  qu'ilz  ont  volentés  haultaines 
De  vous  ramener  le  bon  tampz. 

VA-PARTOUT 

Dieu  le  vœulle,  Petis  et  grans 

Prenés  en  gré  n'y  ayt  celuy. 

C'est  de  la  par  le  maistre  du  Puy, 

Lequel  pour  le  bon  tampz  trouver 

A  ce  fait  faire  puis  disner. 

Explicit. 


Les  textes  se  pressent  sous  la  plume;  mais  nous 
résistons  au  plaisir  d'en  donner  davantage.  Ce  qui 
vient  d'être  lu  permet  de  se  faire  une  idée  juste  et 
exacte   de  la  valeur  littéraire    des    travaux    de   la 


220 

Confrérie  Notre-Dame  du  Puy;  les  quelques  pein- 
tures ,  les  cadres  admirables  qui  ont  été  sauvés 
de  la  destruction  et  qui  sont  conservés  aujourd'hui 
dans  le  Musée  de  Picardie  à  Amiens,  nous  font 
regretter  amèrement  la  disparition  d'œuvres  qui 
nous  prouveraient  qu'au  goût  des  lettres  s'était 
joint ,  dans  la  plus  large  mesure ,  le  goût  des 
Beaux- Arts  parmi  les  membres  de  cette  association. 
Pour  nous,  ce  que  nous  retenons,  c'est  le  rôle 
brillant  que  ceux-ci  ont  joué,  les  soirées  qu'ils  ont 
organisées,  les  concerts  et  les  représentations  aux- 
quelles ils  ont  convié  leurs  concitoyens  et  nous 
souhaitons  vivement  qu'une  société  moderne,  animée 
des  mêmes  sentiments  artistiques,  reprenant  ce  que 
ces  anciennes  traditions  ont  de  bon  et  d'utile,  les 
rajeunisse  et  les  fasse  revivre,  avec  un  lustre 
nouveau,  une  longue  suite  d'années. 


POST-FACE 


ETTE  longue  étude  touche  à  sa  fin  ; 
c'est  pour  nous  un  devoir,  agréable  à 
remplir,  de  remercier  le  lecteur  qui  a 
eu  la  patience  et  le  courage  de  nous 
suivre  à  travers  tant  de  faits  et  de 
dates.  En  attendant  que  nous  réclamions  de  nou- 
veau sa  bienveillante  attention  pour  les  trois  siècles 
qu'il  nous  reste  à  parcourir,  résumons  rapidement 
ce  que  nous  venons  de  voir  ensemble. 

De  l'époque  romaine  qui  a  été  le  point  de  départ 
de  notre  travail,  nous  sommes  arrivés  à  la  fin  du 
xvi^  siècle,  au  commencement  du  xvii^  !  Nous  avons 
passé  successivement  en  revue  les  Mystères,  les 
Farces  et  les  Moralités;  nous  avons  écouté  les  mé- 
nestrels dans  les  rues;  nous  avons  applaudi  chez 
eux  les  confrères  de  Notre-Dame  du   Puy. 

Nous  avons  vu  naître  des  genres  nouveaux  qui 
se  sont  succédés  ou  qui  ont  vécu  côte  à  côte  ;  nous 
les  avons  vu  mourir. 

En  effet,  tous  les  usages  admis  par  le  moyen-âge 
disparurent  peu  à  peu,  proscris  par  l'Eglise.  Les 
mystères  eux-mêmes,  les  représentations   dans  le^ 


9t9. 


temples  sacrés  ayant  donné  lieu  à  trop  d'abus, 
furent  interdits.  Dom  Grenier,  auquel  on  ne  saurait 
trop  avoir  recours,  nous  a  dit  à  ce  sujet  :  «  Le  pape 
Innocent  III  avait  condamné  les  spectacles  dans  les 
églises;  le  Concile  de  la  province  de  Reims,  assemblé 
à  Soissons  en  1456,  avait  banni  les  jeux  de  théâtre 
des  lieux  consacrés  à  la  piété  et  à  la  modestie. 
L'assemblée  de  1412  des  chapitres  de  la  même  pro- 
vince défendit  aux  ecclésiastiques  ce  qu'elle  appelle 
Riso  bonaSy  non-seulement  dans  les  églises  durant 
l'office  divin,  mais  aussi  par  les  villes.  C'était  tout 
ce  qui  pouvait  prêter  à  rire.  Antérieurement,  le 
Chapitre  d'Amiens  avait  porté  son  attention  sur  la 
première  partie  de  cet  objet.  Il  est  ordonné  par  un 
statut  du  15  janvier  1393,  qu'on  n'accordera  plus  la 
permission  de  faire  des  farces  dans  le  chœur  de 
la  Cathédrale,  mais  seulement  d'y  faire  des  jeux 
suivant  l'ancienne  coutume,  comme  il  est  marqué 
dans  les  livres.  Les  chanoines  de  Noyon,  par  acte 
capitulaire  du  23  décembre  1538,  firent  défense  de 
représenter  à  l'avenir  dans  l'église  Cathédrale  le 
Mystère  de  la  Bégume,  comme  on  avait  coutume 
de  le  faire  tous  les  ans,  parce  que  c'était  une  occa- 
sion de  tumulte  et  de  scandale.  Les  insolences  qui 
avaient  été  commises  dans  la  même  église  la  veille 
de  Noël  1626,  à  la  représentation  du  Jeu  des  Anges^ 
qui  veillaient  la  nuit  autour  de  la  Crèche,  les  por- 
tèrent à  supprimer  aussi  ce  spectacle  en  1667.  » 
Cependant  les  mystères,  quoique  nés  dans  l'Eglise 
et  chassés  ensuite  par  elle,  vécurent  encore  assez 
longtemps  parmi  le  peuple.  Ainsi  que  nous  l'avons 
à  dit,  nous  en  avons  retrouvé  les  dernières  traces? 


223 

affaiblies  mais  reconnaissables  dans  quelques  théâ- 
tres forains  de  nos  jours.  S'ils  disparurent  pour  faire 
place  à  des  pièces  nouvelles,  si  à  leur  suite 
celles-ci  n'obtinrent  de  succès  que  pour  voir 
ensuite  le  public  les  abandonner,  c'est  que  le  goût 
s'épurait,  c'est  que  l'art  dramatique  se  perfection- 
nait, c'est  qu'aux  mystères,  aux  farces  et  aux 
moralités  allait  succéder  la  Comédie,  c'est  enfin 
que  Molière  allait  naître! 


FIN 


Table  des  Matières 


Avertissement 5 

Introduction 11 

Première  partie  :  Les  Mystères 23 

Les  Théâtres 25 

Principales  représentations 40 

Les  Drames 57 

Auteurs  et  Metteurs  en  scène.  —  Droits  d'Auteur.  98 

Les  Acteurs 107 

Subventions   et  Dépenses   diverses.   —    Droit   des 

Censure-. 115 

Deuxième    partie    :    Allégories.    —     Farces    et 

Moralités.  —  Spectacles  populaires.     .     .     .  125 

Allégories 127 

Farces  et  Moralités 137 

Basteleurs.  —   Jongleurs.  —   Sociétés  burlesques.  153 
Troisième    partis     :    Jomgleurs,    Trouvères    et 

Ménestrels 103 

Trouvères  et  Ménestrels 105 

Sociétés   littéraires 177 

Table  des  Matières 225 


ACHEVÉ    d'imprimer 

k    T>ix    iMai   mil    huit    cent    quatre-vingt 

Par    Francis     François 

à   Amiens. 


0 


KJ  ^  Lecocq,   Georgec 

2636  HiGtoire  du  the'âtr 


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